La Cité de Titane
La veille au soir, à l'abri des regards, il avait recompté. Trois cent vingt-cinq pas, du Sanctuaire jusqu'à la cafétéria. Le compte habituel. Il s'était ainsi couché rassuré, presque honteux d’avoir douté.
Pourtant, lorsqu'il ouvrit les yeux à six heures pile, la peur était là, étouffante. Le noir de sa cabine pesait sur sa poitrine ; ses draps lui collaient à la peau, humides d'une sueur froide. Il resta immobile, le souffle court, fixant le plafond.
Il en chercha la cause. Un cauchemar? Un bruit inhabituel du vaisseau? Il tenta de se remémorer sa nuit. Rien. Il ne trouvait aucune explication. Et c'était ça qui rendait la peur insupportable.
Il commença à compter le nombre de secondes qui le séparaient de l'allumage automatique du réveil.
Un.. Deux…. Trois…
Il s'arrêta net. Sa seconde intérieure, qu’il maîtrisait depuis l’enfance, fluctuait. Le Deux était arrivé trop tôt et le Trois s'étirait. Son horloge interne, la seule chose qui le rattachait à l'ordre et au réel depuis son départ de la Terre, était défaillante.
Quelque chose d'infime s'était brisé en lui.
Horace se leva brusquement, incapable de supporter cette dérive. Ses pieds nus cherchèrent le contact franc du sol en polymère. Il avait besoin d'angles droits. De surfaces dures. De données quantifiables.
Il s'habilla en hâte, oubliant que le réveil lumineux n'était qu’au début de son cycle, quitta ses quartiers et s'enfonça dans les coursives.
En arrivant près de la passerelle d’observation, il entendit une rumeur indistincte, semblable au murmure d’une foule en prière dans un lieu saint.
Ça lui était sorti de l’esprit. Aujourd’hui c'était le jour de la Communion.
Il pénétra sous l'immense dôme transparent. Cette pièce l’avait toujours fasciné. Le cosmos était comme écrasé, les étoiles comprimées en un cône lumineux fuyant vers l’avant du vaisseau. C'était le seul endroit où l'Humanité pouvait observer un pareil ciel.
Malgré un éclairage coupé, la salle était déjà noire de monde. Seule la lueur spectrale des étoiles baignait les visages tournés vers les haut-parleurs.
Puis, le silence se fit et l’amplificateur central cracha le signal brut.
Tic. Tac.
Une onde sonore pure. Un murmure religieux parcourut la foule. Près d’Horace, un mécanicien ferma ses yeux humides et joignit les mains. Plus loin, un groupe d'ingénieurs se balançaient d’avant en arrière, calant le rythme de leur corps sur la fréquence extraterrestre.
Puis la litanie collective s'éleva. Elle avait commencé quelques mois plus tôt du côté des cuisiniers et s'était répandue comme une traînée de poudre à l’ensemble de l'équipage.
— Il nous entend. Il nous attend.
Horace ne comprenait pas. Pour ces gens, particulièrement depuis quelques semaines, le Métronome était une promesse : la preuve qu'au bout du vide les attendait quelque chose de plus grand qu'eux, une intelligence, un dessein, un Créateur. Ils fonçaient vers lui comme on retourne vers un foyer. Mais lui n'entendait pas une promesse dans ce battement. Il entendait une horloge. Et une horloge n'attend personne ; elle avance, simplement.
— Magnifique, n'est-ce pas ?
La voix grave du capitaine fit sursauter Horace. Le commandant fixait le dôme, les mains croisées derrière le dos.
— Regardez ce ciel, Horace, murmura-t-il avec une douceur déconcertante. Cela fait trente ans que je navigue dans le vide stellaire. Trente ans à fixer l'immensité du cosmos, à me demander s'il y avait quelqu’un, quelque chose. Et maintenant, écoutez-le. Il est là. On ne navigue plus, Chronométricien, on glisse vers la réponse.
Horace regarda, hésitant, le profil apaisé de son capitaine. C'était le moment ou jamais pour en parler.
— Justement, capitaine. Il y a quelque chose que je voudrais vérifier avec votre accord. Un retard relevé hier sur l'un des capteurs. Un écart infime que le système n’a pu quantifier, et je …
— Vous et vos écarts. (Aldren sourit, sans quitter les étoiles des yeux).
— Désolé, capitaine, mais je crains que …
— Vous savez depuis combien de temps j'attends de cesser de craindre, Horace ? Toute ma vie. Tous ces gens aussi. (Il posa une main lourde sur son épaule, presque affectueuse.) Pour une fois, l'univers nous fait signe. Laissez vos décalages aux machines. Et laissez-vous porter.
Il s'éloigna pour se fondre dans la masse recueillie, le visage déjà tourné vers le battement. Horace resta seul, la phrase coincée dans la gorge. Une unique phrase qu'il n'avait pas osé dire.
J'ai peur. Et je ne sais même pas de quoi.
Autour de lui, la foule priait, mais Horace n’entendait plus rien. Une main sur sa manche le ramena au moment présent. C'était Lyra. Son visage fermé, loin de l’extase des autres, trahissait une sourde inquiétude. Elle l'entraîna à l'écart du dôme, dans l’ombre du sas de maintenance.
— J’ai remonté les journaux de bord sur les trois dernières semaines, dit-elle à voix basse. Il y a eu onze micro-décalages sur le réseau de capteurs internes.
Elle lui tendit son écran. Sa main, remarqua Horace, ne tremblait pas tout à fait, mais elle serrait la tablette un peu trop fort.
Il balaya les données du regard. Son cerveau mathématique, incapable de compter les secondes ce matin, fonctionnait de nouveau à plein régime. Il analysa les décalages, et ce qu’il vit déclencha une sueur froide. Les intervalles n'étaient pas constants. Ils se resserraient, lentement, comme une spirale qui se referme.
Il releva les yeux. Lyra le regardait. Et dans ce regard, il comprit qu'elle avait vu, elle aussi. Avant lui, peut-être. C'était pour cela qu'elle l'avait attendu dans l'ombre.
— Tu vois la même chose que moi, Lyra ? souffla-t-il.
— Oui, Horace, répondit-elle, la voix soudain si dure qu’elle l’en étonna. Je vois une courbe qui se resserre. Et je vois de l’usure pour l’expliquer, rien de plus. Le vaisseau encaisse des radiations en continu depuis plusieurs mois. On voyage à quatre-vingt-dix-neuf pour cent de la vitesse de la lumière. Les capteurs périphériques vieillissent. C’est mécanique ! Tu descends au Sanctuaire, tu recalibres la boucle sur le strontium, et le système purgera ces erreurs.
Elle débita son explication trop vite, sans reprendre son souffle, comme si elle avait besoin de se persuader elle-même. C'était une digue qu’elle avait dressée mentalement pour éviter de hurler face à une anomalie qui apparaissait à plusieurs milliards de kilomètres de son foyer.
Horace aurait pu la contredire. Il avait, sur le bout de la langue, le détail qui aurait pu faire chavirer ses certitudes. Mais il hocha lentement la tête, sa main crispée sur l'écran. En lui, la pensée qu’il n’avait pas formulée lui glaçait le sang. L'usure frappe au hasard. La pression, l'oxygène, la température. Or, ces onze anomalies ne concernaient qu'une seule et unique métrique.
Le temps.
— Peux-tu m’envoyer ton analyse, s’il te plaît ? demanda Horace en lui rendant son appareil.
Il lui pressa brièvement l'épaule, un geste dont il ne se serait jamais cru capable, puis la quitta sans un mot. Pour la première fois, il emportait avec lui quelque chose qu'il ne pouvait partager avec personne. Pas même avec elle. Et il descendit seul vers les entrailles du vaisseau.
Dans le Sanctuaire, l’air était à peine respirable. Il n'aurait su dire si c'était le froid des cuves cryogéniques ou son angoisse qui lui serrait la gorge. Il s’assit devant ses écrans de contrôle, les mains agitées d’un tremblement qu’il ne maîtrisait plus. Il ferma les yeux et compta, pour se calmer, comme il l’avait toujours fait.
Un… Deux… Trois…
Chaque seconde à sa place. Le métronome intérieur avait retrouvé sa cadence. Au moins cela lui obéissait encore. Il rouvrit les yeux, un peu apaisé, et se mit au travail.
Affichant l’analyse de Lyra, il isola les onze capteurs incriminés. Il força la synchronisation avec les horloges atomiques au strontium en injectant la cadence dans le système malade. Il relança l'analyse.
L'écran afficha une barre de progression, et Horace se figea. Dans le silence du Sanctuaire, il n’existait plus que trois sons. Le souffle grave des cuves cryogéniques. Le battement du Métronome, qui tombait dans la pièce comme une enclume. Et sous sa poitrine, le propre battement de son cœur. Les trois battant à des cadences différentes.
La barre se figea. L'écran clignota.
0,00000000000000000.
Le zéro parfait s’afficha devant lui.
Horace se laissa aller en arrière sur sa chaise, à la limite de la chute. Il ne ressentait aucun soulagement. Dans cet univers, gouverné par l’entropie, le chaos gagnait toujours et la perfection n'existait pas. Un tel résultat ne signifiait pas que le vaisseau fonctionnait de nouveau parfaitement, il avait forcé les capteurs à mentir.
Dans le silence abyssal de la pièce, Horace tira sa montre de sa poche et fit glisser le clapet, révélant le petit mécanisme, qui battait furieusement.
Cric. Cric.
Il baissa les yeux vers le cadran, puis les redressa vers l'écran rempli de zéros. Pour la première fois, il se demanda lequel des deux disait encore la vérité.

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