Un vent mauvais
de
Paul Charrier

Quoi de plus humiliant que de perdre son temps en actes absurdes, coûteux et pénibles, parce qu’on a épousé une folle ? C’était le lot quotidien de Johnny McCall, négociant en voitures d’occasion à Glenwood, Arkansas. Mary Mc Call avait pris trente kilos, depuis son mariage. Elle avait quitté son emploi d’infirmière pour s’occuper, en principe, de leur fille unique, Cindy McCall. En réalité, la gamine ne décollait pas de sa tablette de jeux, s’empiffrant de nuggets, frites et autres barres chocolatées à longueur de temps. Ses résultats scolaires étaient médiocres, malgré la prétention infondée de Mary McCall de l’inscrire à un programme spécial de placement pour enfants surdoués. Quant à sa mère, quand elle ne se gorgeait pas de soaps, sitcoms, et téléréalité, c’était pour dévorer des tabloïds à sensation.
Ainsi, le torchon U.S. News and World Report avait semé la peur dans le comté en prétendant qu’un champignon, venu d’une exoplanète, avait déployé ses spores à quelques encâblures de Glenwood, afin d’envahir la terre et de mettre fin à l’espèce humaine. Les folliculaires qui ne reculaient devant rien pour vendre de la copie, prétendaient que ces aliens eumycètes s’implantaient, par les voies nasales, dans le cerveau de leurs victimes, les transformant en zombies d’un genre nouveau. Ceux-ci, hagards, incapables d’agir de façon autonome, ne pouvaient plus survivre qu’en salariés dociles et décérébrés, obéissant aux ordres simples de leur patron.
Au début, seuls quelques crétins congénitaux, quelques ménagères abruties par les médias de caniveau, donnèrent dans le panneau. Il fallait soigneusement calfeutrer ses huisseries et surtout se traiter préventivement avec le Brawndo, produit breveté d’un grand groupe chimique, également actionnaire de U.S. News and World Report, vendu comme un déparasitant miracle par d’habiles campagnes publicitaires.
Par un phénomène mimétique bien connu des sociologues, le doute, puis la panique, se répandirent. Des gens raisonnables, médecins, ingénieurs, magistrats, pensèrent que si tant de monde cédait à la psychose, c’est qu’il y avait une bonne raison. De sorte que les boutiques de bricolages furent dévalisées et que le Brawndo vint à manquer.
Chaque jour Mary demandait à Johnny s’il avait acheté l’antidote, et Johnny lui répondait qu’il le ferait le lendemain. Chaque jour Mary avait un peu plus peur et criait un peu plus fort. On murmurait que Woody Petersen avait été infecté. Mais Johnny avait beau répéter que Woody Petersen souffrait depuis toujours d’une anomalie des chromosomes, rien n’y faisait.
Les scènes devenaient violentes, le comportement de Mary frisait l’épilepsie. Excédé par ses larmes, il finit par céder. Il ferma son commerce ; au volant de sa Buick, il fit la tournée des bazars, supermarchés et drogueries des environs. Las ! Le purgatif avait disparu des rayons.
C’était vraiment trop bête. On n’allait pas cramer des gallons d’essence, perdre des clients, pour une pareille lubie. Il y avait moyen de se débrouiller autrement. Elle n’y verrait que du feu.
Rentré chez lui, il profita d’une absence de sa femme, partie manger quelques cheesecakes au shopping mall du coin, avec ses amies. Après quelques recherches sur Internet, il conclut qu’une décoction d’eau salée et de Ketchup imitait raisonnablement la saveur du Brawndo. Cependant, après dégustation, ces arômes triviaux sentaient trop la ruse grossière. Il manquait une tonalité médicinale. Dans leur yard, autour d’un trampoline cassé et d’un vieux barbecue à gaz, poussaient toutes sortes de mauvaises herbes. Il y aurait bien quelque chose qui ferait l’affaire…
De fait, il repéra une touffe de menthe chatoyante qui embaumait des relents de poivre et de mélisse. Il la coupa soigneusement, l’écrasa énergiquement dans un mortier pour en extraire un jus concentré qu’il ajouta à son mélange. Il le fit bouillir afin de l’homogénéiser et versa le tout dans un bocal en plastique rose fluo qui trainait dans la remise. Certes, il n’y avait pas écrit Brawndo dessus, mais le récipient ressemblait au modèle. Dans son angoisse spasmodique chronique, l’hystérique n’y verrait que du feu.
Inutile de préciser que, craignant qu’il ne fût trop tard, elle se précipita sur le flacon pour engloutir son contenu. Johnny pensa qu’il importait peu à Mary qu’il devînt un zombie docile. Peut-être parce que ça n’aurait pas changé grand-chose.
A deux heures du matin, une secousse le réveilla. Sa femme gisait à ses côtés, tétanisée, verte, l’œil exorbité. Un ruisseau de bave coulait de ses lèvres, d’où filtrait une haleine fétide. Une sorte d’impétigo purulent couvrait sa poitrine.
Pendant ses dix jours de coma, la ville fut frappée de terreur. Il n’était question que de spores, d’aliens, de fin du monde… Le Brawndo n’avait pu sauver Mary McCall. On ne sortait plus qu’en masque à gaz. Une ambiance putride de ville fantôme baignait l’atmosphère. La rumeur disait que, son logement infecté, la police avait provisoirement logé Johnny McCall dans la prison municipale.
En réalité, tous les jours, à la même heure, le lieutenant Provenzano lui posait la même lancinante question :
-- Vous ignoriez donc tout de la toxicité du Tanacetum Balsamica ?
Table des matières
En réponse au défi
Mensonge
Défi assez simple, qui vous propose le thème du mensonge.
Pour ceux qui aiment davantage de restrictions :
Le texte devra faire entre 2 et 5min de lecture.
Le style doit être celui du thriller ou de l'horreur.
Le thème central est celui du mensonge, il est nécessaire qu'au moins un mensonge grave fasse l'objet de l'attention du narrateur.
Vous devez insérer au texte 2 vers en alexandrins, sans que cela paraisse étrange au milieu de la prose.
Le texte doit se terminer par une question.
En espérant avoir la chance de vous lire !
Commentaires & Discussions
| Un vent mauvais | Chapitre | 26 messages | 1 mois |
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