Dialogue
- L'homme objectif : Les gens ont beaucoup de mal à admettre que le règne de l'homme a pris fin. Nous ne sommes plus cet être éminent, presque l'égal de Dieu, auquel le monde entier devait prêter allégeance en le servant. Ce n'est plus le roi du monde. La science l'a enfin remis à sa place dans l'économie générale de la nature. Entre cette petite fourmi dont l'existence ne consiste qu'à collecter de la nourriture au dehors de la fourmilière pour l'y ramener et nous qui travaillons pour subvenir à nos besoins et ceux de nos proches, il n'y a plus un gouffre infranchissable, mais seulement une différence de degré. Et notre intelligence ! Ah comme nous nous en sommes vantés de celles-ci ; comme nous étions fiers d'elle ; comme elle nous distinguait parmi tout l'existant ; mais elle n'est rien de plus qu'un moyen pour satisfaire nos besoins, un membre supplémentaire, nos griffes et nos crocs à nous. Nous sommes des animaux comme les autres et nous n'avons pas d'autre choix que de l'accepter. Tout autre attitude est un repli apeuré vers la croyance, le mysticisme, toutes ces illusions néfastes qui nous éloignent de la vérité. Comme le disait Nietzsche, la vérité ne doit pas être désirable, elle n'est pas là pour nous plaire mais pour éclairer notre connaissance.
- L'homme : Comme tu es arrogant du haut de ton perchoir scientifique. Ainsi tu acceptes qu'il n'y ait aucune différence fondamentale entre une fourmi et toi. Nous ne serions que des animaux avec des besoins à combler ; des besoins que la science, évidemment, a déjà identifié en grande partie, peut être même complètement selon ton opinion éclairée. Voilà l'homme enfin démystifié, ramené à toute autre espèce de vivant, voire même de non vivant car après tout n'est-il pas qu'un assemblage d'atomes ? Hourra ! L'homme de science peut enfin proclamer à la face du monde qu'il sait ce que nous sommes, ce que nous voulons, ce dont nous avons besoin ; et ce n'est visiblement pas grand chose. À l'idée que nous sommes traversés par des questions impérieuses sur le sens de notre vie, sur notre relation au monde et aux autres, sur ce qu'est une vie bonne, sur la raison de notre existence, à toutes ces questions d'ordre métaphysique l'homme de science répond qu'il n'en a que faire, que ce n'est qu'illusion, baliverne, bavardage, imagination mal maîtrisée. Que nous soyons capables d'échapper à l'instant présent, à son urgence, à sa matérialité, à son impermanence en nous projetant au-dedans de nous dans un monde abstrait à travers lequel nous réinterprétons cet instant, nous produisons du sens à partir de ce matériau brut qu'est l'expérience ; eh bien de ce formidable processus qu'est l'existence humaine non réduite à son aspect physico-biologique, l'homme de science n'a que faire. Au mieux il le ramènera à une vague fonction utilitaire pour garantir notre subsistance. Il dira par exemple : cette capacité d'abstraction, ce n'est qu'un moyen d'anticiper la réalité prochaine en vue de mieux répondre à nos besoins. Sur tout, l'homme de science fait tomber son regard utilitaire et réducteur : rien n'existe qu'en vue d'un besoin à combler. Là où l'existant produit une infinité de formes, lui ne voit que ce qui est circulaire ou rectangulaire. Comme le disait Nietzsche, puisque tu le citais, le savant marche la tête baissée, le regard rivé au sol à la recherche des détails, incapable de se rendre compte de l'immensité du monde qui l'entoure. Non, l'homme n'est pas un animal comme un autre ; il y a un gouffre infranchissable entre eux et penser le contraire c'est au fond ne pas s'aimer soi-même, ne pas voir le complexe mystérieux et merveilleux qu'est un être humain. Que nous soyons arrivés à un moment de notre histoire où notre mode de vie menace le vivant en général, ne veut pas dire que l'homme est, par essence, nuisible, et que la reconnaissance et l'exaltation de sa singulière nature nous auraient conduit au désastre écologique que nous vivons. Non, ce n'est pas l'homme en tant que tel qu'il faut condamner, et le réduire complètement à sa nature animale fait partie de la condamnation, mais c'est au contraire un mode de vie particulier, ou plus exactement un mode de production, le capitalisme, qu'il faut mettre au banc des accusés. Alors je te demande à toi l'homme de science, de ne pas confondre les coupables, de ne pas jeter le bébé avec l'eau du bain.

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