Défi Camp David n°3 : La genèse des restes alimentaires
Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit.
J’ai essayé d’écrire. Tout était prêt : volets fermés, voyants lumineux masqués, chaussettes aux pieds des chaises, frigo débranché... Mais je ne suis pas parvenu à me concentrer assez longtemps pour écrire autre chose que le vers d'ouverture de mon prochain poème.
Le drôle de bonhomme un peu replet qui s'est présenté comme "Architecte stagiaire" m'avait dit que, si ma candidature était retenue, j'aurais des nouvelles d'eux hier au plus tard. Ils ne m'ont pas contacté. Ce n'est pas bon signe.
Ou alors, c'est une épreuve...
Ce n'est pas impossible.
Il est huit heures. Lucie est déjà là. Elle s'invite régulièrement chez moi depuis qu'un type très impoli en toge noire a décidé qu'il en serait ainsi. Elle dit qu'elle "passe", juste au cas où. Je la laisse faire. Elle croit que je ne remarque pas qu’elle compte les bocaux de mayonnaise dans mon frigo. Mais elle se montre plutôt utile ; elle signe toute la paperasse à ma place et poste les chèques pour payer mes factures. J'ai toujours eu la flemme de faire ça. Elle utilise mes toilettes, par contre. Ça me dérange déjà un peu plus.
« Toujours rien ? » demande-t-elle.
Je secoue la tête.
« Rien.
— Ils te contacteront bientôt, Jean Celestin. J'en suis certaine. Ne perds pas espoir. »
Elle me parle comme si j'avais 6 ans. Si elle veut m’impressionner, il faudra qu’elle commence par manger du sable avec conviction.
Elle ouvre le frigo, compte les pots de mayonnaise. Six. Elle referme la porte en soupirant.
« Rien. »
Elle exagère. Il reste des aubergines de décembre dernier.
Comme elle se met à ouvrir mes placards, je lui propose d’aller au supermarché.
« D'accord. Ca te changera les idées. »
Les portes automatiques s’ouvrent sur un air climatisé. Je ralentis immédiatement. Des rayons entiers de restes en devenir s’alignent sous les néons. Des tranches, des miettes, des croûtes futures. C’est une cathédrale sous plastique.
... J'ai envie d'écrire.
Lucie tire un panier rouge à roulettes à bout de bras derrière elle. Elle me suit. Je parcours quelques rayons. Du sopalin, du liquide WC, du dentifrice... Pouah ! Des orchidées en plastique invendues de la Saint-Valentin. Ça émeut quelqu'un, ça ?
Je fais encore quelques allées, et je m’arrête devant une tête de gondole. Mon cœur se met à cogner contre mes côtes. Il y a du jambon du sol au plafond. Rose, humide, sous film tendu comme une relique moderne. La Duchesse des tupperwares s'éveille en moi. Je sens le vers monter. Puis mes yeux surprennent du jambon bio sans nitrites. Il est tout gris. Le vers m'échappe.
« Jean Célestin, » dit Lucie, « il te faut du lait. »
Je fronce les sourcils. Le lait attendra une minute. Le vers me revient.
Je murmure, très bas :
« Ô jambon astral… »
Un homme avec un caddie métallique ralentit derrière moi. Il tousse. Le vers m'échappe de nouveau. Les gens n’ont vraiment aucun respect.
Je laisse Lucie s'occuper de mettre des briques de lait dans le panier à roulettes et prends la direction des surgelés. L’air froid m'effleure le visage. Je me sens tout de suite mieux, comme purgé de la toux de ce vilain bonhomme. Je repère une porte vitrée, rendue opaque par le givre. Je l'ouvre. Des légumes, du poisson carré, des frites. Ils attendent leur transfiguration.
Je me vois en eux.
Je referme la porte, pris d'un vertige.
« De toute beauté... »
Lucie claque sa langue d'un air désapprobateur. Elle a des oreilles bioniques ? Je lui tourne le dos et m'échappe en direction des caisses. Je me retiens de courir. Elle n’aime pas quand je m’adresse à ce qui ne répond pas à voix haute. Elle appelle ça “attirer l’attention”... Elle ne comprend pas que le silence est aussi une réponse.
Je sors mon téléphone. Mode avion activé. Je le désactive une seconde. Rien. Je le réactive.
Plus de doute. La maison d’édition Disconomicron teste ma foi.
Sur le chemin des caisses, une pancarte jaune fluo fardée de coups de marqueur noir attire mon regard.
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ANANAS EN TRANCHE 2,26 € TTC la conserve de 500 gr (poids égoutté : 325 gr)
Je reste immobile.
Sous cette forme, l'ananas est inoffensif. Mais le jus d'ananas n'est jamais innocent.
Lucie me rejoint avec du beurre, des pâtes et le lait. Elle pose une main sur mon épaule. Elle ne sent pas que je tremble. C’est mieux ainsi.
« On passera par la boulangerie en sortant. J'ai envie de croissants. »
Excellente idée. Les croissants font des miettes formidables.
À la caisse, mon concierge est là. La caissière scanne son pack de bières.
Je sens monter l’envie de lui offrir une tirade épique, là, entre les tapis roulants et les prospectus pour du ménage à domicile.
Lucie fait "non" de la tête.
Je ravale la tranche de poésie. Quelle rabat-joie.
La caissière bippe mes articles. Le son est toujours le même. Bip, bip, bip. Cette régularité m'apaise. Tiens, j'ai encore envie d'écrire.
Lucie paye avec mon chéquier. Je ne me souviens jamais du code de ma carte.
Dehors, les portes se referment derrière nous. Il fait doux, pour un mois de février. Ça sent le pain et les gaz d'échappement.
Je sors le téléphone. Je désactive le mode avion. J’attends. Une seconde. Deux. Trois.
Rien.
Je le réactive.
Je regarde la façade du supermarché. Ce temple moderne m’a offert des signes : le jambon, les surgelés, l’ananas en embuscade.
Ce soir, je fermerai les volets. Je collerai le ruban. Je mettrai les chaussettes aux pieds des chaises. Je couvrirrai l’horloge. Je débrancherai le frigo. Désolé d'avance, Ô restes de Noël dernier.
Et j’attendrai encore.
Le jambon m'a guidé jusqu'ici. La mozzarella m'a parlé. Ce n'est pas le fruit du hasard.
Les grandes maisons éprouvent leurs élus.
Et je suis patient.
Presque.

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