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Laboratoire d’essais cosmétiques, Toronto, Canada, 15 avril 2022, 16h10.

La technicienne se tenait debout face aux parois vitrées des vivariums qui occupaient tout le mur ouest du labo. Elle avait chaussé ses lunettes de protection et passé sa blouse avant de sortir de sa cage le sujet 78-21-01. Le rat blanc était docile. Curieux et confiant, il se laissait manipuler sans opposer la moindre résistance.

Quand elle le plaça sur la paillasse juste à côté du champ opératoire, elle commença à ressentir un malaise diffus au creux du ventre, comme une légère nausée. Elle n’avait bu qu’un café ce matin, un peu léger comme petit-déjeuner. Mais il fallait rester concentrée.

En spécialiste rompue au protocole, elle ouvrit la chambre d’anesthésie à induction d’une seule main. Après avoir passé une pommade sur les yeux en boutons de bottines du rat pour éviter qu’ils ne s’irritent au contact du gaz, elle le déposa délicatement dans l’étroite boîte en Plexiglas reliée à la bonbonne d’Isoflurane. La vision de la jeune femme se troubla l’espace d’un instant. Elle suspendit son geste et tenta de fixer le mur derrière la lampe chauffante. Après quelques battements de paupières, elle réussit à refaire le point. Son cœur s’accéléra sensiblement, accentuant son inconfort digestif. Elle s’assura de refermer hermétiquement le système avant d’actionner la valve de gaz anesthésiant. La moindre fuite et elle aurait les yeux d’un lapin atteint de myxomatose.

Dès qu’elle eut libéré la substance chimique, le rongeur se colla à la paroi transparente. Il se dressa sur ses pattes postérieures, reniflant frénétiquement les rebords du contenant, tentant de trouver une issue. Il avait perdu toute sérénité et s’éloignait autant que la largeur de sa prison le permettait, de l’origine de l’émanation. Ses petites moustaches s’agitaient, mais le couvercle scellé lui interdisait toute retraite. Puis, ses mouvements faiblirent. Il s’immobilisa dans un coin, ses côtes se soulevant et s’abaissant au rythme ralenti de sa respiration. C’était une lutte sans espoir. Il ferma les yeux.

La jeune femme perçut le glissement d’une perle de sueur entre ses seins. Son cœur battait maintenant à tout rompre dans ses tempes sous l'effet de l'angoisse. Le moindre geste lui demandait un effort insurmontable. Dans une sorte de demi-conscience, elle tenta d'atteindre la fichue bonbonne mais son bras semblait comme englué dans une boue visqueuse. Elle comprit alors que c’était trop tard. Prise d’étourdissements, elle glissa de sa chaise, comme au ralenti. Son corps lourd ne répondait plus à sa volonté. Avant de perdre connaissance sur le carrelage aseptisé, elle sentit ses membres moites se paralyser.

Joissigny, France, 15 avril 2022, 11h47.

La radio s’alluma quand il mit le contact. Il sortit du garage en sous-sol et prit en direction du centre pour rejoindre sa petite amie. Ils avaient décidé la veille qu’ils déjeuneraient ensemble sur une terrasse pas loin de l’imprimerie où elle travaillait.

Le solo de Van Halen s’interrompit pour laisser place à un flash spécial alors qu’il s’arrêtait au feu rouge : « Nous apprenons à l’instant que dix-sept employés de l’entreprise d’abattage et de transformation de viande Eat and Meat de Joissigny ont été arrêtés par la police vers huit heures ce matin. L’équipe du début de journée a ouvert les enclos où étaient parqués les animaux en attente d’abattage, libérant ainsi plus de cent-vingt bovidés. Le personnel d’Eat and Meat est en ce moment entendu par les équipes du commissariat de la ville. Nous n’en savons pas plus sur leurs motivations pour l’instant. Les animaux errent librement aux alentours de l’abattoir situé entre Paris et le parc d’attraction Disney. Des images provenant de caméras de surveillance et d’équipements de sécurité circulent sur les réseaux sociaux montrant des ruminants de plus de trois-cents kilos déambulant au beau milieu du célèbre parc déserté depuis sa faillite causée par la pandémie de COVID-19. Des équipes spécialisées ont été envoyées sur place … ».

Le signal lumineux passa au vert. Rien ne bougea.

Il crut d’abord à une opération de marketing ou aux prémices hallucinatoires de l’inanition qui commençait à le gagner. Mais il dût se rendre à l’évidence à la vue des automobilistes qui sortaient maintenant de leurs véhicules, l’air ahuri. C’était bien une génisse blanche tachée de noir en chair et en os, une belle vosgienne massive qui venait de faire son apparition au milieu du carrefour, sous les yeux médusés des citadins. Elle avait décidé que c’était l’endroit idéal pour faire une petite pause bien méritée.

Il ordonna au système vocal de son smartphone de joindre son amie :

– … Écoute, je serai un peu en retard, ne m’attends pas pour commander …

Et comme la circulation était bloquée, il prit quelques clichés, preuves irréfutables de sa bonne santé mentale et les envoya à sa dulcinée.

Banlieue de Frankfurt, Allemagne, 15 avril 2022, 17h42.

Il rentra sans faire de détour car Missy devait sortir rapidement, sous peine de laisser des traces sur le tapis de l’entrée. Et c’était bien la dernière des choses qu’il avait envie de voir, et encore moins de ramasser. La dernière fois, il lui avait filé une bonne rouste à coups de ce qui lui était tombé sous la main, sa ceinture, quand il avait retrouvé une flaque encore tiède à son retour du bureau. Comme si elle avait attendu le dernier moment pour se lâcher … Après neuf heures à se retenir c’étaient pas les dernières cinq minutes qui allaient changer quoi que ce soit, si ? Elle aurait pu serrer les sphincters encore un peu et éviter le carnage. Non, aujourd’hui il voulait s’épargner cette corvée dégoûtante.

La chienne lui fit la fête. Elle bondit de tous côtés dès qu’il eut entrouvert la porte. Son maître ne répondit pas à cet élan de joie pure et se dirigea vers la laisse qu’il détacha du crochet. Il la fit sortir rapidement en claquant la porte derrière lui. Il se serait bien étalé dans le canapé au lieu de ça. Après tout c’était vendredi soir, il avait mérité une bière devant une série débile pour mettre son cerveau sur pause. Cette semaine avait été des plus stressante.

Mais non, il devait se taper la corvée de promenade du clébard. Sa femme ne rentrerait que le lendemain matin, après sa garde de nuit.

S’il avait su, jamais il n’aurait accepté la proposition de sa compagne d’adopter un chien auprès de l’association de protection des animaux.

– On lui offrira une nouvelle vie, une nouvelle famille ! Ça fait cinq ans que nous essayons d’avoir un enfant. C’est trop dur, moi j’ai de l’amour à donner maintenant, je ne veux plus attendre. Et puis on a toujours eu un chien quand j’étais petite !

La plaie oui ! Il avait cédé uniquement pour rester dans les bonnes grâces de celle qui partageait sa vie, c’était déjà bien assez difficile depuis que le verdict des médecins était tombé concernant sa stérilité. Lui, ça ne l’avait pas anéanti à ce point-là. Ça lui allait bien cette petite vie sans contraintes finalement. Il ne ressentait pas ce besoin viscéral de procréer, surtout depuis qu’il avait passé la quarantaine. En plus, ça coûtait une blinde un gamin. Mais il en allait autrement de sa femme qui au contraire éprouvait une forme d’urgence exponentielle à avoir un enfant à mesure qu’elle approchait du fatidique âge butoir.

Missy se mit alors à tirer comme une forcenée sur la laisse, rappelant l’homme à la réalité. Extirpé de ses pensées amères, il tira violemment sur la longe ce qui eut pour effet de décoller du sol de vingt bons centimètres les pattes antérieures de l’animal. Elle ne put retenir un gémissement de douleur quand ses vertèbres cervicales accusèrent le coup.

Au même instant, l’homme ressentit une onde de choc à la nuque suivie de picotements très désagréables. Il y avait été un peu fort sur la laisse ! Ses épaules n’étaient plus habituées à des gestes aussi vifs, sa dernière séance de sport datait de l’été précédent et s’était résumée à une sortie à vélo pendant le 5ème confinement au mois d’août 2021. Et puis ce n’étaient pas les 8 heures quotidiennes passées à taper sur un clavier qui arrangeaient sa tonicité musculaire.

Lorsqu’ils débouchèrent sur le petit bois dernière le pavillon, elle s’arrêta net et se tendit comme un arc sur le chemin, la truffe pointée vers les buissons, à l’affût. Soudain, un lièvre détala devant eux, déclenchant chez la chienne un mouvement instinctif de poursuite. Elle bondit comme une flèche, arrachant des mains de son maître le bout de laisse qu’il tenait mollement.

Celui-ci se lança à la suite des deux animaux, crachant ses poumons au bout de trois cents mètres. Il fulminait intérieurement. Quand il eût enfin repris son souffle, il se mit à hurler le nom de son chien, lui ordonnant de revenir au pied. Ça n’est qu’après une dizaine de minutes que Missy réapparut de derrière un fourré, trottinant gaiement, langue pendante et sourire de dauphin. Elle semblait très satisfaite de cette course poursuite improvisée. L’homme ne voyait pas les choses de la même manière. Il serrait les poings. Ses jointures blanchissaient tandis que Missy se rapprochait.

Quand la jeune chienne arriva à sa hauteur, son maître défoula sur elle toute sa frustration. La laisse claqua sur les épaules de la pauvre bête qui couina autant sous l’effet de la surprise que sous la violence du fouet improvisé.

L’homme, comme frappé de stupeur, s’affala à quatre pattes dans la poussière du chemin. Une brûlure cuisante lui barrait les omoplates, lui coupant le souffle ; ses genoux avaient littéralement lâché sous son poids. Il se mit à trembler de tous ses membres, le visage cireux, partagé entre effroi et hébétude. Missy approcha prudemment son museau de sa joue pâle et entrepris de lui lécher le visage. Pour la première fois, leurs regards se rencontrèrent vraiment.

L’homme remarqua alors une chose qu’il n’avait jamais noté auparavant, comme un voile qui se déchirait enfin. Il y avait plus qu’un simple organe derrière les paupières mobiles de Missy. Au fond des pupilles de la petite chienne, il détecta des émotions. Il y avait de l’inquiétude dans ce regard-là. De l’inquiétude à son égard, elle se faisait du souci pour lui. Et puis il observa autre chose aussi. La surprise fit place à la consternation. Est-ce que ça pouvait être de l’amour ?

Quelque part aux États-Unis, 15 avril 2022, 23h57.

Le bâtiment ne payait pas de mine : une façade terne sur trois étages, une douzaine de fenêtres, une seule entrée. Emon Lusk passa la porte vitrée et prit à gauche. Il appela l’ascenseur. Le hall était baigné d’une lumière de néons verdâtre. L’un d’eux émettait un grésillement d’insecte agonisant. Deux hommes de part et d’autre du multimilliardaire se tenaient droits comme des cierges dans leurs costumes à la Men in Black, mains croisées devant eux à hauteur de braguette. La réceptionniste ne bougea pas un cil lorsqu’ils entrèrent dans la cabine, continuant de mâcher son chewing-gum la bouche entrouverte. Lusk articula :

– Septième sous-sol.

La porte se referma sur les trois hommes.

La salle dans laquelle ils débouchèrent frappait par sa forme et ses dimensions dignes de la Sagrada Familia. Le plafond culminait à plus de vingt mètres. Des galeries en mezzanines protégées par des garde-corps vitrés couraient le long des parois elliptiques. Des individus en blouse blanche équipés d’oreillettes à micro intégrés s’affairaient à tous les étages dans un vas-et-viens incessant. Une lumière enveloppante émanait de partout à la fois, éclairant les lieux de manière parfaitement homogène.

Au centre du hall une vaste table tactile trônait avec, à ses extrémités, deux immenses écrans transparents semblant flotter dans les airs. Des hommes et des femmes vêtus d’uniformes immaculés identiques, patientaient debout derrière leurs sièges.

Le PDG prit place au bout de la table, et tous suivirent le mouvement. La femme située directement à sa droite lança la présentation. Sur les écrans apparurent des graphiques aux courbes ascendantes.

– Comme vous pouvez le constater, Monsieur le Directeur, nos équipes ont atteint les objectifs fixés. La progression lors des dernières vingt-quatre heures a été fulgurante. Désormais tous les continents sont activés. CONNECT X est un succès total. Il ne reste que quelques zones blanches reculées qui seront atteintes dans les toutes prochaines minutes.

Lusk souriait. Ses yeux brillaient d’un éclat victorieux :

– Merci Professeure. La molécule CONNECT X a été développée dans les meilleurs délais grâce à votre équipe. Tous les réseaux d’eau potable de la planète ont reçu les doses mises au point dans notre laboratoire. Désormais, les zones cérébrales liées à l’empathie de chaque humain sont reprogrammées. Ils vont très vite comprendre qu’ils ne pourront plus faire preuve de violence envers un autre être vivant : unis par une connexion émotionnelle totale ils ressentiront dans leur propre chair la souffrance ainsi infligée.

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