Le Pouce et le Portail

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Le refus d'entrer


Je suis née un 15 décembre, avec deux semaines de retard. C’était mon premier acte de résistance, ma première tentative pour rester à l'abri, loin du fracas du monde. Je suis arrivée par césarienne, le pouce déjà vissé à la bouche, cherchant dans ma propre chair la sécurité que l’extérieur s'apprêtait à me refuser. Aujourd'hui encore, à cinquante-six ans, ce pouce est resté mon ancrage, mon refuge inviolable contre l'adversité.

À la maternité du Val-d'Oise, ma naissance ne fut pas accueillie comme une bénédiction. Mon corps était resté trop longtemps engagé dans l’utérus de ma mère alors ma tête s’était allongée en forme de “ pain de sucre”. Ma grand-mère maternelle, Liliane — que j'appellerais plus tard Yann — a posé sur moi un regard chargé de toute la colère qu'elle vouait à ma mère d’avoir fait ce bébé trop jeune : « Mon Dieu qu'elle est vilaine », a-t-elle lâché. La répartie de la sage-femme a claqué comme une gifle nécessaire : « C'est tout le portrait de sa grand-mère, madame ! ». Le ton était donné. Jen’étais pas un nouveau-né, j’étais un enjeu, un dommage collatéral dans une guerre d’adultes. Mes parents, mineurs de dix-huit ans, s'étaient mariés par pure obligation après ma venue au monde, pour étouffer le scandale. Ma mère n'avait pas eu droit à la robe blanche, et le repas de noces, triste et hâtif, s'était déroulé dans le bar de mes grands-parents paternels qui la détestaient. J'étais l'enfant d'un mariage de réparation, celle pour qui on se sacrifie sans amour.

L'enfant-bagage et l'ombre du billard

Dans ce village du 95, je suis devenue une enfant-bagage. On me déplaçait d’une maison à l’autre, ce n’était jamais la même personne qui s’occupait de moi, témoin silencieux des tensions d'un couple qui n'en était pas un. Mon premier refuge, je l’ai trouvé sous le billard du bar-épicerie paternel. C’est là que ma meute a commencé. Mon père m’avait offert Loupo, un lien avec ses racines espagnoles.C’était un bâtard croisé berger, tout poilu et tellement gentil. Sous les pieds de chêne du billard, dans la poussière et le clair-obscur, nous partagions mes glaces : un coup de langue pour moi, un coup de langue pour lui. Loupo ne me jugeait pas au contraire il m’apportait l’amour et l’attention que les adultes ne me donnaient pas. Plus tard, il y eut Princesse, une petite chienne noire et blanche, que mon père qui adorait les animaux m’avait ramené aussi, comme pour remplacer ses absences. Mais elle disparut de ma vie aussi vite qu'elle y était entrée, sans explication, comme tout ce qui était fragile dans mon univers. Je n’ai jamais su ce qu’elle est devenue.

Le jardin de Marie-Françoise et la meute de Yann

À dix-huit mois, j'ai connu l'été de la bascule. Ma grand-tante, qui travaillait dans une maison de correction à Lyon est venue pour les grandes vacances, c’était une vieille fille austère et acariâtre, de par son travail qui n’était pas facile et par sa santé qui n’avait jamais été bonne. Elle m'a offert trois mois de lumière. Elle s’est occupée de moi comme une mère l’aurait fait, elle me donnait à manger, jouait avec moi, m’apportait de l’attention. J’éxistais enfin pour quelqu'un ! Son départ fut un deuil que mon corps exprima par l'anorexie. À l’hôpital de Poissy, où je suis restée plusieurs semaines, on chercha en vain une cause physique à mon refus de grandir, mais après une batterie d’examens on ne trouva rien, car mon refus de me nourrir venait d’un manque d’attention, d’un manque d’amour qui m’otais l’envie de vivre. C'est à cette époque, dans un chaos de sentiments, que je fus baptisée, bien tardivement.

Après le divorce de mes parents, ma mère m’a placée chez mes grands-parents maternels. Le jardin était le sanctuaire de Marie-Françoise, ma "Mémé". Roses, dahlias et tulipes y fleurissaient sous ses soins tendres. Elle était ma douceur, mes chansons et mes jeux. Elle m’apportait amour et tendresse, histoires du soir et chansons, elle passait beaucoup de temps à jouer avec moi et très vite je me suis attachée à elle. Avec elle j’avais une vie presque normale pour moi elle était ma maman. Mais à l'intérieur régnait Yann, la femme de caractère. Son autorité venait de loin, de 1951, quand elle fut mère célibataire et que Mémé avait voulu lui faire abandonner son enfant puisqu’elle avait fauté avec le fils de ses patrons, des gens d’un autre monde. Elle avait gardé ma mère, mais elle avait perdu sa joie de vivre dans la bataille. Elle n’était pas méchante loin de là, mais elle n’avait pas eu une vie facile, elle criait souvent sur mes trois oncles qui lui en faisaient voir de toutes les couleurs. Pour elle, j'étais "têtue comme une bourrique" elle ne comprenait pas mon refus de me nourrir.

Ma rébellion s'exprimait pour les autres : je passais mon temps à détacher Calou, le gros Berger Belge de mes grands- parents enchaîné au fond du jardin, ne supportant pas sa captivité. Il y avait aussi Dolly, la petite bâtarde, une petite mamie croisée papillon pleine de poils noirs et blancs, et Simone, la chatte tigré rousse qui sanctionnait mes chants d'un coup de griffe. Mon arrière grand- mère et mon grand- père étaient d’anciens bergers, ce qui explique qu'il y a toujours eu des chiens à la maison.

Le rapt : le lapin au goût d'amertume

Ce jour-là, le ciel était d'un bleu d'avril, limpide et trompeur. Devant l’école, c’était le brouhaha joyeux des fins de journée. Il y avait des mamans qui riaient, des enfants qui couraient, et Mémé Marie-Françoise qui m’attendait avec mon goûter. Je me sentais en sécurité, lovée contre son tablier, dans ses bras qui sentaient le propre et le jardin.
Et puis, le monde a basculé.
Mon père a surgi de nulle part, comme une ombre qui déchire le décor. Sans un mot, sans une hésitation, il m'a agrippée. L'arrachement a été d'une violence physique inouïe. Dans la lutte, j'ai vu Mémé basculer, perdre l'équilibre et tomber sur le bitume. Ce fut mon dernier repère :
ma protectrice à terre, les mains vides du goûter qu'elle me destinait.
On m'a jetée dans la voiture où son beau-frère attendait, moteur hurlant. La portière a claqué comme un coup de fusil. Dans l'habitacle, mon père m'a tendu ce lapin en chocolat, enveloppé dans un papier brillant et coloré qui se froissait sous mes doigts. C’était une offrande absurde. Je le serrais dans ma petite main par pur réflexe, mais je hurlais de toutes mes forces, mon corps entier secoué par une peur que le sucre ne pouvait pas soigner.
La destination fut une ruine. Une maison sombre, décharnée, où le silence était plus effrayant que les cris. Je ne me souviens d'aucun meuble, seulement de l'obscurité qui mangeait les coins des pièces. Mon père tournait en cage, nerveux, électrique. Je sentais qu'il ne me voulait pas de mal à moi , il n'était pas méchant dans ses gestes , mais j'étais devenue son arme de guerre. En m'enlevant, il ne cherchait pas à me nuire, il ne pensait pas au traumatisme qu’il me faisait vivre, il cherchait à faire du mal à ma mère, à la punir de l’avoir quitté.
Le reste c’est un trou noir. La peur a sans doute débranché ma mémoire pour me protéger. Les images ne reviennent que par flashs : le bleu des gyrophares qui balaie les murs de la maison de Yann, les visages graves des gendarmes qui me ramènent, et enfin la piqûre du docteur. Le froid de l'aiguille a mis fin à mes cris, m'enfonçant dans un sommeil artificiel pour oublier que, quelques heures plus tôt, j'avais perdu mon innocence sur le trottoir de l'école.

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