Le départ
J’ai poussé dans ce pays étriqué de plates convenances
Cependant je me voyais arrosée d’eau salée
Morne campagne pour une plante vive et décalée
Et d’été en été, quinze ans durant,
Les pieds trempés de Mer du Nord,
Je rêvais à d’autres escales.
La maison de mon père, pourtant propice à l’évasion,
N’était qu’une cale de poussiéreuses chimères.
La maison de ma mère, étouffante de superstitions,
N’était qu’une grotte d’informes convictions.
Chaque nom sur la carte était une promesse de lointain
Et voilà mon cœur gonflé comme une voile,
Les yeux bordés d’étoiles, je tente ma chance.
Un monde étrange, vaste et dangereux m’a accueilli.
Et je l’ai embrassé, y plongeant des racines profondes.
***
Étais-je prête ? La question n’est pas là.
Le fer incandescent de ma jeunesse appelait à être façonné,
Cette chose de moi qui voulait prendre forme a entrevu,
À l’aune d’un moule si conformiste, le noyau brûlant de son âme.
Rebelle. Déterminée.
Aussi enthousiaste que ce puissant désir d’aventure,
Lame des profondeurs déferlant dans ces jeunes années.
Mon corps s’est rompu pour se bâtir ;
Courses folles, longues marches, salutaire fatigue.
Mon intellect a reçu une abondante nourriture ;
Riche, variée, bourrative.
Les camaraderies étaient déjà d’exotiques rivages
Où m’initier à l’amour des pairs, à l’amour des frères.
J’avais une place : une forteresse à prendre.
De faits d’armes en échecs cuisants,
De lignes claires en sentiers tortueux,
D’égarements en ports d’attaches,
Enfin, je suis montée sur le pont de ce navire.
***
La mer scintille d’or.
Le ciel rougit aux compliments du soleil.
Il se couche lentement, l’entraîne avec lui dans les songes, obscurité complice.
Elle est sans nuages.
Les étoiles veilleront cette nuit.
La lune croisse et s’arrondit sur des courbes nues : l’horizon, la vague.
Après les chatoiements cramoisis de pourpres, la blanche lueur de cette veilleuse assoupie.
***
Mon âme fut saisie par l’inconstance : le flot, l’infini roulement bleu, vert, gris.
Mon cœur est voué aux changements de ce qui finit et recommence.
Mon esprit se réinvente comme la vague renaît pour s’évanouir sur le sable.
Il fallait que cette route déroute ce qui n’est pas la Vie.
Je voulais ardemment cette certitude d’avoir vécu.
Et je suis tombée.

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