Witchcraft Frank Sinatra, 1957
En début de soirée, Gabriel découvrit le Colony Room Club, le cœur encore tourmenté par ce malaise qui le troublait depuis la veille. Les célèbres murs rouges et le mobilier excentrique, qui donnaient au club son caractère unique, le déconcertèrent. On faisait plus sobre dans les cimetières. Il entra dans un labyrinthe de tables rondes et de chaises. Au centre du club, assis à une table animée, se trouvaient un homme au physique plutôt ingrat et une femme. L’homme était un philosophe français qui fumait la pipe. La femme était celle qu’il avait entrevue dans le journal : Penelope MacAllister.
La grande salle était loin d’être silencieuse, pourtant les gens écoutaient et commentaient les réflexions de Penelope. Elle récitait, pour ses convives, avec une gourmandise tranquille, des vers à double lecture, truffés d’allusions si finement tournées qu’un arnacœur aguerri en aurait avalé de travers son Sidecar, s’il en avait saisi la portée.
Il a ouvert la ligne où meurent les prières,
Et trouvé le chemin des péchés sans lumière.
Plus besoin de vin, plus besoin de pain,
En moi tu te nourriras de ce que je retiens.
Quelle joie de déclamer à l’envi de scandaleuses strophes érotiques savamment codées, face à un parterre qui l’adorait !
Gabriel n’eut aucun mal à se rapprocher de la table centrale. Le gros avantage d’être perceptible à temps partiel était que l’on pouvait jouer des coudes à sa guise sans que personne ne s’en offusque.
Fasciné, il se mit à la détailler. Penelope portait une robe midi à la coupe évasée, en coton de couleur bleu poudré. Une ceinture ajustée à la taille soulignait sa silhouette. Un rang de perles ornait son cou.
À l'âge de cinquante ans, Penelope MacAllister dégageait une aura de maturité tout en conservant sa fraîcheur de jeune fille. Son visage portait les marques du temps, certes, mais conservait des airs juvéniles qui reflétaient son esprit indomptable. Quelques mèches grisonnantes se mêlaient à sa chevelure, apportant une illusion de sagesse que l’on devinait plus volée qu’acquise. Ses yeux, noisette piqués de vert, brillaient d’un appétit farouche pour la vie.
Gabriel s’apprêta à faire le premier pas. Il n’était pas spécialement gauche ni novice avec le sexe opposé ; il avait même noué en grand secret quelques idylles avec de charmantes revenantes toutes ravies de recevoir l’attention d’un homme indéniablement plus vivant qu’elles. Ces rendez-vous fantomatiques semblaient désormais compter pour bien peu.
L’avoir trouvée c’était bien. Maintenant, comment l’aborder sans qu’elle me prenne pour un dérangé ? Il n’eut pas besoin de chercher de réponse à ces questions. Il s’apprêtait à toussoter poliment lorsque le regard de Penelope accrocha le sien. Étonnamment, elle le voyait et même très bien. Elle abandonna ses convives et autres admirateurs pour se diriger vers lui.
— Gabe, murmura-t-elle dans un sourire espiègle en rapprochant son visage du sien. Nous y voilà. Ce soir est le premier soir de notre dernière rencontre. Tu es exactement comme tu l’avais dit.
Elle lui parlait comme s’ils se connaissaient depuis des décennies et lui fit deux bises tendres, ponctuant le geste d’une troisième sur les lèvres.
Un peu interloqué, Gabriel ne sut que bredouiller : excusez-moi ?
— Oh mon amour, tu as l’air un peu perdu…
— Je… je… bredouilla Gabriel,
— Non, tu es totalement perdu, évidemment, continua-t-elle, prenant un vif plaisir à cet échange. C’est ta toute première rencontre avec moi.
— Je ne vous comprends pas, Madame MacAllister, répondit un Gabriel désemparé.
Comment cette inconnue pouvait-elle réellement le voir, sans le moindre effort de sa part. Elle n’était pas morte !
— Ça ne m’étonne pas, dit-elle pensivement, presque pour elle-même : Tu appréhendais cette soirée depuis longtemps.
— J’ai dit ça, moi ? Quand ?
Elle rit de plus belle. Mon chéri. Tu m’as toujours répété de ne jamais trop te parler de notre passé. Nous en avons souvent discuté toi et moi.
— Mais pourquoi ? s’étrangla Gabriel.
— Pour nous. Ce que je peux te dire, c’est que deux portes seulement s’ouvrent à toi, Gabe : l’année où nous sommes, et toutes celles qui précèdent, ou bien l’année dont tu viens.
Elle laissa Gabriel enregistrer ses paroles.
— Qu’est-ce que je suis censé faire en 1953 ? demanda Gabriel. Quand on a grandi auprès des morts on garde la tête froide en toute circonstance.
Comme il est mignon, se garda de dire Penelope. Je ne sais pas, tu as toujours refusé de me le dire. M’aimer peut-être ? Elle le regarda dans les yeux, appréciant cette noirceur dans laquelle elle rêvait de se perdre.
— Gabe, je sais que ça te semblera totalement absurde, même à toi qui côtoies des fantômes… Mais j’ai fait ta connaissance pour la première fois en 1922, raconta-t-elle. J’avais alors dix-neuf ans. Dès le premier regard, je suis tombée amoureuse de toi. Ce n’était pas facile… Au début, j’ai cru que tu étais fou. Tu me parlais de la vie merveilleuse que tu avais vécue avec moi, comme je le fais maintenant avec toi.
Gabriel observait ses lèvres bouger, incapable de saisir la moitié de ce qu’elle disait.
— Mille questions me sont venues à l'esprit, les femmes sont par nature plus curieuses que les hommes, mais plus je te questionnais, plus tu te fermais. J’ai dû choisir : t’accepter tel que tu étais, sans tout comprendre, ou renoncer à notre histoire.
Gabriel, interdit, dévisageait Penelope. Rien n’avait de sens.
— Nous sommes restés ensemble depuis ce jour, même si nous avons été séparés par tes errances dans le temps — toujours vers l’arrière. Tous ces moments sont encore devant toi, même s’ils sont depuis longtemps derrière moi. Le meilleur pour toi, mon amour, est encore à venir.
C’était beaucoup trop pour Gabriel. Dire qu’il avait cru qu’elle le prendrait pour un fou. Quelle ironie. C’était lui qui commençait à douter de l’équilibre mental de son interlocutrice. Qui était Penelope MacAllister au fond ? Il n’en savait rien. Pour lui, elle n’était qu’une personne décédée aux funérailles auxquelles il avait assisté, hier, treize ans plus tôt.
— Je suis désolé mais…
Penelope comprenait qu’elle n’arrivait à rien.
— Ta couleur favorite est le noir, lui asséna-t-elle, ton premier souvenir d’enfance est de pleurer à côté de la tombe de la banshee, ta grande amie Petunia.
— Madame MacA…
— Tu en veux davantage. Tu deviens non pas invisible mais imperceptible pour les simples êtres humains quand tu ne te concentres pas. Tu peux franchir les murs et plus encore. Ta phrase fétiche c’est « ici et maintenant ». Tu la répètes souvent pour te rendre plus présent, si j’ai bien compris.
Elle contempla le visage de Gabriel qui ne comprenait pas comment elle pouvait savoir tout cela sur lui. La panique brillait dans ses yeux.
— Tu m’avais prévenue que tu serais complètement perdu, mais je n’avais pas anticipé à quel point. Je t’entends encore me prévenir que le plus dur serait de te convaincre.
— Madame MacAllister, commença-t-il.
— Je t’en prie, appelle-moi Penelope et arrête de me vouvoyer, ça me rend folle. J’ai l’impression d’être une parfaite inconnue à tes yeux.
— Avec tout le respect que je vous dois Madame MacAllister, vous êtes une parfaite…
— Arrête, l’interrompit-elle fermement. Aussitôt, elle se radoucit. Pourquoi ne pas prendre un verre ensemble, tranquillement. Je termine avec Jean-Paul et ses amis philosophes et je suis à toi. Tu veux bien attendre quinze petites minutes ?
Gabriel eut du mal à articuler un simple : Bien sûr.
Ce quart d’heure dura une heure et demie. Il laissa le temps s’écouler, tandis qu’elle virevoltait dans la salle, papillon mondain se posant d’une célébrité à l’autre, avec un bon mot pour chacun, tout en le cherchant de temps à autre des yeux. Elle le voyait, elle le voyait vraiment. C’était inconcevable pour Gabriel.
Cette heure et demie ne parut pas si longue. Gabriel avait beaucoup à penser et en profita pour tenter de donner un sens à ce que Penelope venait de lui dire. Elle avait raison sur toute la ligne, sur ses goûts comme sur ses souvenirs. Si elle savait tout cela, c’était sans doute parce qu’il le lui avait déjà confié.
Auparavant.
Dans son passé à elle.
Qui était son futur à lui.
Plus prosaïquement, peut-être cela expliquait-il l’irrésistible attraction qu’il avait ressentie pour elle lorsqu’il s’était rendu à ses funérailles. Enfin elle se libéra de ses obligations mondaines.
— Viens Gabe, je t’entraîne au bar. Un verre de vin rosé ?
Gabriel allait balbutier « comment » avant de se raviser : elle le connaissait par cœur. Il passa la soirée à tenter en vain d’apprendre à la connaître aussi bien qu’elle le connaissait lui, puis ils décidèrent de changer d’endroit. Gabriel dormait peu mais Penelope ressentait la fatigue, toute humaine, qui s’installe après une soirée bien arrosée. Elle lui proposa de l’accompagner jusqu’à son appartement à Primrose Hill.
Elle était très différente sans public autour d’elle : calme, et tout à son écoute. Il la trouvait de plus en plus attirante.
— Si je me souviens bien, tu m’avais avoué être parti avec des livres sterling des années soixante sur toi. Donc puisque tu es sans argent « du jour » Gabe, autant que tu viennes à la maison.
Que répondre à ça ? Lorsqu’ils quittèrent le club, elle gagna la station de taxi pour y prendre un black cab à qui elle donna son adresse. Ni l’un, absorbé par la découverte de l’autre, ni l’autre, fascinée par l’innocence de son compagnon, n’entendirent un feulement discret provenant des toits. La présence mystérieuse qui avait repéré Gabriel dès son arrivée à Charing Cross n’avait pas renoncé à le traquer.
En un rien de temps ils furent à Primrose Hill : à cette heure tardive, les rues étaient désertes. L’appartement de Penelope se trouvait au premier étage. Une volée d’escaliers les mena à la porte d’entrée, qui donnait directement sur le salon. Elle le précéda. Il entra pour y découvrir une méridienne capitonnée et deux fauteuils revêtus d’un tissu aux motifs géométriques. Une table basse en bois massif trônait à gauche de l’un des fauteuils, recouverte de magazines et d'un tourne-disque. Dans un angle, Gabriel aperçut un meuble-bar renfermant des verres et une sélection d’alcools. Une lampe Tiffany sur pied diffusait une lueur douce. En face de la méridienne se trouvait un meuble d’une autre époque, dissimulant une antique télévision en noir et blanc. Dans les années cinquante, on cachait les télés.
Penelope ne voulut pas que son hôte soit mal à l’aise, aussi le dirigea-t-elle sans faire de façons vers la chambre d’hôte.
— En revanche, il n’y a qu’une salle de bains. Ne t’inquiète pas, Gabe, je serai une lady, lui susurra-t-elle dans un sourire des plus coquins, laissant à regret Gabriel se reposer dans la chambre d’amis.
Le lendemain, Gabriel s’apprêtait à descendre chez le barbier, au coin de la rue où vivait Penelope. Même s’il vivait à plein temps dans un cimetière, comme beaucoup d’hommes, il appréciait le rituel d’un rasage bien fait de temps à autre. Il allait mettre sa veste quand la voix de Penelope l’interpella depuis la salle de bains.
— Gabe chéri, tu pourrais venir un instant ?
Intrigué, il la rejoignit. Elle l’attendait, manches retroussées, devant un tabouret de bois.
— J’allais justement me faire raser, énonça-t-il.
— C’est bien ce que je me disais. Et si, ce matin, je devenais ta barbière?
Gabriel trouva la proposition aussi déconcertante que séduisante.
— Tu sais raser les barbes, Mada…Penelope ?
— Toute femme sait le faire. Sans doute avec davantage de douceur que les hommes.
Il haussa un sourcil, amusé.
— Très bien. Je te fais confiance.
Elle lui lança un regard enjôleur.
— Tu serais sans doute plus à l’aise sans ta chemise… suggéra-t-elle.
Gabriel obéit sans un mot, notant qu’il ne s’était encore jamais retrouvé torse nu dans un salon de barbier. Elle lui désigna le tabouret, puis se tourna vers l’étagère. Du bout des doigts, elle saisit le rasoir replié sur lui-même, déplia un cuir qu’elle fixa au crochet d’un placard, et commença à affûter la lame d’un geste lent et assuré. Elle perçut ses doutes.
— Rassure-toi, dit-elle sans se retourner, je connais les courbes de ton visage aussi bien que celles de ton corps. Je ne te couperai pas.
Ça fait trente ans que je connais ton corps, pensa-t-elle, consciente que l’intimité de leur couple n’existait que pour elle. Pour Gabriel, elle n’était encore qu’une quasi-inconnue.
Elle fit couler un mince filet d’eau chaude dans un bol en porcelaine, y déposa du savon à barbe, puis se saisit du blaireau et s’appliqua à monter la mousse. Gabriel, assis, à demi dénudé, suivait chacun de ses gestes.
— Penche un peu la tête en arrière, veux-tu ?
Il s’exécuta. Elle vint se placer derrière lui, posa ses mains sur ses tempes, puis drapa son visage d’une serviette chaude. La vapeur monta aussitôt.
— Gardons-la une minute. Cela va ouvrir tes pores.
La main gauche de Penelope maintenait le linge en place, tandis que sa main droite s’était posée sur le torse de Gabriel. La sensation pour lui était tout sauf anodine. Sa peau si froide s’échauffa bien vite, moins vite que ses pensées pourtant. Affolé par les réactions de son corps, il n’osa pas dire un mot.
Au bout de quelques minutes, Penelope retira la serviette. Elle se pencha vers Gabriel et effleura ses joues du blaireau. Ce tendre frottement, tiède et mousseux, le troublait. Sa respiration s’accéléra.
— Tout va bien, Gabe ? s’enquit Penelope d’un ton faussement innocent, tout à fait consciente de l’émoi qu’elle éveillait chez lui. Elle pénétrait avec gourmandise un territoire où aucune autre n’avait encore su demeurer bien longtemps.
Elle reposa le bol sur le rebord du lavabo, essuya ses mains sur une serviette sèche, puis saisit le coupe-chou.
— Ne bouge pas, lui intima-t-elle.
Elle s’approcha et posa sa main gauche sur la tempe de Gabriel. Elle s’attarda sur la petite tache de naissance en forme de croissant de lune, comme si elle saluait quelque chose de longtemps perdu et enfin retrouvé. Ses doigts glissèrent jusqu’à sa mâchoire, tirant la peau avec délicatesse. La lame, dans sa main droite, s’abaissa lentement vers la joue.
Gabriel sentit son cœur s’emballer. Ce n’était pas la crainte d’une entaille. Il s’interrogeait sur cette chaleur subtile qui se diffusait partout où les doigts de Penelope effleuraient sa peau.
Elle continua la première passe, dans le sens du poil, depuis la base de la patte jusqu’au creux de la mâchoire. Le crissement du rasoir sur la mousse était le seul bruit que l’on pouvait entendre.
Penelope avançait avec une lenteur délibérée. Sous la caresse du métal, Gabriel éprouvait une étrange sensation d’effeuillement, comme si chaque passage de la lame le mettait davantage à nu.
Elle changea d’angle, étira la peau sous l’oreille. Elle était si proche. Oserait-il la toucher ? Embarrassé, Gabriel ne savait plus où poser son regard. Ses yeux glissèrent sur le cou de Penelope, sur ses lèvres entrouvertes, sur son adorable mèche qui tombait devant son front, sur le sillon discret entre ses seins. Il se sentait en apesanteur. À sa merci.
La lame effleura le creux sous sa lèvre inférieure. Penelope posa brièvement ses doigts sur la bouche de Gabriel qui eut toutes les peines du monde à retenir un soupir.
— Tu trembles, constata-t-elle.
— Penelope…
— Chut, ordonna-t-elle tendrement. Laisse-moi finir.
Elle acheva la première passe en silence, puis rinça la lame dans un petit bol d’eau tiède. Gabriel avait du mal à retrouver une respiration régulière. Quelque chose, entre eux, avait changé de densité.
— Encore une fois, murmura-t-elle, les yeux brillants. Juste pour que ce soit parfait.
Elle entreprit la seconde passe, plus proche de la peau, plus lente encore.
Suspendu au rythme des gestes de Penelope, Gabriel n’était plus tout à fait certain d’être encore assis sur le tabouret ; il flottait entre fièvre et abandon.
Lorsqu’elle eut terminé, Penelope posa le rasoir, prit un linge propre et l’humidifia avant de le passer sur le visage de Gabriel, retirant les dernières traces de mousse. Le tissu était frais, au contraire de la chaleur qui continuait de monter en lui.
Elle prit un petit flacon de verre et en versa quelques gouttes dans le creux de sa paume. Une bouffée vive de citron s’en échappa. Elle tapota doucement le visage de Gabriel du bout des doigts.
— Ah… fit-il, pris de court.
— Ça pique ?
Elle se pencha, soufflant sur la joue, là où la lotion chauffait encore.
— Je crois que je ne m’en suis pas trop mal sortie, conclut-elle, caressant la tache de naissance en forme de croissant de lune.
Sa main s’égara sur la nuque de Gabriel. Elle savait qu’elle l’avait emmené là où elle le voulait. Avec un petit rire, mi-amusé, mi-triomphant, elle l’attira vers elle. Les lèvres de Gabriel hésitèrent un instant, puis se posèrent sur celles de Penelope avec une infinie lenteur. Pour lui, c’était leur premier baiser. Pour elle, c’était enfin le retour d’un amour qu’elle attendait depuis bien trop longtemps.
***
— Bon, autant me présenter. Je m’appelle Nigel. Je suis un revenant.
— Hein ? Je reviens d’où ? Mais de nulle part, fada ! Je reviens pas, moi, j’suis resté ! Revenant, ça veut dire que j’partirai plus jamais.
— Si je suis là, c’est qu’y a un malheureux qui y va passer. Ça fait trois chapitres que je me tue (elle est bonne, je me fais rire tout seul) à vous prévenir !

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