Chapitre I - Le village et la mer - 1

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Le village s’étendait au creux de la baie, un amphithéâtre de maisons aux façades couleur d’abricot, de pêche et de sable, serrées les unes contre les autres comme pour se protéger du vent. Chaque balcon débordait de linge blanc qui claquait au soleil, chaque fenêtre ouverte laissait échapper une odeur différente : tomates mijotées, savon de Marseille, huile d’olive chauffée.

Les ruelles pavées descendaient en pente douce vers le port, et, à chaque détour, la mer surgissait comme une révélation : éclats bleus, reflets argentés, horizon vibrant.

Le matin, le village appartenait aux femmes et aux enfants. On entendait les voix qui s’interpellaient d’une maison à l’autre, les coups de balai contre la pierre, le rire des gamins courant pieds nus. Vers midi, le parfum du pain chaud se mêlait à celui du basilic écrasé. Mais l’après-midi, quand la chaleur devenait lourde, tout semblait s’assoupir, comme si même la mer retenait son souffle.

C’était dans cet univers que vivaient Valentina et Gabriele.

Valentina, douze ans, marchait toujours en tête, ses sandales claquant contre la pierre, ses longs cheveux bruns retenus par un ruban qu’elle nouait à la hâte. Elle avait ce regard sombre et vif qui renvoyait quiconque à sa place, une manière de bomber le torse pour masquer le tremblement de son cœur. Gabriele, lui, suivait d’un pas plus calme. Huit ans à peine, mais déjà une sagesse tranquille dans ses gestes : il observait tout, chaque détail, comme si le monde entier était un livre ouvert qu’il fallait apprendre à lire.

Leur maison se trouvait au bout d’une ruelle étroite, contre la falaise. Ses murs ocre étaient écaillés, ses volets d’un vert passé. Mais pour les enfants, elle avait la chaleur d’un refuge.

Le balcon donnait sur la mer, et, chaque soir, ils s’y penchaient pour voir les barques rentrer au port, leurs voiles repliées comme des ailes fatiguées. Là, ils guettaient une silhouette qui ne revenait plus.

Car leur père, pêcheur comme tant d’autres, avait disparu en mer. Pas un naufrage, pas une tempête héroïque. Juste une absence.

Un matin, il n’était pas rentré, et la mer n’avait rendu ni son corps ni ses filets. On ne sut jamais s’il avait été emporté par une vague traîtresse ou s’il avait simplement pris le large pour un voyage sans retour.

Pour Elisa, leur mère, ce fut une plaie ouverte qui ne cicatrisait pas. Pour Valentina, une trahison. Pour Gabriele, un mystère qu’il ne cessait de vouloir éclaircir.

Elisa avait laissé entrer Andrea dans leur vie quelques années plus tard. Un homme grand, aux mains larges, qui savait réparer les chaises, les volets et les filets. Il avait le rire franc, mais dans les yeux, une retenue : comme s’il savait que rien ne pouvait effacer la trace du père disparu.

Gabriele l’acceptait avec une curiosité prudente. Valentina, elle, le rejetait d’instinct. Pour elle, Andrea n’était pas un homme mauvais ; il était pire que ça : un intrus gentil. Elle aurait préféré un ogre, quelqu’un qu’on peut haïr sans hésitation, plutôt qu’un homme doux qui ne demandait qu’à être aimé.

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