Mauvais sommeil
1969, Curicó, petite ville provinciale du centre du Chili. Au cœur de la vallée de la Mataquito.
Deux heures vingt du matin.
Le vent agite les branches d’un figuier majestueux dont les feuilles s’entrechoquent en cadence, créant un rythme régulier, presque hypnotisant.
Assis sur une vieille chaise en métal rouillée et pourrie par le temps, Enrique regarde fixement le sol de la cour. L’air complètement hagard. Il allume une Life sans filtre. Il en aspire une grosse bouffée. Ses joues, en se creusant, lui donnent un air sévère.
Comme des flashs obsédants, les images tragiques du spectacle ne cessent de ressurgir. Intactes. Il se repasse en boucle la scène, essayant de comprendre ce qui a pu clocher.
***
L’alcool avait coulé à flots. L’embrouille avait éclaté rapidement. Comme toujours, il ne fallait pas grand-chose au jeune Chilien impulsif. Le moindre regard insistant s’adressant à Patty ou balayant ses courbes généreuses, et la messe était dite. La provocation répondait à la provocation. La tension, très vite, était montée d’un cran. D’abord, les mots avaient fusé. Inévitablement, tout s’était enchaîné.
Enrique avait pointé son doigt vers la porte d’entrée. Les deux rivaux s’étaient tout de suite compris. À partir de là, plus moyen de reculer. L’altercation avait pris la dimension d’un duel inévitable.
À l’extérieur, la musique restait assourdissante. Ils s’étaient postés face à face, dans la pénombre, à quelques dizaines de mètres de l’entrée du « Montana Baila ». En quelques secondes, Enrique avait préparé son assaut, puis s’était rué sur le provocateur. Fidèle à son éthique : le premier à frapper est toujours le vainqueur.
Trois pas d’élan. Et un de ces fameux coups de tête magistraux, violents, impitoyables ! De ceux dont il avait le secret. Le type était tombé au sol. Inerte. Le visage ensanglanté. En temps normal, les lascars qui osaient défier Enrique se relevaient au bout de quelques minutes sans demander leur reste. Mais étrangement, cette fois-ci, son adversaire ne s’était pas redressé.
***
Deux heures vingt-huit du matin.
Le contact rugueux de ses doigts sur sa peau le ramène brutalement à sa solitude de béton. Enrique secoue la tête. Il passe sa main dans ses cheveux poissés par la gomina. Maintenant, il tente du bout des doigts de diagnostiquer la gravité de la blessure dont il a hérité à la fin de cette foutue soirée où tout a mal tourné. L’œil gauche est tellement gonflé qu’il n’y voit plus rien. Juste au-dessus, une croûte a commencé à se former. Il a pris cher, l’arcade est bien ouverte.
Qu’est-ce qui a bien pu merder ? Il a pourtant l’habitude. Le coup de tête, c’est comme un art pour lui. À force d’entraînement et après tous ceux qu’il a déjà cabossés, on pourrait le comparer à ces sportifs de haut niveau, ceux dont la maîtrise de la discipline ne se caractérise plus que par l’excellence. D’ordinaire, son front atterrit avec une précision remarquable, pile-poil sur l’arête du nez des inconscients, ne leur laissant plus qu’une seule perspective : se rendre à l’hôpital pour réparer la fracture. Mais cette fois-ci, le savoir-faire n’a pas été au rendez-vous. L’athlète a foiré son essai.
Il ferme les yeux. Il se remémore l’agitation qui a suivi le choc.
***
Tous les voyeurs qui avaient assisté à la scène s’étaient regroupés autour du vaincu. Enrique gardait en mémoire leurs mines pâles et leurs regards livides. Puis Patty s’était précipitée. Il lui avait souri. Mais le regard de Patty était mêlé de tristesse et de colère. Elle s’était rapprochée d’Enrique, apeurée, les deux mains posées sur le bas de son visage :
— Qu’est-ce que tu as foutu, Enrique ? Mais qu’est-ce que tu as foutu ?
Bien que complètement affolée, d’un geste habile, elle lui extirpa délicatement une dent restée plantée dans son arcade sourcilière gauche. Sa voix tremblait à présent :
— Regarde ! C’est une dent ! C’est une putain de dent… plantée dans ton front…
Des larmes discrètes commençaient à perler sur ses jolies pommettes.
— Tout va bien, Patty, calme-toi, lui rétorqua-t-il sur un ton qu’il était seul à trouver rassurant.
— Quand est-ce que tu vas arrêter, Enrique ? Qu’est-ce que ça t’apporte ? Tu attends quoi, tu cherches quoi ? Le jour où ça va mal finir ?
Puis elle s’était mise à pleurer vraiment. Lui, il avait voulu la prendre dans ses bras, mais elle, elle avait reculé. L'avait-il effrayée ? Patty après avoir pris une grande respiration, l'avait sèchement attrapé par le bras et l'avait tiré sans ménagement. Tellement il fut surpris, Il afficha un air un peu ''couillon''. Celui qu'on les gosses quand ils se font gauler juste après une connerie.
— Rentrons, maintenant, s’il te plaît.
Sa voix n’était plus qu’un murmure pressant. Il lui avait emboîté le pas sans broncher, jetant discrètement un dernier regard vers le vaincu. Toujours à terre, le gars n’avait pas bougé d’un iota. Il semblait dormir. Dormir… trop profondément.
Une pluie battante s’était mise à tomber. Romy, doux colosse aussi grand que large, le plus fidèle ami d’Enrique, un peu à l’écart, lui lançait des regards complices. Il posa sa main sur son front avec l’air d’un enfant apeuré.
— Il faut qu’on se casse, Enrique… Il faut qu’on se casse maintenant ! Ordonna-t-il.
Ils étaient montés tous les trois dans la Chevy et Romy, en trombe, avait démarré. Tout le long du trajet, personne n’avait pipé mot. Arrivés à la maison, Patty était partie directement se coucher. Sans dire un mot. Sans l’embrasser. Romy n’était même pas resté pour boire une dernière Cristal.
***
Deux heures quarante cinq du matin.
Enrique allume une énième cigarette. De la poche de sa chemise, il sort un sachet de poudre blanche. Il essuie la table du revers de la manche. Une fois la substance inhalée, il n’y a plus qu’à attendre que le miracle opère.
Alors vient le moment où le poison se joue de la raison. La lucidité, chimiquement modifiée, confère à l’improbable, sans susciter un quelconque étonnement, le pouvoir de l’évidence. Toutes ces vérités artificielles ne répondent qu’à un seul besoin. Raviver l’illusion apaisante. Offrir à Enrique une vraie raison de croire qu’il y a, dans ses excès, un parfum de sagesse.

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