Eleanor & Owen

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(2013 - Fiction : Eleanor & Owen)

 Le bois qui éclate à ras le sol fait valser les cendres de ce foyer, les faisant virevolter et s'échapper du brasier dans l'espoir qu'elles puissent gagner les cieux. Les braises font danser les flammes, flammes qui viennent lécher quelques brochettes de marshmallows : ils roussissent et fondent lentement. Ces jeunes sont cinq autour de ce feu, chantant, riant, ivres de ces multiples bouteilles de bière dispersées tout autour. Ils vibrent de joie aux rythmes grattés sur la guitare que tient l'un d'eux. Le cercle s'étend et se complète de ces deux toiles de tente tendues et prêtent à accueillir leurs invités.

 Un peu plus tard, autour de 4.30am, Jessie et son correspondant français Armand quittent le cercle, vacillant et trébuchant. Un peu saouls, ils prétextent qu'il est tard et qu'ils veulent dormir.

  —  On a de la route demain, faut qu'on décuve !

 Les sourires et les allusions sexuelles s’échappent alors des bouches, riant et se moquant de ce jeune couple aux intentions pas moins innocentes. Dans le dos d'Eleanor, ils font coulisser la fermeture éclair de la tente vers le haut ; Jessie s'y engouffre, tandis qu'Armand prend le temps d'y rentrer. Il jette un regard dénonciateur sur ces trois camarades assis avant de refermer cet habitacle clandestin.

  —  Amusez-vous bien vous deux ! lance Owen.

  —  Oh la ferme ! s'exclame Jessie.

 Des ricanements se font entendre autour du feu, tandis que la lampe de poche du jeune couple s'éteint, afin de faire disparaître les ombres sur la paroi de la tente. Owen et Eleanor, après avoir beaucoup ri, se lèvent lentement, les mains en appui sur les cuisses.

  —  On va y aller aussi nous, dit Owen.

  —  Ouai, dans l'espoir qu'on trouve quelqu'un pour nous ramener là-haut ! réplique Eleanor.

  —  Vous faites attention sur la route hein !? Vous ne montez pas dans la voiture de n'importe qui, suggère Jade.

  —  T'inquiète pas petite sœur, Owen veille sur moi !

  —  Owen est et sera toujours son servant protecteur, dit-il en courbant son bras tel un super héros. Tu peux compter sur moi Jade.

  —  Ça va aller toi ? Toute seule dans les bois avec eux ?

  —  T'inquiètes, si j'ai un problème je demanderais à Jess.

  —  OK sœurette, aller bisous, on se voit demain !

  —  À plus Eli. Bye Owen.

 Le couple prend ses affaires, comprenant deux sacs à dos et leurs anoraks, et quitte le foyer, s'engageant sur un petit sentier de gravier couvert d'épines et de brindilles. Ils coupent entre les conifères, gravissant des talus plus inclinés les uns que les autres, avant d'aboutir dans le faussé d'une route sinueuse. Eleanor y arrive avant Owen, qui la supplie de l'attendre.

  —  Aller mon chat, dépêche toi, j'entends une voiture qui monte, elle va pas tarder, grouille !

  —  T'es marrante Eli, c'est pas toi qui portes tout !

 Il la rejoint quelques secondes plus tard, lâchant les sacs sur le bord de la route, tendant le bras, pouce levé, pour faire signe au conducteur de s'arrêter. La voiture s'immobilise, sans pilote à son bord.

  —  Aller grimpe Eli. Pense que dans quelques minutes, toi et moi, dans ton lit si confortable …

  —  Heu … Hésite-t-elle. Il n'y a que moi que ça choc ou tu le fais exprès ? Quoi ? Personne ne conduit et c'est normal ?

  —  C'est un détail ma chérie. Aller, on y est presque, monte ! lui suggère-t-il.

 Ne cherchant pas à se compliquer la vie, et n'attendant plus qu'une chose, se coucher, Eleanor monte à bord de cet étrange véhicule. La portière à peine fermée, la voiture démarre et avale le goudron pour les emmener quasiment au sommet de la montagne.

 Quelques instants plus tard, elle s'arrête brusquement au milieu de nulle part. Les portières s'ouvrent de leur plein gré, incitant les deux passagers à descendre, ce qu'ils font après avoir récupéré leurs affaires. La voiture s'enfuit dans un élan monstrueux, tel un étalon au galop. Eleanor et Owen sont livrés à eux-mêmes, sur le bas-côté, quand Owen annonce :

  —  Eli, on y va ?

 Elle regarde d'un air sceptique sa maison, sur l'autre rive de ce marais qui n'a jamais été là.

  —  Owen ! Ça c'est pas normal !

  —  On s'en fiche mon cœur, on traverse et on y est.

  —  Sans barque, comme ça, à la nage, à cette heure-ci ?

  —  Elle n'est pas si froide, réplique-t-il les deux genoux dans l'eau.

 Elle hésite. Elle regarde la façade de sa maison. À travers la fenêtre en haut à droite, elle entrevoit de la lumière. Également inhabituel à cette heure. Elle se jette à l'eau sans réfléchir, nageant le crawl avec le plus de puissance qu'elle peut y mettre. Les algues s'enroulent autour de ses chevilles, mais elle n'y prête pas attention, déterminée à rejoindre l'autre rive. Arrivant enfin sur la terre ferme, elle encourage Owen à la rejoindre, avant de constater que ses vêtements sont secs.

  —  C'est pas normal, répète-t-elle en passant ses mains sur son sweat.

 Owen la rejoint, sec également. Elle fouille dans ses poches à la recherche des clefs de la maison, en saisit une longue et épaisse et l'engouffre dans la serrure avant d'actionner la poignée. La porte s'ouvre dans un grincement peu rassurant. Owen entre, pose les affaires dans le salon, sur le canapé, seul meuble qui trône dans cette pièce. Eleanor ne cache pas son incompréhension. Elle sait que quelque chose ne tourne pas rond. Puis elle se rappelle la lumière. Elle monte les escaliers et se précipite dans la chambre de son père, suivit de près par Owen. Voulant des explications sur ce qu'il se passe, elle décide de le réveiller.

  —  Papa !

 Elle pose sa main fortement sur son épaule.

  —  Aller, réveille-toi ! Crie-t-elle paniquée.

  —  On ne peut pas l'aider, laisse-le. Viens, on s'en va, c'est trop glauque ici.

  —  Mais je ne peux pas. C'est mon …

  —  Non ! On s'en va, vite !

 Lorsque Owen prononce ces mots, Eleanor a comme une vision. Des routes. Des bifurcations. Ce pont. Et sa mère. Comme prise dans un élan instinctif, elle s'enfuit de la pièce, sachant où trouver ce pont, dans l'espoir de trouver sa mère, bien qu'elle ait conscience de sa disparition il y a quatre ans. Son père les poursuit aussi vite que son cœur peut lui permettre. Eux descendent les marches deux à deux, passent devant l'horloge qui affiche 5.06am, traversent le salon avant de prendre une porte qui mène au garage. De l'autre côté de la porte, Eleanor entend son père les interpeller :

  —  Hey ! Attendez, qui êtes-vous ? Revenez tout de suite. Je vous préviens …

 Elle se tourne vers Owen.

  —  Ne me demande pas pourquoi. Ne cherche pas à comprendre. Mais je dois me rendre dans la vallée. Je pense pouvoir y retrouver ma mère.

  —  Ma puce, ta mère est … Morte ?

  —  Je sais. Et que penses-tu de la voiture ? Et du marais ? Je dois y aller !

  —  Tout ce que tu veux mon cœur.

 Ils sortent par la porte du garage, s'engouffrent dans la forêt, coupent à travers les bois dans une course effrénée. Leur marathon aura duré près de deux heures. Deux heures d'effort, de rage, de motivation, de peine, de joie et d’incompréhension, qui se solderont par leur arrivée à cet entrelacs autoroutier. Ils ne sont ni fatigués, ni essoufflés. Pas la moindre présence de transpiration, ni une quelconque palpitation cardiaque trop intense. Eleanor pointe du doigt le pont le plus haut du carrefour.

  —  C'est là, je dois y aller.

  —  Je te suis ma puce.

 Elle court, donnant tout ce qu'elle peut pour gravir ce pont interminable, talonnée par son petit-ami. La cadence est rude. Les articulations souffrent. Les poumons se vident et se remplissent dans un rythme effréné. Ils courent tous les deux au bord de cette voie rapide, quand soudainement, Eleanor s'arrête, les pieds plantés sur le trottoir. Owen, derrière elle, ne bouge plus à son tour. Elle regarde du haut de l'édifice et aperçoit un embouteillage à l'entrée du tunnel, avant de poser les yeux sur ces trois hommes étranges. L'un d'eux semble dépérir, allongé sur le sol. Les deux autres, en blouses blanches, semblent le regarder sans rien faire. Et il y a cet extincteur, à moitié enfoncé dans le par-brise de l'une des voitures arrêtées. Quelle scène étrange. Une de plus, pense-t-elle. Elle se retourne, et, comme pétrifiée, ne bouge plus d'un millimètre à la vue de cette femme rousse aux yeux bleus clairs : sa mère.

  —  Maman ! s'écrit-elle.

  —  Bonjour Eli. Il ne manque plus que toi.

  —  Je suis si contente de …

  —  Moi aussi, l'interrompt-elle. Mais nous n'avons plus de temps. Je vais être bien plus directe avec toi que je ne l'ai été avec ta sœur et ton père. Étant sur ce pont, je ne vois que la solution suivante : tu dois sauter. Vous devez sauter.

  —  Quoi ? Maman mais …

  —  Madame Stempson, sans vouloir vous manquer de respect nous ne pouvons pas …

  —  Stop ! Silence, crie la mère d'Eleanor. Vous n'avez que quelques minutes dans ce monde pour changer les choses et avoir une chance de leur échapper, dit-elle d'un ton plus calme. Mon tour viendra après le vôtre. Mais je dois vous sauver vous, maintenant. Alors pour l'amour du ciel Eli, sautez, n'attendez plus. On … On a qu'à le faire ensemble, continue-t-elle en montant sur la barrière. 7.14am, il est encore temps. On n'a qu'à le faire tous les trois.

 Influencé par Madame Stempson qui semble en savoir bien plus sur la situation, et pensant qu'elle peut les aider, Owen décide de monter à son tour sur la balustrade.

  —  Owen mais que fais-tu ?

  —  Viens avec nous mon ange. Je ne comprends pas ce qu'il se passe depuis que nous sommes partis de cette soirée dans les bois, mais si telle est la manière de trouver notre réponse, je suis prêt à le faire.

 Il lui tend la main pour l'aider à monter, ce qu'elle fait avec hésitation. Maintenant réunis, tous les trois, mains dans la main, ils regardent vers le bas, où la circulation est dense. Mais alors qu'ils étaient tous les trois aux portes de la liberté, derrière eux deux pompiers en uniforme, un masque anti-fumée sur le visage, leur court après pour les empêcher de sauter. Ils réussissent à attraper Madame Stempson, qui est emmenée de force dans une fourgonnette noire où tout s'éteint ; les lumières, et ses espoirs. Pour le jeune couple, c'est trop tard. Ils perdent pied et plongent verticalement vers la chaussée quelques mètres plus bas. Leur chute s'effectue comme au ralenti, tandis que les véhicules semblent se mouvoir telles des images accélérées.

 Eleanor n'atteindra pas le sol. Elle est percutée par un poids lourd à pleine vitesse alors qu'elle lévite encore. Sa face et sa cage thoracique implosent sous le choc, déformant son profil, libérant ses organes dans la cabine du chauffeur, faisant jaillir un ou deux litres de sang qui éclaboussent lentement toute la chaussée. Quant à Owen, ses chevilles s'enfoncent dans le sol à travers ses pieds. Ses jambes se broient et ses fémurs glissent dans son bassin sous le poids de son buste qui se tord. Ses vertèbres sont disloquées et ses côtes transpercent sa peau tout comme ses clavicules. Ce qu'il reste de lui est étalé sur plusieurs mètres par une voiture qui le transforme en bouillie sanguinolente. Les deux collisions créent un gigantesque carambolage incontrôlable, où la tôle froissée et l’hémoglobine prolifèrent rapidement.

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