Chapitre 2 : Le voyage
Lucie sort du bureau de la compagnie aérienne avec son billet en main et me rejoint dans le hall des départs. Elle passe devant moi en trombe. Ses talons font tac-tac-tac sur le sol gris. L’aéroport est plus grand que le supermarché et bondé comme un jour de solde sur le Nutella©, mais on n'entend qu'elle. Et elle marche vite. Trop vite. Sa valise à roulettes suit à peine le rythme, les roues en plastique tressautent derrière ses talons. Elle manque par deux fois de renverser un gamin. Lucie est stressée. Elle ne veut même pas que je porte mon passeport moi-même.
— On n’a pas le droit à l'erreur, Jean Celestin. Pas aujourd’hui.
Elle glisse son billet dans la pochette plastifiée qu'elle tient sous le coude. À l’intérieur : mes billets en triple exemplaire, l’autorisation de sortie du territoire, mon passeport, une photocopie de mon passeport, une photocopie de la photocopie, une feuille avec des numéros de téléphone et notre itinéraire, et un plan du désert de Gibson annoté de partout avec du stylo bleu.
Une fois dans la file d'attente, je n'arrive pas à décrocher mon regard de la pochette.
— Une photocopie de la photocopie ?
Encore essoufflée, Lucie répond :
— On ne sait jamais.
— Tout est dans la même pochette. Si tu la perds, tu peux dire goodbye à la photocopie et à la photocopie de la photocopie.
Elle ouvre la bouche, reste immobile une seconde, réfléchit... puis la referme.
— Mince, tu as raison, finit-elle par admettre. Je vais ranger ça différemment.
Je pince les lèvres, un peu déçu. Elle n'a pas remarqué que j'avais appris un nouveau mot. Je me suis entraîné cette nuit en regardant le dernier Mission Impossible en anglais sous-titré.
J'espère que je n'ai pas oublié de rebrancher le frigo.
Au comptoir d’enregistrement un peu plus loin, une hôtesse regarde mon passeport et dit quelque chose en anglais.
Rien compris. Je réponds par réflexe :
— Yes.
Elle écarquille les yeux.
— Yes, you do have a gun in your backpack ?!
Lucie me marche sur le pied.
— No, he doesn't...
Elle me fusille du regard puis se tourne vers l'hôtesse en esquissant un sourire gêné.
— Sorry. He doesn’t speak English very well.
L'hôtesse lui répond quelque chose que je ne comprends toujours pas. Lucie lui montre le formulaire signé par l'homme en toge. La bouche de l'hôtesse forme un "o". Elle pivote la tête vers moi et me sourit bizarrement. Un sourire australien, certainement. Ses dents sont très blanches. Je ne sais pas si elle essaye de se montrer polie ou si elle se moque de moi. J'ai encore l'impression d'avoir six ans. Le voyage commence bien...
Mais je lui souris quand même en retour. J'espère juste qu'elle comprend les sourires français.
Dans la file pour les contrôles de sécurité, j'ouvre mon sac à dos et commence à remplir des bacs en plastique avec mes affaires.
— Mais enfin ! Pourquoi as-tu pris ça avec toi ?
Lucie pointe du doigt un panneau qui indique : NO LIQUIDS. J'ai peur de comprendre. Elle traduit pour moi.
Je fronce les sourcils, mécontent.
— J'en ai besoin. C'est pour faire de la bière.
— On va dans un avion, Jean Celestin, pas dans le cellier qui te sert de laboratoire.
Lucie me confisque mon flacon de liquide vaisselle et le jette dans une poubelle transparente déjà pleine de parfums, de shampoings et de flacons de lubrifiant de plus de 100 mL.
Je regarde avec un pincement au coeur le liquide jaune couler sur un tube de dentifrice couvert de caractères cyrilliques.
Mauvais présage.
Dans l’avion, Lucie range nos sacs dans les compartiments au-dessus des sièges et s’installe côté hublot. Je m'assieds sans un mot à côté d'elle, teste l'inclinaison du siège... Ouch, à peine quelques centimètres en arrière. Quelque chose me dit que je ne vais pas dormir de tout le vol.
Une voix parle dans les haut-parleurs. Encore de l’anglais. Je ne comprends rien. Puis la même voix monocorde s'exprime à nouveau, en français cette fois. On dirait que le type parle avec le micro à l'intérieur de la bouche. Rien compris non plus.
L’avion décolle.
Mon estomac reste au sol quelques secondes avant de me rejoindre.
Lucie serre les accoudoirs comme si elle avait peur que l'avion se disloque au-dessus de la Beauce. Elle fixe le hublot avec une intensité presque religieuse.
— Ça va bien se passer.
Je ne sais pas si elle dit ça pour moi ou si elle négocie avec le ciel.
Après une quinzaine de minutes, l’appareil se stabilise enfin et le signal lumineux s’éteint. Les hôtesses et les stewards réapparaissent avec leurs chariots. Ha. Enfin quelque chose d'intéressant.
Poulet en sauce indéterminée. Riz pas cuit. Petit pain triste à mourir sous plastique hermétique. Briquette de jus d'ananas... C'est le plateau-repas le plus misérable que j'ai jamais vu de ma vie. À tous les coups, ça sort d'un frigo athée.
Je ferme les yeux et prends mon courage à deux mains.
— L'Evangile selon la Croûte accueille tous les fidèles en son sein, L'Evangile selon la Croûte accueille tous les fidèles en son sein, L'Evangile selon la Croûte accueille...
— Qu'est-ce que tu baragouines ?
Je rouvre les yeux.
— Rien.
Lucie incline la tête au-dessus de son poulet.
— Tu ne trouves pas qu’il sent bizarre ?
Je renifle.
— Il sent la tristesse.
— Je suis sérieuse, Jean Celestin.
— Moi aussi.
Elle hésite encore quelques secondes, puis pique dans le poulet avec sa fourchette en bois recyclé qui râpe les doigts mais qu'est-ce que c'est que cette m-.
J'arrête le fil de mes pensées et me ressaisis.
Lucie se résigne à manger. Je fais de même. Le poulet est trop salé et gluant, le riz croque sous la dent. Je mâche sans joie. La compagnie aérienne teste ma foi, elle aussi.
La briquette de jus d'ananas est posée à l'envers sur mon plateau. Je détourne les yeux, très mal à l'aise.
Mauvais présage...
Les heures passent. L’océan s’étire sous nous, vaste et indifférent.
Alors qu'elle me parlait sans interruption depuis une trentaine de minutes de tous les monuments qu'elle aimerait visiter une fois que j'en aurai terminé avec les kangourous, Lucie devient soudainement silencieuse.
Ce n'est pas le même silence que celui dans lequel elle se terre quand elle classe mes papiers ou trie mes chaussettes. C'est une autre sorte de silence. Plus intérieur. Plus... stratégique.
Elle se redresse. Se rassied au fond du siège. Croise les jambes. Les décroise. Ajuste sa ceinture. La desserre d’un cran. Regarde droit devant elle.
— Ça va ? demandé-je.
— Très bien.
Un son discret retentit sous elle.
Lucie se fige.
Est-ce qu'elle a... ?
— C’est la pression de la cabine, murmure-t-elle d'un ton d'excuse.
Je hoche la tête avec gravité. Il n'y a pas de quoi en rire. La pression de la cabine est connue pour révéler toutes les failles humaines. Celle de la bière aussi...
Je repense au liquide vaisselle.
Quelques minutes plus tard, une seconde flatulence surgit. Une odeur de lave-vaisselle bouché se diffuse dans la cabine. Une petite fille, deux rangées plus loin, s'écrie d'une voix de crécelle :
— Eeh, maman ! Maman ! Y'a quelqu'un qu'a pété !
Des passagers rient. Un autre tousse exagérément.
Lucie est livide.
— Ce fichu poulet... murmure-t-elle.
Elle détache brusquement sa ceinture et se lève, une main crispée sur son ventre.
— Je reviens.
Elle se faufile entre mes genoux et le siège de devant et se dirige vers les toilettes, au bout de l'allée. Le voyant lumineux WC passe du vert au rouge.
Je reste seul avec les plateaux, la briquette de jus d'ananas et mes pensées.
Je regarde la briquette.
Elle n’a pas bougé.
Jus d’a-na-nas.
Il se cache avec deux autres syllabes, mais je l’ai reconnu. Un sourire tordu se glisse sur mes lèvres.
Je chuchote :
— Je t’ai vu, tu sais...
L’Australie est encore loin.

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