Éloge funèbre pour Mademoiselle Cécile Bourrel

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 1907 : la crise de mévente des vins sévissait depuis sept ans en Languedoc et en Roussillon. En cause la concurrence déloyale : celle des assemblages d’Algérie et surtout celle des vins falsifiés par la chaptalisation, un procédé qui visait à ajouter du sucre dans le vin pour en augmenter le degré d’alcool et qui était bien moins cher à la vente.

Marcelin Albert, 55 ans, petit propriétaire d’Argeliers, village du Minervois, s’efforçait depuis plusieurs années de mobiliser les vignerons pour obtenir des pouvoirs publics une réelle politique de répression de ce qui appelaient à juste titre « la fraude ». Le 11 mars 1907 au matin, il entraîna 87 vignerons de son village à Narbonne, où avait été dépêchée une commission d’enquête parlementaire sur la crise. Tous furent entendus, mais ils décidèrent de poursuivre leur mouvement jusqu’à ce que des lois contre la fraude fussent votées. Autour du Comité de défense viticole d’Argeliers étaient organisés des rassemblements tous les dimanches afin de mobiliser, avec les propriétaires, les ouvriers qui avaient mené de grandes grèves au cours des années précédentes, réprimées comme il se devait par Georges Clemenceau, surnommé le Tigre par la suite.

D’abord convoqués dans les villages du Narbonnais, les rassemblements investirent ensuite les villes pour impressionner davantage la presse nationale et les pouvoirs publics. Le 5 mai 1907, à Narbonne, Ernest Ferroul, maire socialiste et ancien député, entra en lice : il politisa le mouvement en fixant un ultimatum au 10 juin, assorti de la menace d’une grève de l’impôt et d’une démission des municipalités. Le mouvement culmina à Montpellier la veille de l’exécution du dit ultimatum, avec plus de 600 000 manifestants, soit plus du tiers de la population des quatre départements en révolte. À partir du 10 juin, la plupart des municipalités remirent leur démission malgré les objurgations de Georges Clemenceau. Celui-ci, qui avait observé sans trop d’inquiétude la montée du mouvement, dénonça soudain un « péril réactionnaire » et taxa de menées séparatistes Marcellin Albert et Ernest Ferroul pour leurs discours à tonalité régionaliste : « le duc d’Orléans est à nos portes » théâtralisa-t-il, ce qui l’amena à « occuper militairement le midi » (R. Puech). Le Tigre fit consigner ou évacuer les régiments à recrutement local cantonnés dans les villes du Midi et les remplaça par des troupes venues de loin afin que ceux-ci eussent moins de remords à tirer sur des manifestants pacifiques.

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Parmi les heurts de la colère des vignerons occitans contre la République, il n’y eut point de destinée plus tragique que la mort de Mademoiselle Cécile Bourrel, laquelle fut enlevée à l’existence au jour du solstice d’été, le 20 juin 1907, au même moment où, dans la froide Assemblée, on votait pour lutter contre la fraude qui avait mené à ce que cette crise sans précédent éclatât.

Cette journée fut donc bien la plus longue de l’année ; car d’un côté les pleurs des proches de Mlle Bourrel parurent durer une éternité et se transmettaient de distance en distance du fait de l’invisible force du martyr ; et de l’autre, un soulagement immense parcourait la communauté méridionale, car ils disaient adieux à leurs misères. Ce fut donc le feu et la glace qui se rencontraient, la Vie et la Mort qui s’affrontaient sur le théâtre des hommes perdus ; les sentiments les plus contraires se mêlaient en un magma terrible et surgissaient en une éruption puissante, propulsant sur la terre des scories de malheurs adoucis et d’amères extases.

Je n’ai normalement aucun droit et aucune légitimité, pour parler ainsi, cent vingt ans trop tard, d’une jeune femme qui eût bien pu être la fiancée de mon aïeul autrefois ; c’est pourquoi je préviens l’infime assemblée qui m’écoute ou me lit de mon humble et unique prétention, laquelle est d’exprimer avec la plus grande des sincérités les sentiments qui parcourent mon cœur à l’égard de Mlle Bourrel. Je proviens de ce Nord froid et ensanglanté, des terres noires, de ces paysages où le bleu est absent, où le ciel fumeux est le seul horizon, et où les cendres des incapables ont tari les cratères dans lesquels les anciens héros furent ensevelis : qu’avais-je à faire dans vos provinces délicates, vallonnées, chaleureuses, dans lesquelles la vigne, sur vos coteaux sublimes, trônait en maîtresse comme une cape qui recouvrait vos ardeurs ?

Les manifestations des vignerons étaient légitimes certes : vous aviez raison d’être en colère, néanmoins le vocabulaire guerrier qui transparaît dans certaines de vos chansons, cette « lutte finale » toujours prônée par la gauche d’aujourd’hui d’ailleurs, était relativement puérile et indigne de la grandeur de vos âmes. Car quand l’une de vos filles meurt, lorsqu’après l’idéal lyrique, onirique et rêveur, la réalité s’abat brutalement, telle une absurdité œcuménique, sur le crâne d’une jeune fille en fleur, qui d’entre vous continue la lutte ? Et si, au même moment, un vague projet législatif estompe vos revendications, qui essuie ses larmes et reprend le combat ? Marcelin Albert ? Celui que vous aviez poussé au triomphe un jour pour qu’il fût aussi facilement abandonné par vous-mêmes pour cent francs ?[1] Non, chers ainés que j’admire, sachez rester ce que vous êtes : des ossements qui tombent en poussière, sans oncques trace de vertu.

Mais cherchons plus tard tous les sujets potentiels de discordes, ce soir, il n’est point question que nous discutions des éléments matériels et ingrats de notre monde, mais de l’idéal qu’incarnait si bien la virginale Cécile.

Je crois en la justice et non au temps : ainsi il existe des victimes qui ne doivent jamais être oubliées et des humbles qui, du fait de leur sacrifice involontaire, ont le devoir d’être poussés au pinacle des grandeurs. Le pauvre cercueil de pin dans le tombeau en pierre écaillé de Cécile vaut tous les Panthéons de l’univers. Cette nuit, mon luth désaccordé retentit dans la cathédrale de solitude où errent aussi bien les esprits malins que les anges et les songes. L’instrument rompu dont l’écho se réverbère sur les parois du monument des Souffrances et de l’Amour chante la vie de celle qui fut brisée par la calamité.

Au surplus de la liturgie, toutes les sœurs Muses de la poésie viennent à côté du poète infortuné pour dévoiler les gloires simples de la jeune femme ; car Cécile pourrait être également considérée comme la cadette de ces divinités païennes. Clio, Euterpe, Thalie et Melpomène ; Terpsichore, Érato, Polymnie, Uranie, et Calliope, je vous invoque toutes pour raconter la vie d’une jeune paysanne ; l’absence de l’une d’entre vous fera la fortune du Tigre, responsable trop fameux de ce drame local, bien qu’universel.

Cécile était native de la vallée de l’Aube ; dès lors, elle était tant la dernière réminiscence féminine de l’esprit des albigeoises insoumises à Simon de Montfort dans leurs nids d’aigles, que la Gauloise idéale qui combat munit d’une hachette quand il faut, ou qui danse autour des arbres sacrés avec les fées et les hamadryades le cas échéant. Résistante à tout sauf à l’amour irrationnel de son pays, sa destinée l’avait menée à ce qu’elle devînt employée de maison chez un pharmacien ; un siècle plus tard, elle était la princesse palatine légendaire d’une province à jamais perdue.

Cécile est de la substance des spectres immortels ; elle est le blason noir à la croix occitane à senestre, à la croix de Lorraine à dextre, qui se hisse au-dessus des campagnes, du sud au Nord, pour toutes les filles parties avant d’être femmes ; elle est ma pauvre Marguerite défenestrée et une Jehanne d’Arc sans gloire, mais plein de fatalités ; elle est l’Européenne souveraine, car intégralement Française régionale.

Un matin lointain, qui parait hier, elle prit le tramway pour faire quelques courses pour sa patronne. À la halte de Narbonne-Ville, située au niveau des trois-ponts, elle prit le temps de converser avec un inconnu sur les graves évènements du 19 juin, au cours desquels les autorités civiles et militaires avaient fait procéder à l’arrestation du maire Ernest Ferroul et de certains membres du Comité d’Argelliers. Enfin, elle arriva fraiche comme la rosée du matin dans le centre-ville de Narbonne occupée par plusieurs régiments armés et transpirants des effluves d’une Révolution fantasmée.

Il était près de quatre heures de l’après-midi quand Cécile pressa le pas rue de la République, dernier lieu significatif où ses souvenirs se sont glacés entre les pierres des demeures méridionales… Elle eût préféré éviter le centre-ville, mais elle devait se rendre, à la demande de ses employeurs, au 15 rue du Pont, à la boutique d’Henri Sallis, un bijoutier photographe. Ce dernier accompagnait, depuis le rassemblement de Narbonne du 5 mai, les manifestations initiées par le Comité viticole d’Argelliers et il avait produit quantité de précieux clichés, dont probablement celui que j’avais étudié et sans laquelle je n’eusse point eu connaissance de la tragique existence de Cécile. Cette dernière devait ramener les épreuves photographiques de « l’acte » de Montpellier, en date du 9 juin, sur lesquelles on pouvait apercevoir ses maîtres. Au moment où elle s’engouffra dans la rue du Pont, un résidu d’escarmouche entre les forces armées de la République et un groupe de socialistes (ironiquement avinés) éclata ; des coups de feu furent tirés entre les belligérants fatigués et une balle perdue foudroya Mademoiselle Bourrel.

Ce qui est le plus triste dans cet évènement, c’est qu’il y a plus à dire sur sa mort que sa vie. Car de son existence, de ses pensées, de ses rêves nous ne savons rien ; qui aimait-elle secrètement ? Quelles étaient les passions enfouies en son cœur ? Pourquoi suis-je le dernier et le seul, comme un veuf inconsolé, sur ma barque trouée qui s’inonde des calamités de l’histoire, à pleurer sur le tombeau illusoire d’une domestique inconnue du grand Roman de la France que je célèbre tant ?

Cécile est l’une de ces femmes éthérées que l’on aperçoit vaguement au détour d’un chemin boisé ; fatiguée de ces errements parmi les autres beautés de la nature dont elle semblait être le sujet principal, bien que fuyant, c’était l’une de ces sylphides antiques qui se reposait sur une souche morte, entourée de mésanges et de roitelets, et de laquelle elle tirait, grâce à la sève qu’il restait dans les entrailles de l’arbre mort, des mélodies à composer aussi harmonieuses que les chants des merles qui parcourent les bois de futaie en futaie en quête de leur partenaire éternel.

Ô charmeresse des songes d’un homme trop vieux pour vous, car né trop tard ; fantôme d’amour de personne ; amante du ciel : vous étiez trop pure pour ce monde ! Votre âme ne supportait pas qu’on eût saccagé l’église de votre baptême ; ainsi, cette même République qui détruisit les idoles de votre enfance, arrêta d’une balle fugace la force ardente, juvénile et impétueuse de la femme occitane et française que vous étiez en quête de devenir. Vous ne pouviez point avoir les traits de Marianne, car celle-ci n’était, à l’apogée des saisons, que la destruction des cultures, la terre brûlée et la raison pour laquelle les vignes pleuraient au printemps. Mère stérile d’enfants mort-nés, elle était la Proserpine qui jouissait d’être la Reine de son Enfer.

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[1] Le 21 juin, Clemenceau conforta sa majorité à la Chambre. Le 23 juin, Albert, qui avait évité l’arrestation, rencontra Clemenceau à Paris. Lou Cigale accepta de prêcher le calme, mais fut considéré comme un « vendu » et un « traitre » de retour dans son pays, car Le Tigre lui avait ‘offert’ le billet de train de retour qui valait 100 francs et s’était empressé de monter cette affaire en épingle auprès de l’opinion publique. Les 29 juin et 15 juillet furent votés des lois contre la fraude et la « révolte des vignerons » se termina.

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