Le dilemme du haut roi
Rien n’échappait au regard attentif de Degwold. Le bouffon du roi sentit le besoin de faire diversion. Il bondit au milieu de l’assemblée interdite et s’exclama :
- Eh quoi ! Avez-vous perdu la tête vous aussi ? Pourquoi restez-vous ainsi figés comme statues de marbre ? Qu’attendez-vous ? Mandez les valets ! Qu’ils relèvent cette noble dame et lui préparent des funérailles dignes de son rang ! Votre honneur est-il tombé si bas que vous vous vautriez dans le sang comme si de rien n’était ? Fou, je le suis, fou, je le reste, mais, si vous m’en croyez, vous seriez bien fous de ne pas rendre hommage à cette dame. Sa lignée retrace ses origines à Newyos. Le dieu à la main d’argent ne laissera pas ce crime impuni. Redoutez sa colère, le châtiment sera stupéfiant !
Rire était hors de question, et nul n’avait le cœur à prendre la situation à la légère. Les paroles du bouffon sonnaient tristement juste. Mettant en cause l’hypocrisie des courtisans, il brandissait la colère divine.
Gewo, le vieux sénéchal, se ressaisit et lança des ordres à la domesticité. Hirtorik retrouva enfin la parole. Il s’adressa aux invités qui n’étaient pas déjà partis :
- Retournez dans vos quartiers, je vous prie. Après un tel drame, l’heure n’est plus aux réjouissances, la cour est suspendue. Adressez vos prières à qui vous voulez, et que les dieux nous viennent en aide !
Un brouhaha s’empara de l’assemblée qui se disloqua dans le plus grand désordre pendant que les domestiques s’activaient autour de la dépouille. Quand les courtisans se furent retirés, Hirtorik s’attarda avec ses trois derniers paladins. Étaient restés son fils Medos, monseigneur Peloyos et messire Gotfrid, le fils du connétable. Ce dernier se tenait à l’écart, s’entretenant à voix basse avec l’amiral de Kartia avant de sortir à sa suite. Quand il ne resta plus que quelques serviteurs, le haut roi s’adressa aux trois fidèles qu’il lui restait :
- Hélas, quel malheur frappe ma maison ! Qu’ai-je fait pour mériter un tel châtiment ? La reine m’a désobligé devant toute la cour. Mes alliés m’abandonnent. Qu’aurait dit Mordwenos s’il avait assisté à ce naufrage ?
Medos osa enfin lui répondre :
- Vous n’êtes pas fautif, père. Poursuivons les meurtriers.
- Ceci est impossible. Ils jouissent de l’immunité jusqu’à la nuit.
- Demain, les félons seront loin.
Le bâtard royal énonça cela sans émotion. Bien que jeune encore, il était réaliste. Jamais il n’avait vu son père dans un tel état.
- Ressaisissez-vous, majesté ! Que diront vos vassaux quand ils vous verront aussi faible de cœur, et désemparé ?
Hirtorik ne répondit pas immédiatement. Il contempla silencieusement les valets qui emportaient la dépouille pendant que d’autres nettoyaient le sol. Enfin, accablé, le roi inspira longuement et releva la tête.
- Ma résolution est prise. Je confie le gouvernement à mon connétable. Dès demain, il lancera la traque. Quand il aura capturé les coupables, il les enfermera au cachot jusqu’au jour où je les jugerai. Je les condamnerai, puis on les décapitera en place publique.
Son fils feignit l’étonnement :
- Pourquoi ne pas les juger sans attendre ?
Hirtorik répartit sans hésiter :
- J’avais prévu d’annoncer ma décision devant cette cour solennelle. Demain, nous embarquons pour Yalto et tu viens avec moi. Le temps joue contre nous. La guerre est une cause plus grande. Laver l’honneur de dame Nimya attendra. Nous la vengerons après la victoire. Messire Lenzel et la moitié de mes preux ont déjà passé la mer. Le moment est venu de porter un coup décisif dans cette campagne.
Monseigneur Peloyos fit mine de s’enthousiasmer.
- Enfin, sire, je désespérais d’attendre ici, l’arme au pied, alors que nos preux compagnons se couvrent déjà de gloire en combattant avec honneur.
Le bouffon éclata d’un rire sarcastique :
- Hélas, s’il fut courtois dans sa jeunesse, le roi ne l’est plus guère aujourd’hui.
Hirtorik lui jeta un regard glacial. Essuyant le reproche sans mot dire, Degwold fit la révérence et se retira en trottinant. Le monarque l’ignora. Ses entreprises guerrières étaient manifestement son unique obsession. Il s’adressa à ses fidèles :
- Je me suis entretenu avec Gneyetor, le connétable et l’amiral Kleianer. Le fils de ce dernier commandera la flotte de Kartia pendant que messire Gotfrid mènera celle de Nykia. Pour ma part, je prendrai la tête de mes chevaliers, et vous combattrez à mes côtés. Ce meurtre ignoble est une disgrâce. Si je n’y prends pas garde, il répandra son venin dans ma propre maison. Je ne peux pas laisser les querelles diviser mes vassaux. Au contraire, je dois les unir contre un ennemi commun. Comment une basse vengeance pourrait-elle laver mon honneur ? Non, seule une victoire militaire lui rendra son lustre d’antan. En écrasant les Vekingar, nous restaurerons notre réputation.
Saisi d’une arrière-pensée, il ajouta :
- Mais je vous défends de révéler quoi que ce soit à Lenzel. Rien ne doit le distraire de sa mission sacrée. Nimya était sa mère…
D’émotion, sa voix se brisa. À quoi pensait le haut roi ? Quelle chose était la plus insupportable à ses yeux ? Shewinda l’avait déshonoré en public. On avait assassiné la voyante, et la reine s’en était réjouie ouvertement. Voilà un affront intolérable. Mais le haut roi avait mauvaise conscience. Il redoutait Shewinda, car une devineresse avait prophétisé jadis sa chute le jour où il perdrait sa reine. Redoutant sa colère, il tourna son esprit vers la guerre en Yalto.
À l’instant où le haut roi descendit de son estrade, la terre frissonna, et l’écu couronné du Mide, qui était suspendu au-dessus du trône, se décrocha. Le blason s’abattit à l’endroit même où le roi se tenait à peine un instant plus tôt, et se brisa en deux en tombant sur les dalles.

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