Chapitre 3 et 4
Chapitre 3
Nous n’avons pas rendez-vous. Nous n’avons jamais eu rendez-vous.
Ma vie s’organise de la plus simple des manières. Cheffe éditoriale pour un magazine féminin, ce job me permet de vivre décemment et de voyager. J’habite dans ce quartier de la ville, plutôt agréable, où résident des artistes en quête de reconnaissance. Il me rappelle l’effervescence qui régnait à la maison lorsque j’étais enfant.
Tous ambitionnent de décrocher, un jour, LE rôle, L’expo de leur vie, d’écrire L’histoire qui les propulserait dans un ailleurs. En attendant, ce sont les petits boulots qui permettent de joindre les deux bouts.
J’aime ce quartier, brinquebalé entre la nature et le bourdonnement de la ville. J’y traîne mes oripeaux, près de la Serpentine, où se déploient de remarquables chênes. À l’ombre de leur feuillage viennent s’asseoir des inconnus, des couples, des enfants. Des amoureux y ont gravé à tout jamais leur passion fleurissante, que le temps a poli et dont il ne reste qu’une cicatrice à peine visible.
L’automne s’éploie, offrant un panel de couleurs somptueuses, une dernière volupté avant l’hiver. Je regarde avec amusement les canards se poser sur le lac, quand, aux pieds de ceux qui mangent, pépient les rouges-gorges et les mésanges, en lutte avec les corbeaux pour quelques miettes. Les armoises tomenteuses, dans les bosquets, donnent encore l’illusion d’un été passé trop vite, quand retentit au loin Westminster Quarters. Déjà moins le quart.
J’aime observer l’agitation que provoque le crépuscule naissant : tous impatients de récupérer les enfants, d’attraper un métro de banlieue — déjà cruellement bondé — et de retrouver le calme d’un home sweet home, loin des premiers frimas qui annoncent l’hiver. J’avance, le cœur léger, frottant mes mains gelées l’une contre l’autre.
Sur le boulevard, je croise l’un des derniers falotiers, armé de son échelle, qui entame sa tournée. Les quelques touristes le regardent d’un air amusé et coi. Il soulève, avec précaution, le globe en verre, remonte minutieusement la minuterie, puis enflamme les petits manchons en tissu qui, en chauffant le métal, produiront cette lumière chaude si typique.
Je passe quelques boutiques d’où sortent les derniers clients, direction le CINE LUMIÈRE. Je pourrais y aller les yeux fermés. Les néons, détraqués, qui clignotent au gré de leurs envies, éclairent les quelques affiches. Comme chaque jour, Merrin, l’ouvreuse, y tient la caisse. Elle porte un petit badge au revers de sa veste, avec son prénom écrit dessus.
Oui, il est encore de ces cinémas où l’on trouve des ouvreuses, vendant — bandoulière de cuir rouge autour du cou — des bonbons et des glaces, empilés dans leur panier en osier. Comme toujours, je la salue chaleureusement. Je l’aime bien. Elle me sourit.
Elle semble lassée par le poids des années, qui ont vu s’éloigner ses rêves d’artiste. Elle s’imaginait, des lumières étincelantes sous les feux de la rampe ; elle n’aura connu que les néons capricieux d’un cinéma de quartier.
En attendant, Merrin reste Merrin, l’ouvreuse du CINE LUMIÈRE. J’avance dans le noir, guidée par les veilleuses, et pousse la lourde porte de la salle. Elle m’attend, comme une amie fidèle, avec laquelle j’ai déjà partagé tant d’émotions : rang H, place 16. Toujours la même.
Chapitre 4
Nous n’avons pas rendez-vous. Nous n’avons jamais eu rendez-vous.
Dans ce quartier de la ville, où j’aimais traîner parmi tous ces artistes en quête de gloire, je rêvais d’être une étoile. Ils me fascinaient. Mais souvent, je n’endossais, tout au mieux, que le rôle de mascotte. Tous m’aimaient bien. Ils disaient qu’avec cette bouille qu’ils aimaient tripoter, je deviendrais l’étoile parmi les étoiles — et j’y croyais.
Certains avaient déjà perçu des cachets pour quelques rôles, mais pour aucun d’entre eux, ce ne fut une envolée vers le firmament. J’ignorais à quel point ils avaient été visionnaires. Propulsé sur le devant de la scène, moi, le gamin qui rêvait d’être une étoile, je devins le symbole de toute une génération. Et ma vie ne fut plus tout à fait la même.
Ballotté entre les tournages, les avant-premières, les promos, tout semblait défiler à une allure folle. Dix années se sont écoulées en un claquement de doigts. Difficile de garder les pieds sur terre.
Pourtant, il y a cet endroit, réconfortant, où le temps semble s’écouler au gré de mes envies, comme un refuge. L’automne y est particulièrement beau, quand les arbres s’effeuillent et que le froid de l’hiver s’annonce. Assis sous les chênes, près de la Serpentine, sur un vieux banc de bois entaillé par des amoureux fougueux, je regarde les arbres balayer leurs feuillages et je crois deviner les traits veloutés des félins d’Orovida, esquissés par ces pinceaux invisibles.
Je souris.
Enfant, maman m’emmenait au cinéma, tout près de Cromwell Road, les jours où il n’y avait pas classe. Arrivés au Café Tangerine, d’où s’échappaient le brouhaha de conversations passionnées, l’odeur des madeleines au citron et des brownies encore chauds, trônaient, sur le mur de briques rouges, à l’instar d’une bannière, les mots : CINE LUMIÈRE.
Merrin, l’ouvreuse au visage ovale et aux joues rosées, dégage une douceur tranquille. Ses yeux bleu profond, bordés de cils épais, lui donnent un air mystérieux. Elle y tient encore la caisse. Comme lorsque j’étais enfant, elle me donne une friandise que je suçote avec tendresse.
Je me laisse alors glisser dans un doux vague à l’âme et me rappelle comment j’enfournais rapidement les bonbons dans ma bouche, juste avant que maman ne découvre qu’elle m’en avait donnés en cachette — et elle le découvrait toujours. Elle nous grondait, et on finissait par tous éclater de rire.
C’est dans ce cinéma, aux fauteuils de velours rouges et coussins en kapok, que j’ai choisi d’assister à ma toute première avant-première… il y a maintenant vingt-trois ans. Il y en aura sept autres.
Et au fil du temps, j’ai fini par dénicher l’emplacement idéal. Non pas que le fauteuil soit plus confortable ou que les coussins de gabardine grenat soient plus enveloppants, mais il se trouve à un juste équilibre entre le son et l’image.
Le fauteuil 16 de l’allée H est devenu un fidèle ami.

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