Retour à terre
D’avoir touché la mer, j’ai faim d’une nourriture qui n’est pas terrestre.
Nulle demeure, aussi riche soit-elle, ne comblera la brèche que les flots ont ouvert.
Comment dépeindre ce que mon âme ballottée par les marées a rencontré au large ?
Le monde connu en est devenu insignifiant et pourtant le voici plus réel que jamais.
Comme dans un rêve, mais les yeux bien ouverts et le corps en mouvement.
Le défilé contrasté de la mer terrible et de la douce escale a envahi mes façons.
Comment vivre autrement ?
Comment guérir de ces infatigables errements ?
Comment rester à terre, même dans cette maison emplie de nous ?
Il manque ce cortège d’embruns, ce chavirement de délices et de tourments.
Ne reste que la plume.
La mer m’a transpercée d’inquiétantes visions, imprégnée de ciels et de sel.
Ses ondes soulèvent mon cœur et sous-tendent ma chair.
Je l’ai quittée, mais mon esprit n’a de cesse de l’invoquer.
Elle a imprimé en moi cette sorte de magie primitive et mon âme isolée en ressent l’absence.
Mettre mes choses dans un sac et prendre la mer, laisser sur le quai toute l’inertie du quotidien.
Tout ceci semble bien romantique et l’extraordinaire nous tient en haleine,
Mais ce n’est pourtant pas la condition humaine la moins exigeante.
Derrière le paravent étoilé des histoires rapportées de lointains voyages :
Une vie besogneuse avec les moyens du bord, des réveils sans sommeil,
L’immuable routine grise au milieu d’une étendue mouvante,
Les transitions brutales entre l’ennui profond des longues traversées
Et la frénésie de l’urgence.
Voilà cependant le privilège de cette sorte de gens que j’ai été :
Vivre intensément, loin des morts et des vivants.

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