Chapitre 10

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Chapitre 10 . Rhum, Gin et Karaoké



Le vent siffle entre less façades serrées de la rue Saint-Denis, giflant les passants d’un souffle humide et glacial. Ce soir-là, Montréal porte un manteau de fin novembre : les arbres sont nus, les branches tendues comme des doigts noirs contre un ciel bas, et le sol brille encore des averses de la journée. L’air sent la laine mouillée, le goudron froid et, par moments, une bouffée de fumée de bois qui s’échappe des cheminées.

Mark remonte le col de son manteau. Ses chaussures claquent sur les trottoirs inégaux, éclaboussant de petites flaques stagnantes. Dans sa main droite, il serre un dossier qu’il n’a pas rouvert depuis le matin. Myriam l’a appelé en plein après-midi avec cette voix sans appel, tranchante comme un ordre :

— Ce soir, tu sors. Pas d’excuses. Et oublie le tueur.


Il avait protesté, à moitié par réflexe, mais elle avait déjà raccroché. Et le ton qu’elle avait pris… c’était le genre qui ne laisse aucune échappatoire.

Le Mikado, un vieux bar karaoké de quartier, se profile au coin d’une intersection. L’enseigne au néon clignote entre deux teintes, rose et bleu, projetant sur l’asphalte mouillé un halo trouble. À travers les vitres embuées, on devine des silhouettes tassées autour des tables, des verres levés, et, tout au fond, une petite scène encadrée par deux rideaux élimés.

En poussant la porte, Mark est enveloppé par une chaleur épaisse, presque étouffante après le froid mordant de la rue. Les odeurs se superposent : alcool fort, friture, lainage humide, parfum bon marché. Le parquet gondolé craque sous ses pas. Les murs, couverts de vinyles collés et de portraits jaunis, semblent retenir l’écho des décennies passées.



Myriam est là, à une table proche de la scène. Elle porte un pull bordeaux à col large qui glisse un peu sur son épaule, laissant apparaître une peau légèrement rosée par le froid extérieur. Ses cheveux encore humides s’accrochent en mèches sombres à ses tempes. Ses yeux vert-noisette l’attrapent dès qu’il entre, comme un hameçon invisible.

— Inspecteur, vous êtes en retard, lance-t-elle en levant un verre de gin.
— Le vent m’a ralenti, répond-il en retirant son manteau, l’air de rien.

Elle lui tend un verre de rhum brun. Le parfum épicé monte à ses narines, se mêlant à l’odeur chaude de la pièce.

Les premières minutes restent hésitantes. Comme toujours, l’enquête rôde entre eux, prête à surgir. Mais Myriam lui coupe la route avec un doigt pointé vers lui.

— Ce soir, c’est karaoké, rhum et gin. Pas un mot sur le tueur.
— Et si je triche ?
— Alors je t’inscris pour chanter… Céline Dion.

Un coin de sa bouche se relève. Mark rit, presque malgré lui. Et il remarque qu’elle aussi, ce soir, rit plus souvent. Elle effleure son bras en parlant, laisse traîner son regard sur lui une seconde de trop.

Après deux verres, l’ambiance se dilate. Le brouhaha devient un cocon sonore, les conversations se mélangent à la musique qui crachote par les haut-parleurs. La chaleur humaine colle à la peau. Mark sort fumer, attiré par le besoin d’air frais et par l’idée d’allumer le pétard qu’il a roulé plus tôt.

Dehors, la rue Saint-Denis est presque vide. L’enseigne du Mikado se reflète dans une flaque, éclat rose et bleu brisé par les ondulations de la pluie fine. Au loin, un bus passe en grondant. Le vent glacial le gifle, mais il inspire à fond.

Quand il revient, il entend les premières notes d’une chanson qui n’est pas celle qu’il attendait.

Sur la petite scène, Myriam tient le micro comme si elle y avait toujours eu droit. Les accords reconnaissables de “I Put a Spell on You” résonnent. Sa voix, grave et légèrement rauque, glisse entre les notes :

> I put a spell on you…
Because you’re mine…



Chaque syllabe roule dans l’air comme une caresse qui griffe. Ses hanches bougent à peine, mais chaque mouvement est calculé. Ses yeux restent rivés à lui. Il ne voit plus la salle, plus rien d’autre que ce fil invisible tendu entre eux.

Elle continue, les projecteurs verts et violets s’accrochant à ses cheveux, à ses lèvres.

> Stop the things you do..
Watch out… I ain’t lying.


Quand elle termine, la salle éclate en applaudissements. Myriam rit, descend de la scène et revient vers lui, le souffle encore court.

— Alors ?
— Alors..je comprends enfin le danger de ta voix.
— Tant mieux.

La soirée s’étire, et le monde extérieur cesse d’exister. Les verres s’accumulent, leurs conversations se transforment en confidences murmurées. À un moment, elle se penche, son souffle frôle son oreille :

— Mon condo est à deux coins de rue.

L’immeuble est ancien, avec un escalier extérieur en colimaçon qui grince sous leur poids. Les murs de briques sombres luisent de pluie. À l’intérieur, la lumière est chaude, filtrée par des rideaux lourds.
Ils parlent encore quelques phrases, mais les mots sont de moins en moins importants. Myriam se rapproche, joue avec le col de sa chemise. Il sent son parfum, la chaleur de son corps. Les gestes deviennent plus proches, plus insistants.
Ils se déplacent comme deux prédateurs qui tournent l’un autour de l’autre, cherchant le moment de bondir. Leurs mains s’agrippent, glissent, explorent. Le souffle s’accélère, leurs corps se collent, et chaque contact est un déferlement électrique.
Le jazz lent qui tourne en arrière-plan se mêle au bruit de leurs respirations. Les bougies vacillent, projetant leurs ombres entremêlées sur les murs sombres. Tout devient plus rapide, plus désordonné, comme une danse où chacun connaît déjà la fin.

Dans ce moment d'extase,dehors ,la pluie à laissé place a lne neige fine et douce. Ici, a l'intérieur c'est la tempête qui commande.

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