Olga

14 minutes de lecture

(2022 - Réalité : Olga)

 Respiration rapide. Tachycardie. Les yeux bordés de larmes. Une femme court à vive allure à travers les bois, dévalant les talus, les pieds meurtris par les épines et les graviers pointus. Quelques sanglots. Quelques gémissements. On peut constater de nombreux hématomes sous sa peau, ainsi que des brûlures multiples sur les chevilles, les poignets et le cou, certainement dues à d'horribles contentions. Les taches de rousseur qu'elle porte sur ses membres et son visage sont le seul charme qui lui reste. Ses yeux ont été mutilés, et ses cheveux roux blanchissent lentement, devenant fins, cassants, le crâne parsemé de zones dégarnies. Elle fuit.

 Derrière elle, une horde de chiens affamés tentent de l'attraper tel un gibier de saison. Ils hurlent de leurs aboiements, la bouche baveuse. Il sont une bonne vingtaine à ses trousses, motivés par toute une équipe d'hommes en blouses blanches.

 Cette victime essaie de ne pas y penser, et court bras tendus pour éviter les obstacles, à l'aveugle, enchaînant les chutes et les égratignures. Elle finit par tomber dans un immense fossé rempli de ronces, qui lui dissèquent le corps, lacérant sa peau si fragile. Mais dans un grondement de rage qu'elle émet de sa bouche, elle se relève et parvient à se libérer de ces plantes aux épines sanglantes, qui retiennent les chiens prisonniers. C'est la dernière ligne droite. Devant, elle entend ce bruit qu'elle attendait depuis une heure : une route. Elle déboule d'entre les arbres, se jetant au sol, sur la chaussée, manquant de se faire percuter par une voiture qui passait quelques secondes plus tôt. Elle se relève, la peau des coudes et des genoux déchirée, et agite ses bras dans tous les sens, faisant signe à quiconque passerait de lui porter secours. Une voiture familiale termine son virage avant de piler au milieu de la chaussée, surpris par la présence de cette femme. Le conducteur, pied au plancher, écrasant la pédale de frein, espère ne pas la percuter, ce qui n'arrivera pas.

  — Ça va les enfants ?

  — Oui papa, répondent les deux petits, un peu étourdis par cet arrêt brutal.

  — D'accord. Restez dans la voiture.

  — Elle a quoi la dame, demande l'un d'eux.

  — Rien, rien, restez là, je reviens.

 Il appuie sur le bouton des feux de détresse avant d'ouvrir sa portière et de l'entendre hurler.

  — Aidez-moi, je vous en supplie, crie-t-elle avec sanglots.

  — J'arrive, c'est fini, je vais vous porter n'ayez pas peur.

 Il la porte comme une enfant : ses genoux ouverts et rouges sont posés sur l'un des avant-bras de l'homme, son dos est soutenu par l'autre, ses mains sont croisées derrière la nuque de son sauveur. Il la ramène à sa voiture, ouvre la portière passagère avec difficulté, la dépose sur le siège avant de l'attacher avec la ceinture de sécurité. Il referme la porte, s'empresse de faire le tour du véhicule avant de reprendre place aux commandes. Il se dépêche, de peur d'être percuté par l'arrière par un autre véhicule qui pourrait arriver. Deux hommes en blouse blanche arrivent sur la chaussée alors qu'il a démarré. La voiture s’emballe et rapidement, ils fuient cette portion de route montagnarde aux détours sinueux.

  — Je vous conduis à l’hôpital. Ça va aller. Les enfants regardez le paysage comme c'est beau, la dame va bien, c'est pour de faux, elle va bien, ne vous inquiétez pas.

  — Oui papa, répondent les deux bambins à l'unisson.

 Cet homme fait aussi vite qu'il le peut pour conduire la victime dans un service d'urgence. Il sort son smartphone de sa poche et le donne au plus grand de ses enfants.

  — Tim tu vas appeler oncle Brennan, et tu vas lui dire qu'il faut qu'il prépare une salle, que ce n'est pas une blague, et que papa arrive avec quelqu'un de blessé. D'accord ?

  — Mais je croyais qu'elle allait bien.

  — Fais ce que je te demande Tim s'il te plaît. Rassurez-vous, mon frère est urgentiste, il va s'occuper de vous, s'adresse-t-il à cette femme. Vous avez eu de la chance de tomber sur moi. Que vous est-il arrivé ?

 Elle garde le silence, sanglotant. Tim compose le numéro avant de répéter mot pour mot ce que son père lui a dit, puis il raccroche.

  — Alors mon grand, c'est bon ?

  — Oui papa, oncle Brennan a dit qu'il prépare ce qu'il faut.

  — Super bonhomme.

 Le jeune garçon lui rend son téléphone.

  — Vous pouvez vous détendre, c'est presque fini, on va s'occuper de vous. J'imagine ce que vous pouvez ressentir. Vous n'avez pas froid ?

  — Non, répond-elle à voix basse.

  — Vous n'avez plus rien à craindre. Oh, je ne me suis pas présenté, je m'appelle Sean.

 Il laisse un moment de silence avant de lui demander :

  — Comment vous appelez-vous ?

 Elle se redresse et, dans un murmure, elle lui souffle :

  — Olga Stempson.

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 Flash spécial ! L'arrivée intrigante de cette femme à l'hôpital général de Cedar Valley soulève nombre de questions. Répondant au nom d'Olga Stempson, elle est arrivée il y a deux jours, le quatre juillet, dans l'un des services de soins de cet établissement renommé, afin que ses diverses blessures soient prises en charge. Son décès avait été prononcé à la suite d'un accident de la voie publique en juillet deux-mille-neuf, bien que son corps n'ait jamais été retrouvé. Cette annonce avait bouleversé sa famille, qui avait entamé de nombreuses recherches et demandé un procès. Treize ans plus tard, alors que le nombre de personnes portées disparues à Cedar Valley n'a jamais été aussi haut, elle refait apparition, dans un état de souffrance qui dépasse l’entendement. Une question majeure reste alors en suspend : quelle est son histoire ?

 Olga est très affaiblie. Elle est allongée sur ce lit d'hôpital, une perfusion plantée dans une veine de son bras droit, le teint blafard. À travers la fenêtre, elle peut entendre l'amas de paparazzis stagner à l'entrée, en quête de réponse. Une infirmière entre dans sa chambre.

  — Bonjour Madame Stempson, je suis Julia. Je suis l’infirmière qui va s'occuper de vous aujourd'hui.

  — Bonjour Julia, expire-t-elle faiblement.

  — Si je suis venue vous voir, c'est pour vous prévenir de la venue du shérif et de deux de ses agents. Vous comprenez ? Il y a de nombreuses questions sans réponses autour de votre présence ici. Ils vont chercher à en savoir plus. Vous êtes d'accord ? Vous vous en sentez capable ? Il n'y aura que vous et eux.

  — Je vais le faire. Il le faut. Il faut informer le plus de monde possible. Il faut qu'ils sachent la vérité.

  — Bien. Je suis ravie que vous acceptiez.

 Une seconde infirmière entre dans la chambre et chuchote à Julia :

  — Ils sont dans le couloir, ils attendent.

  — Fais-les entrer, nous avons l'accord de la patiente. Madame Stempson, le shérif est prêt à vous écouter. Vous êtes prête ?

  — Qu'ils entrent, dit-elle faiblement en se redressant.

  — Entendu. Bon courage Madame Stempson.

 Elles quittent la pièce, remplacées par ces trois détectives.

  — Bonjour. Puis-je me permettre de vous appeler simplement Olga ?

  — Vous pouvez.

  — Bien. Je suis le shérif Cooper, et voici les agents Brook et Fields, en charge de l'affaire. Votre affaire. Vous savez pourquoi nous sommes ici ?

  — Et vous ? demande-t-elle. Savez-vous pourquoi je le suis ?

 Un moment silencieusement gênant s'installe, avant qu'elle reprenne la parole.

  — Sachez que, ce que je vais vous raconter est véridique. Les personnes concernées, les lieux, les détails. Tout à son importance, dit-elle avec plus de motivation. Je ne veux pas que vous me questionniez. Je veux que vous écoutiez, et qu'après, vous fassiez ce qu'il faut pour faire tomber les coupables.

  — Bien Olga, nous sommes d'accord.

 Un silence s'installe. L'agent Fields, quelque peu perturbé par la situation – il a intégré le poste il y a peu de temps – fait claqué nerveusement son stylo à quatre couleurs. Lui et l'agent Brook prennent place au bureau de la chambre, tandis que le shérif est assis à côté d'Olga. L'agent Brook actionne son dictaphone. Olga est un peu anxieuse, mais elle est également rassurée. Elle sait que, bientôt, justice sera rendue. Elle se racle la gorge, sèche une larme qui parcourt sa joue à l'aide de sa main gauche, avant de commencer son récit avec une voix faible et un rythme lent.

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  C'était le dix juillet deux-mille-neuf, il était environ trois heures de l'après-midi lorsque je rentrais du travail. J'étais professeur particulier de piano, et j'avais ordonné mon planning afin de pouvoir partir tôt en vacances. Nous avions prévu, mon mari George et moi-même, de partir en croisière dans les îles des Caraïbes. Ce jour-là, j'empruntais l'itinéraire habituel pour me rendre chez moi. J'étais arrêtée à un feu rouge et, lorsque j'ai démarré au vert pour m’engager dans le carrefour, une fourgonnette noire m'a percutée par la gauche avec une violence indescriptible. Ma voiture s'est retrouvée sur le toit après avoir fait cinq tonneaux. J'ai été plongée dans le coma pendant plus de deux ans. Deux ans durant lesquels ils m'ont testée. À mon réveil, on m'a dit que j'étais entre les mains de deux excellents médecins. Quel paradoxe quand on sait que j’étais constamment ligotée par des lanières en cuir aux chevilles, aux poignets et au cou, d'où ces immondes brûlures que je porte aujourd'hui. Ils m'ont fait un exposé sur la raison pour laquelle je suis là, sans aucun scrupule. J'avais été déclarée décédée pour que ma famille puisse faire son deuil. Plus personne à l'extérieur ne m'attendait. Ils m'ont menacée, disant que si je tentais de m'échapper, ils retrouveraient mes filles et mon époux pour les torturer à mort. Ils étaient sans gêne, vils. Leurs âmes étaient souillées par la noirceur. Leurs intentions étaient comme teintées d'une aura maléfique.

 Dans leur sordide clinique, je devais être leur « sujet de référence », pour reprendre leurs mots. Mon but, selon eux, était de m'infiltrer dans l'esprit des sujets lorsqu'ils entraient en phase de sommeil paradoxal, pendant leurs rêves, pour tirer des informations sur leurs comportements, leurs façons de faire des choix, afin de savoir comment on pourrait les influencer vers une décision bien spécifique. Cette démarche avait comme finalité d'avoir une armée de cerveaux reformatés pour tuer des innocents sans raison ou recruter de nouveaux sujets. Ils appelaient cela le terrorisme deux point zéro.

 J'ai d'abord refusé, ce qui m'a valu un certain nombre de séances de tortures physiques, morales et sexuelles. Lorsque je ne pouvais plus résister, j'ai coopéré. Je n'avais pas le choix. J'avais trop souffert. J'ai donc réalisé de nombreuses séances de rêve en réseau, dans lesquelles mes facultés mentales étaient testées. Si elles n'étaient pas à la hauteur de leurs espérances, les agressions reprenaient. À mesure que les jours passaient, je gagnais en dextérité et en savoir-faire.

 Mais alors qu'ils avaient fini par gagner ma confiance, ils m'ont proposé d'augmenter leurs chances de réussites, avec les tests de réseaux de rêves selon la variable « parentalité ». Selon eux, la proximité entre deux individus influencerait la possibilité de faire des rêves similaires, complémentaires ou entrecroisés. Ils m'ont emmené dans une pièce où se trouvaient des écrans de surveillance : sur trois de ces postes, il y avait mon époux, mes deux filles et le petit-ami de l'une d'elles. Ils m'ont assuré dans un sourire de psychopathe que personne ne s’inquiéterait d'un suicide familial au monoxyde de carbone dans un vieux pavillon où la chaudière était vétuste. C'est là que j'ai compris qu'ils faisaient passer pour mort des personnes disparues, afin de les étudier comme de vulgaires animaux de laboratoire. Je n'ai pas pu me contenir. J'ai hurlé de toutes mes forces avant d'être sédatée pour le test « parentalité », regardant impuissante ma famille prisonnière.

 Malgré cela, je savais des choses très utiles qu'ils ne savaient pas. Des choses que je ne leur ai jamais dites, parce que s'ils l'avaient su, les conséquences de leur terrorisme insidieux auraient pu être bien pires. D'une part, dans leurs procédures, une minute de la réalité correspondait à une heure de rêve, ce qui est suffisamment long dans la fiction pour pouvoir influencer un sujet dans un choix, et suffisamment court dans la réalité pour obtenir des résultats rapides et satisfaisants. D'autre part, lorsque je rentrais en contact avec les sujets, je pouvais avoir un impact sur leurs comportements fictifs, mais également sur leurs actions réelles. Ainsi, ils pouvaient être des marionnettes lobotomisées. Personne ne l'a su jusqu'à présent. Imaginez ce qu'ils auraient pu me demander de faire si cela s'était ébruité !

 C'est en sachant cela que j'ai du prendre la décision la plus infâme de toute ma vie : soumettre mes bien-aimés à cet homme diabolique qui les assujettirait et les torturerait au besoin, ou faire en sorte qu'ils ne soient plus de ce monde pour que, en quelque sorte, ils soient libres, sauvés de cet institut aux valeurs inhumaines. Je n'ai pu choisir que le sacrifice.

 J'ai attendu d'être connectée au serveur des rêves avant de m'immiscer dans une faille du système que j'avais eu le temps d'analyser durant les deux dernières années. Une fois repérée, j’avais réussi à entrer dans le réseau de l'établissement. Il était alors facile pour moi de déclencher un incendie en créant un court circuit dans le secteur des imageries médicales. De là, par le biais des rêves entrecroisés, j'ai fait se suicider ma fille par immolation, j'ai fait se suicider mon époux en lui faisant se mettre un extincteur dégoupillé dans la bouche, et j'ai fait se suicider ma seconde fille et son petit ami par défenestration, sachant que d'un instant à l'autre, ils allaient m’abattre.

 Voilà neuf ans que mes proches ne sont plus de ce monde. Neuf ans qu'ils m'ont gardés en vie dans leur nouvelle clinique pour que je me remémore cet événement tragique. Neuf ans de culpabilité qu'ils retournaient contre moi quand je refusais d'aller dans leur sens. Je ne peux plus pleurer. Je n'en suis plus capable. Durant ces neuf années, je suis resté leur sujet principal, et j'ai contribué contre mon grès à la disparition et à la mort d'une cinquantaine d’innocents. J'ai appris à ne plus avoir d'affects pour quoi que ce soit.

 Ma seule motivation à ce stade de ma vie était l’échappatoire. J'ai appris leurs habitudes. Je les ai observés, étudiés à mon tour. Ainsi, lorsque je n'en pouvais plus et que je sentais que le moment était opportun, je me suis enfuie. C'est lorsqu’ils m'ont ôté la vue qu'ils ont franchi la limite de trop. Trop de douleur que j'avais transformé en haine. J'ai détaché mes liens avec force, et j'ai réussi à échapper au regard aiguisé de leurs caméras de surveillance. Après treize ans de peine, de souffrance, de torture, je suis parvenu à fuir cette monstrueuse clinique, sans yeux pour voir, et avec des séquelles physiques handicapantes. C'est un père de famille, Sean, qui m'a récupéré sur une route de montagne et qui m'a conduit ici il y a deux jours. Et me voilà maintenant, face à vous, devant vos visages que je présume ébahies par cette rocambolesque histoire de souffrance qui est la mienne.

 Maintenant, je vais vous demander une seule et unique chose : vengez ma famille et tous ces innocents. Rendez-vous au cœur de la forêt de cèdres. Vous y trouverez les preuves de mon récit. Faites fermer la clinique Van Oaken, et éliminez cette immonde personne qu'est son propriétaire du même nom. Faites au plus vite, avant que d'autres innocents ne passent entre leurs mains.

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  Son discours était émouvant. Le shérif et ses agents ont pris note de chaque détail, retraçant le déroulé de cette sordide histoire. Ils se sont déplacés durant le discours d'Olga pour se mettre à son chevet. L'agent Brook avait une main sur celle de la victime en signe de compassion, d'empathie. Ils ont tous les trois du mal à croire que cela ait été possible, et semblent estomaqués par cette affaire. Déterminés à faire tomber cette structure malsaine, ils s'en vont, lentement, laissant quelques mots de soutien à cette victime.

  — Ça va aller, on s'occupe de cette histoire. Vous pouvez être sereine maintenant. Vous êtes entre de bonnes mains. Nous partons. Nous allons les faire tomber !

  — Merci. Merci à vous.

  — Nous reviendrons vous visiter prochainement, Olga. Bon rétablissement.

 Sur ces mots, ils passent la porte, la laissant seule fasse à ses pensées torturées, alors que le crépuscule approche. Peu après, l'infirmière se rend dans sa chambre avec un plateau-repas.

  — Me revoilà Madame Stempson. Alors cet entretien ? Ça va ? Vous tenez bon ?

  — J'ai dit ce que j'avais à dire. J'ai raconté mon histoire, aussi triste soit-elle. Vous savez, j'ai tout perdu ces treize dernières années, dit-elle en pleurant. Mon époux. Mes filles. Mon emploi. Ma vie, en fait.

 Un silence s'installe et ses sanglots s’apaisent.

  — Maintenant que le voile est levé, que mes tortionnaires vont tomber, je me sens libre. Je n'ai plus rien à perdre.

  — Ne vous inquiétez pas Olga, maintenant plus rien ne vous arrivera, dit-elle en posant le plateau sur la tablette à côté du lit médicalisé. Je comprendrais si vous me dites que vous n'avez pas faim, mais essayez tout de même. Essayer de manger un peu. Je reste avec vous. Je vais vous aider.

  — Je veux bien de l'eau, s'il vous plaît.

  — Bien sûr.

 L'infirmière actionne la manette de commande du lit pour faire s'asseoir Olga.

  — Tenez, lui dit-elle en lui glissant le verre dans la main gauche.

 Soudain, Julia est appelée par une collègue infirmière, qui hurle à l'aide dans le couloir.

  — Je dois … Je peux vous laisser ?

  — Faites, faites, répond-elle un peu désespérément.

  — Julia quitte la pièce, qui devient rapidement silencieuse. Olga ne pense plus à l'instant présent. Elle est nostalgique. Elle revoit sous ses yeux mutilés la magnifique photo de famille qui décorait la cheminée de sa maison. Elle y retrouve George. Elle y retrouve Eleanor et son petit-ami Owen. Elle y retrouve Jade. Elle s'y retrouve elle-même, belle, forte, pétillante de joie. Puis elle se voit maintenant, meurtrie sur tous les plans, que cela soit physique ou psychologique. Elle touche de sa main droite ses cheveux qui ont perdu de leur éclat. Elle passe sa main sur les cicatrices de ses paupières, puis sur sa poitrine. Elle patiente un moment, mais elle a fait son choix. Elle ne veut plus souffrir. Elle ne veut plus se souvenir. Elle ne veut plus culpabiliser.

 Elle tient toujours ce verre d'eau dans la main gauche, qu'elle renverse sur le sol, avant de le briser avec désespoir contre le mur derrière sa tête. Les débris se dispersent majestueusement sur son oreiller. Le contour du verre est maintenant irrégulier, pointu, tranchant. Le tenant toujours fermement dans sa main gauche, elle passe les doigts de sa main droite sur les reliefs saillant de l'objet, s'assurant de l'efficacité qu'il aura. Puis elle le pose délicatement contre son cou, plus ou moins proche de la nuque, au niveau de la base du crâne. Elle enfonce lentement le verre dans ses chaires, qui se percent délicatement, faisant perler quelques gouttes de sang. Puis, dans une dernière larme, elle le fait progresser à travers la peau, suivant la courbe de son cou, lacérant l'artère carotidienne et la veine jugulaire, avant de s'arrêter au niveau de sa trachée. Elle repose son bras sur son abdomen. Le verre tache de rouge les draps blancs de son lit, tandis qu'un geyser d'hémoglobine s'échappe de ces plaies linéaires tracées sur le côté gauche de son cou. Des jets de sang éclaboussent le mur derrière elle ainsi que le plafond, recouvrant partiellement son visage de cette substance à l'odeur de fer. Le sang cascade le long de son cou et de ses épaules. Les draps et le matelas s'imbibent lentement de cette couleur rouge.

 Vu du dessus, on peut voir qu'une marre de sang a pris place sous son lit. La scène est contrastée : la pureté de ce blanc omniprésent dans la pièce est trahie par ces vivifiantes tonalités de rouge. Le sang s'arrêtera rapidement de jaillir des entailles qu'elle s'est infligées dans une ultime douleur, pour se libérer de cette vie qu'elle n'a plus. Elle quitte ce monde, libérée de toute souffrance, prononçant comme derniers mots :

  — Je vous rejoins.

Fin

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