Chapitre 10

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Lundi 5 janvier 2026

Après avoir payé le supplément pour son chien, Nathanaël déverrouilla la porte de la chambre Formule 1. Matelas dur, odeur de plastique et de désodorisant bon marché. Il sortit la photo papier, la posa sur le drap : une femme roumaine, vingt‑quatre ans, infirmière à l’hôpital psychiatrique de Strasbourg. 1992. Disparue depuis.

Sur son iPhone, il lança MorphEx. Le logiciel réclama son code. Une fois l’accès validé, il photographia la vieille image. L’algorithme nettoya les grains, redressa le visage, traça les points biométriques. Nath entra les métadonnées : femme slave, née à la fin des années soixante, disparue en 1992, secteur médical. MorphEx généra plusieurs projections : quarante ans, cinquante, soixante. Les visages défilaient, vieillissaient, se recomposaient, comme si le temps lui-même triturait la chair.

Au bout d’une heure, allongé sur le lit, ses paupières s’alourdirent. Les pixels vibraient, spectres arrachés au passé. Monsieur, inspecta la moquette synthétique en cercles frénétiques, un derviche tourneur flairant des odeurs mortes, avant de se lover en boule.

Un aboiement sec. Museau contre la porte. Un appel. Nathanaël sursauta, jeta un œil à l’écran : aucun résultat. Il enfila son blouson et sortit dans la nuit alsacienne. Le vent mordant lui bleuit les doigts. La forêt proche murmurait, branches centenaires se plaignant dans l’obscurité.

Il revint avec une pizza quatre fromages du kiosque d’en face — carton gras, odeur de fromage fondu envahissant la chambre. Il partagea. Équitable au début : une part pour lui, une pour le chien. Mais Monsieur leva ses yeux ambrés, un regard doux qui fissura sa résistance. Nathanaël céda les trois quarts. Les croûtes croustillantes disparurent dans la gueule avide, un échange silencieux où l’homme et la bête se fondaient en une seule ombre.

Le lendemain soir, de retour en Lozère, Nathanaël fit un crochet par la gendarmerie. La nuit était tombée, la lune pâle montrait un œil vigilant. Des voix étouffées filtraient de l’intérieur, un chœur joyeux chantant : Pour le plaisir d’Herbert Léonard, des notes fausses et des rires flottant dans la pièce. Il poussa la porte, la chaleur du bureau l’enveloppa comme un manteau confortable. Élise, Nora et Julien, verres en main, se figèrent un instant, puis éclatèrent en applaudissements. Nora coupa le son, rougissante.

— Capitaine, on ne vous attendait que demain. C’est l’anniv d’Élise – trente-neuf ans au compteur. Une petite coupe ?

— Bien volontiers.

Ils trinquèrent, l’un après l’autre.

Monsieur, flairant l’occasion, plongea le nez dans un paquet de biscuits apéritifs, croquant avec ferveur jusqu’à s’étouffer presque, recrachant des miettes dans un éternuement comique. Des rires fusèrent, un éclat bref qui chassa les tracas de la journée.

Élise détecta un pincement sur les lèvres de Nathanaël, une tristesse dans son regard.

— Du neuf sur l’enquête, chef ?

Il posa sa coupe, le plastique craquant sous ses doigts.

— Pas grand-chose. Juste un protocole thérapeutique pour Drăghici. Et une infirmière roumaine qui a disparu une semaine avant son évasion. Son visage… il me dit quelque chose.

— Montrez, insista Julien, le regard flouté par l’alcool.

Le trio se pencha sur l’écran de l’i phone, la lumière bleue jetant des reflets sur leurs visages. Nora, myope, fronça les yeux, ouvrit son étui à lunettes. Nathanaël claqua des mains, un souvenir surgit de sa mémoire embrumée.

— Ça y est ! Un étui vert identique au tien. Remis par la femme d’un disparu pour un test ADN. Une exploitation de champignons aux Cévennes. Ça n’avait pas matché. Bizarre. Faut que je tire ça au clair, demain.

Les verres tintèrent à nouveau, mais Nathanaël s’éclipsa tôt, l’esprit en ébullition, un trombinoscope de visages défilant dans sa tête comme des masques dans une nuit de sabbat. Le sommeil le cueillit, lourd et agité, où des yeux le fixaient dans le noir.

Au petit matin, migraineux, de mauvaise humeur, il reprit la route vers Mycocévennes, à Villefort. La neige fondue rendait la chaussée glissante, un miroir traître reflétant un ciel bas et menaçant.

Un jeune cariste brun, sur le parking de l’entreprise, chargeait des caissettes dans un 38 tonnes, ses mouvements précis au millimètre près. Il stoppa son chariot, retira ses gants, nerveux.

— Vous avez retrouvé mon père ?

— Désolé, ce n’est pas l’objet de ma visite. Vous êtes le fils d’Ecaterina Cebanu ?

— Affirmatif. Lionel Cebanu, 28 ans. Suivez-moi.

Dans le bureau bruissant d’activité, un silence pesant s’installa, troublé par le cliquetis des frigos. Trois visages l’attendaient : Lionel, Laura et Xavier, yeux ambrés, un éclat de miel dans le regard presque surnaturel dans la lumière froide. Laura, l’aînée, grande et altière, prit la parole, sa voix résonnante, un écho dans l’air surchargé d’humidité.

— Laura, 32 ans. Comptabilité, multitâche comme mes frères.

— Xavier, 25 ans. J’interviens quand on me siffle.

Nathanaël sentit un frisson, l’air lourd d’une odeur de terre et de champignons, comme si la forêt envahissait la pièce. Laura, brune aux longs cheveux cascadant en une cape nocturne, ne se laissait pas impressionner.

— Vous n’êtes pas venu pour des champignons, capitaine.

— Non. J’aimerais parler à votre mère.

— Jour de marché. Elle rentrera à 14 heures. Je gère en son absence.

Elle ordonna à ses frères de reprendre le travail, claquant la porte derrière eux. Seule avec Nathanaël, elle croisa les bras, son regard ambré électrisant le sien.

— Vous avez retrouvé le cadavre de mon père ? Je préfère l’apprendre avant de l’annoncer à ma mère.

Nathanaël fut captivé par sa beauté sauvage, une excitation qu’il n’avait pas ressentie depuis Léa. Il rougit, affronta son entêtement.

— Votre père n’a pas été retrouvé. Je dois parler à votre mère en privé.

Laura secoua ses cheveux, haussa les épaules.

— Je l’informerai. Elle peut vous appeler ?

Nathanaël rebondit, ferme.

— Mieux. Demain, 10 heures, à la gendarmerie de Pont-de-Montvert. Le temps de faire la route sans stress.

Laura le raccompagna jusqu’au 4x4, la brume s’accrochant aux branches des arbres nus.

Monsieur sauta du véhicule, remua la queue, se coucha sur le dos devant elle, vulnérable.

— Merde alors ! Je ne l’ai jamais vu faire ça en six ans.

Laura s’accroupit, gratouilla son ventre, un geste doux qui fit sourire le chien à pleines dents.

Nathanaël resta bouche bée, le cœur battant. L’attraction, subtile, le frappa en pleine poitrine. Il secoua la tête, toussota pour s’aider à reprendre le contrôle. Il tourna la clef de contact, laissant la forêt chuchoter derrière lui les secrets enfouis dans le regard cuivré de Laura.

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