Mende 25 novembre – Cécile et Vanessa
Vanessa se rassit après avoir terminé son exposé. En tant que Commissaire de Police elle était d’un rang légèrement plus élevé que Cécile et, à ce titre, dirigeait l’enquête, ce d’autant que trois des meurtres avaient été commis à Paris. C’est donc elle qui avait présenté les derniers développements. Dans les faits, les deux femmes avaient tacitement décidé que la hiérarchie ne compterait pas entre elles. Elles en plaisantaient parfois, Cécile disant que dès qu’elle aurait son quatrième galon et son concours de l’Ecole de Guerre, elle aurait rattrapé son retard, ce à quoi l’autre répondait que, d’ici là, elle serait passé divisionnaire.
A peine arrivées à Marvejols, un message de Salvi leur annonçait que le procureur voulait un point sur l’affaire. Elles étaient attendues à Mende. Vanessa qui pensait avoir échappé, au moins jusqu’au lendemain, à la conduite de Cécile avait poussé un long soupir en s’apercevant qu'en plus, maintenant, la neige tombait dru.
La jeune commissaire observait le procureur de Mende, c’était un homme de petite taille, assez fluet, auquel son crâne soigneusement rasé, ainsi qu'un regard, à la fois doux et pénétrant, donnaient des allures de bonze. Il était difficile de deviner son âge. Eudes Vallandier était une énigme dans le monde judiciaire : comment ce juriste brillant, né d’une excellente famille, nanti d’un impressionnant carnet d’adresses, comptant notamment un ancien Garde des Sceaux et un Membre du Conseil Constitutionnel, avait-il pu atterrir dans un poste aussi modeste ? Beaucoup de ses collègues cherchaient une raison cachée, le « cadavre dans le placard », qui seul, selon eux aurait pu expliquer cet exil. Comment imaginer qu’il s’agissait tout simplement d’un choix ?
Pour ce célibataire endurci, érudit, admirateur des Stoïciens, vivre dans un des territoires les moins peuplés de France, en compagnie de ses livres et de son chien représentait le bonheur parfait.
Le Procureur resta un moment silencieux comme perdu dans ses pensées. Sa voix douce surprit Vanessa.
- Merci beaucoup, Madame le Commissaire. Il s’arrêta de nouveau, Nous pouvons d’abord en déduire ceci : L’hypothèse très déplaisante d’une implication du Baron de Rignac s’éloigne. Nous en sommes heureux.
Louval se tortilla sur sa chaise, il était de très mauvaise humeur de ne pas avoir été averti de la piste « Rignac ». Il en voulait à Salvi mais n’osait pas faire de reproche direct au colonel.
- Monsieur le Procureur, je pense que c’est aller vite en besogne d’écarter la culpabilité de Rignac. Ce n’est pas parce que c’est un notable… nous sommes quand même en République.
En terminant sa phrase, il réalisa qu’il était sans doute allé un peu loin. Le Procureur le fixa avec un regard d’entomologiste et laissa passer un long moment avant de reprendre, toujours de cette voix étrangement douce.
- Monsieur le Commissaire Principal, j’ai seulement dit que cette hypothèse s’éloigne, soyons précis, chaque mot a un poids, surtout dans nos métiers… - Louval encaissa - Et oui, j’en suis très heureux car je serais particulièrement choqué qu’une personnalité comme le Baron de Rignac ait pu commettre des actes aussi abjects… ce serait pire qu’un crime… une faute de gout.
Vanessa ne voyait pas bien ce que le statut social de l’éventuel tueur changeait à l’affaire… il lui semblait qu’ici, s’il n’y avait rien à redire au sujet de la Liberté, encore moins pour celui de la Fraternité… l’Egalité, elle, laissait un peu à désirer. Elle s’abstint cependant du moindre commentaire, après tout il ne lui déplaisait pas que son pénible collègue se fasse remettre en place.
Vallandier se désintéressa du cas Louval et se tourna ostensiblement vers Vanessa.
- Comme vous l’avez fort bien souligné, Madame le Commissaire, la nouvelle piste nous confronte à un nouveau mystère. Celui qui est désormais le principal suspect est hors de cause pour le dernier meurtre, puisqu’il était entre vos mains en garde à vue à Paris au moment des faits. Il nous faut donc envisager qu’il n’y ait, non pas un seul, mais deux tueurs. C’est là que Rignac reste possible, comme complice…
- Oui, mais cette dernière hypothèse me semble très improbable. Notre nouveau suspect, par contre, l’est de plus en plus.
- De faux papiers tout à fait remarquables, d’après les investigations de votre adjoint…
- Effectivement approuva Vanessa, ce qui ajouté à son vrai-faux logement nous donne un profil assez inquiétant. Je pense maintenant que, le soir où nous l’avons ramassé, il a fait exprès de se faire arrêter.
- Une excellente manière de se mettre hors de cause pour le dernier meurtre, enchaina Cécile… quel meilleur alibi que d’être sous les verrous ?
- Et de nous orienter vers une fausse piste…
- Alors Madame la Commissaire, que proposez-vous maintenant ? interrogea le Procureur. Quel dommage poursuivit-il pensif… si seulement mon homologue Parisien vous avait écouté…
Vanessa sentit que « Charles », son soupirant platonique, allait au-devant des ennuis, elle voulu le défendre car elle l’appréciait et le trouvait assez touchant, ce qui était sans doute bien loin de ce qu’il espérait.
- Vous savez, je n’avais rien, d’ailleurs moi-même j’étais à 100 lieues de le soupçonner.
- Certes, Madame la Commissaire, mais quelles qu’aient été vos raisons, vous vouliez le garder sous la main… l’intuition… voilà une qualité précieuse, détecter des signaux faibles même si, sur le moment vous ne savez pas les interpréter. Bien, alors que faisons-nous.
Louval intervint, coupant la parole à Vanessa.
- On met le paquet : barrages, diffusion d’avis de recherche, ratissage des indics…
- Humm, êtes-vous d’accord, Madame la Commissaire ?
- Il me semble qu’il vaudrait mieux qu’il ne sache pas que nous le soupçonnons. Lançons une recherche pour disparition inquiétante en laissant entendre que nous craignons qu’il ait été victime du tueur.
- Voyez Louval, un peu de subtilité… ça ne nuit pas. Je suis d’accord avec vous Madame la Commissaire. Il est clair que nous avons à faire à un criminel aguerri.
Salvi intervint.
- Je suis d’accord avec Vanessa, nous avons un client sérieux, il faut ruser… mais la planque, les faux papiers… son numéro pendant l’interrogatoire… ce type à l’habitude de la clandestinité. Cécile, tu as toujours des contacts à la DGSE ?
- Oui, je peux tâter le terrain, ils me diront rien, ils vont me balader, mais ça vaut quand même le coup d’essayer… à quoi pensez-vous mon Colonel, un de leurs agents qui aurait pété un câble ?
- Je ne sais pas, oui, peut-être… ou alors un méchant d’en face dans la nature…
Vallandier hocha la tête.
- Piste intéressante mon Colonel mais si, vous avez raison, nos amis du renseignement ne diront effectivement rien. Ces histoires-là se règlent « en famille »... Je ne crois pas à la piste Rignac. Je n’y ai jamais cru d’ailleurs. Par contre, j’ai le sentiment que d’une manière ou d’une autre, tout cela est tout de même lié à lui. Tout a quand même été fait pour nous orienter sur sa piste.
- Sauf l’histoire de la femme qui ne correspond pas… lâcha Vanessa, mais je suis d'accord avec vous, Monsieur le Procureur.
- Suprême habileté peut-être, nous lancer sur la piste de Rignac mais donner délibérement une fausse information pour que tout ne coïncide pas trop miraculeusement ? Intervint Cécile.
Le Procureur regarda le Colonel.
- Vous aviez raison, mon Colonel, elles ne sont pas mal vos protégées.
En quittant le Palais de Justice, Vanessa remarqua que Salvi, resté en arrière, embrassait par trois fois le Procureur… - Et encore un se dit-elle… par contre c’est clair que Louval n’en est pas où alors pas de la même loge, ironisa-t-elle en pensée.

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