Chichén Itzà

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Extrait du journal de Geronimo de Aguilar, 1520

Je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. Je me souviens encore de la brûlure de l’air dans mes poumons, de la douleur qui assaillait ma poitrine alors que je courais pour les fuir.

Les fuir encore.

Deux jours de course effrénée pour tenter de perdre, dans cette jungle opaque, ces démons qui connaissaient les recoins de leur territoire mieux que personne et qui ne cessaient de gagner du terrain.

Je me souviens de leurs yeux fous et de leurs danses macabres. Que Dieu me pardonne d’avoir dû les servir pendant tant de temps. L’esclavage a cette capacité d’annihiler toute volonté, remplacée par la terreur que ce peuple distille dans chacune de leur tradition.

J’ai couru des heures durant sans jamais parvenir à les distancer. Mon répit n’a été dû qu’à la pluie qui s’abattit pendant la nuit, brouillant ainsi ma piste.

Alors que le soleil se levait à peine, je sentis la main puissante de Wayra, le féroce guerrier chargé de mener ma traque, s’abattre sur mon épaule. Wayra me dominait d’une tête et demie et son regard fou ne laissait rien présager de bon. Sa massue de bois et d’os heurta mon crâne avec une telle violence, que je perdis connaissance, le goût du sang dans la bouche.

Lorsque je me réveillai, les tambours battaient ce que je savais être un chant rituel. Pour y avoir assisté, et compte tenu de ma fuite, je pouvais compter les minutes qui me séparaient de mon passage dans l’au-delà. Les voix graves des chants des Mayas, entraînées par le prêtre s’élevaient depuis la pyramide de Kukulkàn. Un soldat vint ouvrir la cage de bois de laquelle j’étais prisonnier et me tira en direction de la cérémonie. Je ne tentai pas de me débattre, résigné à mourir, préférant l’étreinte de la mort à la torture d’une vie captive.

On me fit monter les trois cent soixante-cinq marches de la pyramide et on me plaça sur une estrade, devant l’autel des sacrifices.

Le prêtre était vêtu de son habit de cérémonie, un pagne coloré, recouvert de plumes chatoyantes. Malgré la noirceur de ce qui allait se dérouler, je ne pus m’empêcher d’y trouver une forme de beauté.

Toute ma vie, j’avais cru en ce que disaient les Saintes Écritures, mais lorsque l’on fait face au Démon lui-même, on ne peut s’empêcher de comprendre que ce que l’on nous enseigne n’est qu’une parcelle de ce que le monde est vraiment.

Je n’étais pas le seul sur l’estrade et l’on fit avancer l’un de mes anciens compagnons de voyage, un des rares encore en vie, pour le placer sur l’autel. Son corps tremblait d’une peur si intense que l’on pouvait la sentir.

Le prêtre commença un discours que je ne comprenais pas alors. Il sortit de son fourreau sa lame noire d’obsidienne qui luisait d’un éclat mauvais, avant d’entailler sa main assez profondément pour que s’en écoule un filet épais de sang dont il recouvrit le visage de mon compagnon d’infortune.

D’un geste rapide, témoignant de l’habitude qu’il avait, le prêtre enfonça sa lame, ouvrant une entaille béante dans le torse de sa victime. Il y plongea son autre main et arracha d’un geste son cœur encore palpitant.

J’avais beau avoir vu cette scène des dizaines de fois, je réprimai tout de même une nausée fulgurante. Le sang encore chaud jaillissait de la masse de qui tentait de battre pour quelques secondes de plus. Le prêtre jubilait. Il plaça le cœur au-dessus de sa tête et se laissa souiller du liquide pourpre.

C’est alors que la pierre de l’autel se mit à scintiller. Le sang qui s’échappait du corps de l’offrande s’écoulait le long de la roche, dessinant des motifs complexes, comme un alphabet d’une langue mystique.

Ces lettres se parèrent de la couleur morbide et laissèrent échapper une fumée noire, qui s’épaississait de plus en plus. Cette fumée noire prit forme pour dessiner une silhouette immense et terrible. Celle d’un être inimaginable d’horreur et d’abomination. Une insulte à la création du Tout-Puissant. Ses ailes se déployaient haut vers le ciel alors que sa gueule ouverte laissait échapper la même fumée noire dont il était issu. Son corps recouvert de plumes aux allures d’écailles, ondulait pour se déplacer non sans une certaine grâce. Une grâce envoûtante que je ne pus attribuer qu'au Malin.

Ils l’appelaient Kukulkàn, le serpent à plumes comme je parvins à le traduire quelques années plus tard.

Je ne m’en rendis pas compte immédiatement, mais je m’étais mis à prier. Psalmodiant quelque intercession en ma faveur.

Le monstre se tourna alors vers moi et s’approcha si près que je sentis son haleine de soufre.

- Tes prières ne servent à rien, petit homme. Ton Dieu est bien loin d’ici. En ces terres, je suis votre Dieu, moi Bélial, prince d’Algos. Sois sûr d’une chose, homme de foi, tout ce que tu penses savoir et croire n’est rien comparé à l'immensité de l’Univers. Celui en qui tu as donné ta confiance n’est qu’un faible, espérant continuer à régner sur la création en Père. Ce dont ce monde a besoin, c’est d’un bourreau. Un Dieu assoiffé de sang et de souffrance. Un Dieu créateur de désespoir. Je suis ce Dieu et les âmes dont les cœurs sont arrachés ici sont désormais mes esclaves.

Je restai prostré devant ce monstre indescriptible d’horreur. Mon corps ne réagissait plus à rien et ma peur me fit oublier toute dignité. Les larmes coulèrent sans que je puisse les arrêter alors qu’un liquide chaud se répendait le long de mes jambes.

Je me mis à trembler comme un enfant sanglotant.

Je mourais d’effroi.

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