850 degrés Celsius

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 L’odeur des choux occupés à cuire dans les marmites donnaient des haut-le-cœur à Lydie. Elle hachait du céleri avec une bande de tissus plaquée contre le nez pour lutter, vainement, contre les effluves soufrés. Devant ce spectacle, Masha la taquinait tout en râpant les betteraves.

 — Je ne pensais pas qu’un petit légume te mettrait dans des états pareils.

 — Un petit légume, non, répliqua Lydie avec une grimace. Mais deux centaines, c’est autre chose ! J’ai l’impression qu’on m’a fait avaler une boite d’œufs pourris…

 Masha rit de bon cœur. Depuis deux semaines qu’elles avaient commencé à travailler ici, elle la considérait entièrement comme son amie. Les séances de préparation en compagnie de Madame Stanoev étaient devenues moins professionnelles au fil des jours, au profit d’une entente mutuelle entre les trois cantinières.

 — En parlant de ça, demain, on doit leur préparer une omelette au petit-déj’.

 — Masha, je t’en prie, ne me parle pas d’œufs !

 La jeune femme allait faire une nouvelle allusion quand quelque chose attira son attention. Occupée à faire cuire des montagnes de viande, Madame Stanoev en profitait pour saupoudrer ses préparations. Or, il ne s’agissait d’aucune salière ou pot à épice que Masha connaissait.

 Sa supérieure se retourna avec un sourire à ce moment-là, y allant de sa propre plaisanterie que la jeune femme n’entendit pas. Madame Stanoev, en voyant qu’elle était observée, avait eu un geste instinctif pour cacher le pot, sans rien laisser paraitre. Prise d’un sursaut de bon sens, Masha fit volte-face pour reprendre la préparation des betteraves, comme si de rien n’était.

 Cette étrange salière n’était pas anodine. Masha y aurait mis sa main au feu.

*

* *

 Petar Viktorovich s’allumait sa deuxième cigarette de la journée. Le « Maitre du feu », qu’on l’appelait. Les fours dont il avait la charge venaient d’accueillir une nouvelle ration de charbon. De quoi maintenir une température agréable dans tout l’Institut pour plusieurs heures. Il n’avait plus qu’à s’occuper jusqu’à ce que son expertise soit de nouveau requise.

 Il tira sur sa cigarette et s’adossa contre un mur. Il regarda ce qu’il restait de son paquet avec un mélange de tendresse et d’angoisse. Il devait encore tenir deux jours pour récupérer son colis hebdomadaire. Un cadeau du Professeur. Un don du ciel. En ces temps troublés, se procurer des cigarettes était devenu mission impossible partout dans le pays. Comment Vygotsky parvenait-il à lui en fournir ? Petar n’en avait aucune idée, et il s’en fichait pas mal.

 C’est là tout ce qui le faisait tenir ici, la seule raison pour laquelle il était encore flanqué là, à subir les remontrances de la vieille Curts et à s’emmerder comme un rat mort.

 Il jeta son mégot quand il n’en resta qu’un petit bout informe. D’une pression du pied, il l’écrasa et se dirigea vers une petite table. Là-bas, il attrapa le jeu de carte et commença à bâtir, patiemment, un château. Il en était au deuxième étage quand des bruits de pas dans les escaliers attirèrent son attention.

 Petar sourit. D’une pichenette, il renversa ses cartes et les rassembla pour les mélanger. Souvent, des militaires de garde à l’Institut venaient lui tenir compagnie en secret. Ils n’avaient techniquement pas le droit de se parler, mais l’absence de toute caméra ou réseau leur rendait la fraude plus facile. Ces petites parties de Dourak étaient autant les bienvenues pour eux que pour le Maitre du feu.

 Mais quand il vit arriver les soldats, son sourire s’évanouit. C’était bien deux de ses partenaires de jeu habituels, mais ils n’étaient pas là pour ça. A deux, ils maintenaient un long paquet, emballé dans un sac blanc qui ne laissait rien voir de son contenu.

 Sans un mot, le Maitre du feu se leva, abandonnant ses cartes. Il ouvrit la portière du four principal puis alla donner un coup de main aux militaires pour transporter le paquet. A trois, ils le firent glisser à moitié à l’intérieur, ravivant des flammes sur son passage. Le fumeur grommela et saisit sa pelle. Il la fit passer sous ce qui dépassait du paquet et, faisant levier, le poussa plus loin, jusqu’à ce qu’il puisse refermer le four.

 Petar se tourna vers les thermomètres. 510 degrés Celsius. Ce n’était pas assez. Il s’activa pour ajouter plus de charbon à l’intérieur, recouvrant le long paquet, et activant tous les boutons nécessaires du four gigantesque.

 Quand l’intérieur atteignit 850 degrés Celsius, il s’arrêta, haletant. Il pouvait voir les flammes s’agiter dans une danse macabre derrière la petite fenêtre de la portière.

 Au diable la retenue. Il avait besoin d’une nouvelle cigarette.

*

* *

 L’heure du repas approchait et Masha suait. La température de la cuisine avait augmenté de manière inexplicable. Elles avaient l’habitude, pourtant, de procéder à la cuisson de tout un tas d’aliments en même temps. Pourtant, jamais encore la chaleur n’avait atteint pareille proportion.

 Madame Stanoev vida son troisième verre d’eau dans un soupir. Elle ferma les yeux et bailla longuement, accablée par la chaleur. Elle jeta un coup d’œil à l’horloge murale du réfectoire et grimaça.

 — Ils ne vont pas tarder. Je vais vite aux toilettes, commencez déjà à préparer les bols.

 Lydie et Masha acquiescèrent. Les « bols » avaient plutôt des airs de seaux, aux yeux des deux jeunes femmes, mais elles avaient l’habitude, maintenant. Les résidents mangeaient des quantités astronomiques sans pour autant grossir. Le secret de leur régime restait encore insoluble.

Mais peut-être pas pour très longtemps.

 Dès que Mme Stanoev sortit, Masha se précipita vers les fourneaux, prétextant de chercher du sel. Elle avait surveillé sa supérieure et l’avait vue ranger discrètement le mystérieux pot quelque part par là… Après avoir écarté d’autres paquets, la jeune fille le trouva.

 Il était presque vide quand Masha l’ouvrit pour en inspecter le contenu. Il subsistait cependant encore un peu de poudre blanche. Du sel ? Du sucre ? Sans hésiter, la cantinière plongea un doigt et s’en lécha le bout.

 Ça n’avait pas de goût.

— Masha, le sel est ici ! s’écria Lydie.

La jeune fille faillit se cogner en se relevant. Elle remit le pot où elle l’avait trouvé et retourna vers sa collègue pour lui prêter main forte. Madame Stanoev revint une minute plus tard, l’air soulagée. Elle fut suivie de près par l’arrivée ordonnée et rythmée des fourmis.

 Madame Vasilievna se plaça comme à son habitude près d’elle et appela les résidents dans l’ordre. Bien habituées à tout ce cirque, c’était au tour de Masha d’aider sa supérieure au service. Elle servit ainsi CR-1, puis CR-3 et ainsi de suite.

 — Matricules CR-7, Matricules CR-8, appelait Madame Vasilievna.

 Ses gestes étaient presque mécaniques. Elle n’était qu’un petit rouage dans le train-train quotidien de l’Institut. Il suffisait de tendre au garçon son énorme bol de bortsch, en veillant simplement à ne pas le regarder. Dans ces moments de gestes répétés, Masha préférait penser à autre chose. Sa découverte tombait à pic.

 — Matricule CR-15, Matricule CR16.

 Elle ne savait peut-être pas ce que c’était, mais si ça n’avait pas de goût, alors son intérêt n’était surement pas culinaire. De quoi pouvait-il s’agit alors ? Était-ce une drogue ? Un médicament ?

 — Matricule CR-18, Matricule CR19.

 Masha interrompit son geste, le bol chaud de bortsch entre les mains, incapable de le déposer sur le plateau du résident qui attendait sans rien dire. Son hésitation ne dura qu’une seconde, pas plus. Elle porta l’oreille pour être sûre d’avoir bien entendu.

 — Matricules CR-20, Matricules CR-21.

 Oui. Masha avait bien compris.

*

* *

Merci d'avoir lu cette histoire jusqu'ici. Ce chapitre conclut la première partie de "Nous avons grandi trop vite". Ce n'est pas la fin de l'histoire, au contraire, les choses sérieuses ne font que commencer. Cependant, la suite ne sera pas disponible ici, sur cete oeuvre.

Je vous rassure, elle sera disponible, mais à un accès limité aux lecteurs étant arrivés jusqu'ici et s'étant manifesté d'une manière ou d'une autre. C'est ma manière de lutter contre l'influence néfaste de l'IA et une recommandation de mes éditeurs que de ne pas laisser tout ce que j'écris en libre accès, afin d'éviter que les méchantes IA ne viennent tout voler.

Pour vous, ça ne change pas grand chose, et moi ça m'assure une petite sécurité.

Quand je démarrerai l'oeuvre privée sur laquelle la suite sera postée, j'identifierai les lecteurs autorisés. Oui, oui, Emmanolife, j'ai vu que tu avais lu tous les chapitres, je te laisserai l'accès, si ça t'intéresse toujours bien sûr.

A la prochaine !

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