#Nuit de terreur
La flamme de la bougie crachait de la cire fondue sur la table. Hélène regardait Robert, son visage, les rides autour de sa bouche, la façon dont ses mains tremblaient contre le bois. Pas comme un tremblement de vieillard, autre chose. Quelque chose qui venait de l'intérieur, qui remontait à la surface après avoir été enfoui trop longtemps.
— Parle-moi, mon amour, tu sais que tu peux tout me dire.
Sa voix était douce, mais Robert entendit ce qu'elle ne disait pas. L'inquiétude. La peur, peut-être. Elle savait. Pas les détails, pas encore, mais elle savait qu'il y avait quelque chose de pourri en lui, quelque chose qui le rongeait depuis des années. Il inspira. L'air avait un goût de fumée et de poussière, le goût de cette vieille maison qui avait vu trop de choses, qui avait gardé trop de secrets dans ses murs. Ses poumons brûlaient, pas à cause de l'air, mais à cause de ce qu'il s'apprêtait à faire.
— Les enfants ? demanda-t-il.
— Ils sont là-haut, je leur ai dit de ne pas descendre.
Pas d'échappatoire, alors. Plus d'excuses. Juste lui, Hélène et cette putain de bougie qui faisait danser des ombres sur les murs comme des fantômes qui attendaient leur tour pour parler.
— Tu le sais, un secret me ronge depuis trop longtemps.
Les mots sortaient mal, hachés, comme s'il les vomissait.
— Il est temps que tu connaisses la vérité, aussi douloureuse soit-elle.
Hélène ne respira plus. Il le vit, la façon dont sa poitrine se figea, dont ses doigts se crispèrent sur le bord de la table. Elle savait que ce qui allait suivre changerait tout.
Plus tôt ce soir-là, le soleil avait disparu derrière les vieux murs de la demeure des Vallente. La lumière s'était retirée comme une marée, laissant derrière elle cette obscurité épaisse, presque vivante. Dans le salon, le feu crépitait et sifflait dans la cheminée. Robert était assis près de l'âtre, sentant la chaleur sur son visage, mais incapable de se réchauffer vraiment. Le froid venait de l'intérieur.
Hélène le dévisageait. Elle le regardait toujours de cette façon, avec affection, avec patience. Comme si elle pouvait voir à travers lui, voir la tempête qui faisait rage dans sa tête, les souvenirs qui le déchiraient la nuit quand il ne dormait pas. Pendant des années, il avait gardé tout ça pour lui. Les secrets, les ombres. Les choses qu'il avait faites, les choses qu'il avait vues. Il s'était dit qu'il la protégeait. Qu'il protégeait les enfants. Mais ce soir, pour leur anniversaire de mariage, bordel, il avait décidé que c'en était assez. Les chaînes du silence devaient être brisées, même si ça devait tout détruire.
Il prit les mains d'Hélène. Elles étaient chaudes, vivantes. Les siennes étaient froides, mortes.
— Mon amour, il est temps d'affronter mes démons.
Sa voix se brisa sur le dernier mot.
— Je vais tout te dire. Je t’en prie, ne me juge pas.
Elle hocha la tête. Pas de mots. Juste ce regard qui disait qu'elle serait là, qu'elle l'écouterait, qu'elle ne le quitterait pas. Pas encore, en tout cas.
Alors Robert commença à parler. À déterrer les morts. À ouvrir les tombes qu'il avait scellées dans sa tête pendant toutes ces années.
Et dans la cheminée, le feu crépitait et sifflait, comme s'il riait.
***
Ces aveux, aussi difficiles soient-ils, Zak s'en fichait pas mal.
Cinq ans, et déjà il construisait des mondes entiers avec trois fois rien. Ce soir-là, sa chambre sentait le coton des peluches et cette odeur bizarre de plastique chaud que dégagent les jouets quand on les manipule trop longtemps. La lune crachait sa lumière blafarde à travers les rideaux, découpant des formes tordues sur le tapis. Des ombres qui ressemblaient à des griffes et des gueules ouvertes.
Il avait empilé les coussins du canapé, ceux que maman lui interdisait de prendre, mais bon, elle était occupée en bas. Trois coussins bordeaux pour le château fort. Deux coussins beiges pour la montagne du dragon. Les peluches formaient une armée hétéroclite, un ours borgne à côté d'un lapin dont l'oreille pendait comme un membre cassé. Zak les avait disposés avec soin, chacun à sa place dans la bataille qui se préparait.
Ses figurines préférées menaient la charge. Un chevalier en plastique bleu dont l'épée avait été mâchouillée par le chien l'année dernière. Un robot rouge avec un bras manquant. Un dinosaure vert qui n'avait rien à faire dans cette histoire mais que Zak adorait trop pour l'exclure.
— En avant, chuchota-t-il, poussant le chevalier vers l'armée de monstres.
Trois figurines de monstres achetées au supermarché, plus un crayon qui faisait office de dragon parce que le vrai dragon en plastique avait disparu quelque part sous le lit.
— On va tous vous botter le cul.
Il avait entendu papa dire ça un jour. Ça sonnait bien.
Le chevalier escaladait la montagne-coussin. Le robot le couvrait avec son bras unique. Le dinosaure, eh bien, le dinosaure bouffait un des monstres parce que c'était un dinosaure et que c'était ce qu'ils faisaient de mieux.
Zak murmurait les dialogues, changeant de voix pour chaque personnage. Le chevalier parlait grave, comme papa quand il était en colère. Le robot avait une voix de robot, évidemment, toute métallique et saccadée. Le dinosaure grognait juste, mais c'était un grognement très expressif.
La bataille faisait rage. Des peluches tombaient du château, le crayon-dragon crachait du feu invisible. Le chevalier plongeait son épée mâchouillée dans le ventre du monstre en chef, une figurine de loup-garou avec de la peinture écaillée.
Zak ne remarquait rien d'autre. Pas les craquements du plancher. Pas le silence soudain qui s'était installé en bas, ce silence épais qui précède toujours les merdes monumentales.
Il jouait. C'est tout ce qu'il faisait. Jouer. Dans sa tête, les héros gagnaient toujours.
***
Marie, elle, était au téléphone avec sa copine Chloé. Onze ans, et déjà elle passait des heures à papoter de tout et de rien. Sa chambre sentait le vernis à ongles, rose bonbon, étalé sur ses orteils une heure plus tôt, et ce parfum bon marché qu'elle avait piqué à maman.
— Non mais attends, il a vraiment dit ça ? gloussa-t-elle, coinçant le combiné entre son oreille et son épaule pendant qu'elle feuilletait un magazine people.
— Quel con.
Chloé riait à l'autre bout du fil. Un rire aigu, presque hystérique. Elles parlaient de Lucas, ce crétin de cinquième qui se prenait pour un cadeau du ciel alors qu'il avait de l'acné plein la gueule et des dents de travers.
Marie s'allongea sur son lit, les jambes en l'air contre le mur. Position favorite pour les longues conversations. Le papier peint de sa chambre était couvert de posters de boy bands aux sourires trop blancs et aux cheveux trop coiffés. Des garçons qui ne ressemblaient en rien à Lucas le boutonneux, Dieu merci.
— Et Sophia, elle a dit quoi ?
— Elle s'en fout. Tu sais comment elle est.
Marie le savait. Sophia s'en foutait de tout, c'était son truc.
En bas, la musique s'était arrêtée. Marie ne le remarqua pas vraiment. Les parents mettaient toujours la même playlist pourrie, de toute façon. Peut-être qu'ils avaient décidé de passer à autre chose. Peut-être qu'ils s'embrassaient comme des ados, ce truc dégueu qu'ils faisaient parfois quand ils pensaient que personne ne regardait.
— Attends, j'ai une autre histoire, dit Chloé, sa voix grésillant légèrement dans le combiné.
— Tu te souviens de Mathieu, le grand brun de quatrième ?
Marie se souvenait. Évidemment qu'elle se souvenait. Mathieu était canon, même si elle ne l'avouerait jamais à haute voix.
Elle tortillait une mèche de cheveux autour de son doigt, souriant bêtement au plafond. Onze ans, et le monde entier se résumait à des ragots, des boy bands et des garçons qui ne savaient même pas qu'elle existait.
Elle ne savait pas que dans vingt minutes, tout allait partir en couilles.
Pour l'instant, elle riait. C'est tout ce qui comptait.
***
La conversation s'arrêta net. Un son aigu déchira la nuit, la sonnette, qui grinçait comme un couteau sur du verre. Marie se leva. Qui venait à cette heure ?
Elle se pencha par-dessus la rampe, scruta le rez-de-chaussée. L'obscurité avalait tout, épaisse comme de la mélasse. Son cœur cognait, mais c'était idiot, juste la sonnette, bordel.
Zak était déjà dans l'escalier, une silhouette découpée dans le noir. Elle ne reconnu pas immédiatement son petit frère qui descendait vers... quoi ? La panique lui serra la gorge, puis s'évanouit. Putain, elle devenait parano.
— Zak, remonte. Je m'en occupe.
Sa voix était basse, râpeuse. Le gamin obéit sans un mot, referma sa porte. Le royaume magique qu'il avait bâti avec ses cubes et ses figurines disparut derrière le panneau de bois. Elle savait qu'il écouterait. L'oreille collée au mur, probablement. Les enfants faisaient toujours ça.
Marie descendit. Sa main glissait sur la rampe, moite. Les lumières projetaient des ombres qui bougeaient comme des choses vivantes. Elle s'arrêta au bas de l'escalier, se fondit dans le noir. Son père était déjà à la porte. La lumière extérieure l'éclairait par en dessous quand il ouvrit, son visage ressemblait à un masque mal ajusté.
Elle ne voyait pas les visiteurs. Mais la posture de son père, la façon dont ses épaules s'étaient raidies, la ligne de sa mâchoire... quelque chose clochait. L'air devint dense, oppressant. Elle resta figée, invisible dans l'ombre de l'escalier. Impossible de détourner le regard.
Des murmures filtraient par la porte entrouverte. Des bribes de mots. Suffisant pour comprendre que ce n'était pas une visite normale. Pas à cette heure. Pas avec cette tension qui crépitait dans l'air comme de l'électricité statique.
Un frisson lui parcourut l'échine. Pas le genre romantique des films, celui-là était froid, visqueux, qui s'accrochait à la peau. La terreur montait en elle, une chose rampante qui grimpait depuis son ventre. Les détails restaient flous, mais elle sentait la menace. Quelque chose de mauvais était arrivé à leur porte.
Le noir semblait s'épaissir, se solidifier. Comme si la maison elle-même retenait son souffle. Chaque recoin, chaque angle mort devenait une présence, quelque chose qui observait, qui attendait. Marie resta immobile, les yeux rivés sur son père et cette porte ouverte sur la nuit.
***
Marie rebroussa chemin sans même y penser. Ses pieds trouvèrent les marches, silencieux sur le bois ciré. Elle remonta. Mais quelque chose, l'instinct, peut-être, ou cette putain de voix dans sa tête qui hurlait « protège-le », la fit s'arrêter à l'étage. Elle jeta un œil en bas.
Rien. Juste le couloir vide, la lumière du salon qui filtrait.
Son pouls cognait dans ses oreilles, 140 battements par minute facile. Ses mains étaient moites. Elle se dirigea vers la chambre de Zak.
La porte était entrouverte. Elle la poussa.
— Zak, viens avec moi. Maintenant.
Sa voix sortit tendue comme un câble d'acier prêt à claquer.
Zak leva la tête de son carnet de dessins, sourcils froncés. Il ne comprenait pas. Il la suivit quand même, pieds nus sur le parquet, pyjama froissé, cheveux en bataille. Cinq ans et déjà cette capacité à lire l'urgence dans le ton de sa sœur.
Marie le conduisit jusqu'au placard sous l'escalier du grenier. L'endroit où il rangeait ses feutres, où il accrochait ses dessins avec du scotch. Un mètre carré d'espace sombre qui sentait le bois et la poussière.
Elle ouvrit la porte. L'obscurité à l'intérieur était épaisse, presque solide.
— Tu restes là jusqu'à ce que je revienne te chercher.
Zak sourit, pensant à un jeu. Cache-cache, peut-être, ou une chasse au trésor nocturne.
— C'est pas un jeu, Zak.
Elle s'accroupit, le regarda droit dans les yeux. Ses mains sur ses épaules, fermes.
— Tu restes ici. Tu bouges pas. Tu fais pas de bruit. Tu m'entends ?
Le sourire de Zak s'effaça. Il hocha la tête, lentement. Marie l'embrassa sur le front. Ses lèvres étaient sèches. Elle referma la porte, doucement, jusqu'au déclic du loquet.
Elle resta là, debout dans le couloir, à fixer la porte close. Son souffle court. Ses mains tremblaient, juste un peu ; un tremblement fin qu'elle ne pouvait pas contrôler. En bas, quelque chose bougea.
Un craquement. Peut-être la maison qui se tassait. Peut-être pas.
Marie serra les poings et redescendit l'escalier.
***
Dans le noir, Zak écouta. Les murmures de sa sœur s'étaient tus. Plus rien. Le chaos commença, des voix qui montaient, qui se brisaient, des mots qu'il ne comprenait pas mais dont le ton lui glaçait les os. Des cris. Pas des cris de colère. Des cris de peur pure, le genre de sons qu'on ne peut pas contrôler, qui vous échappent quand quelque chose de vraiment mauvais arrive.
Il se recroquevilla plus profondément dans le placard, les genoux contre la poitrine, les mains plaquées sur les oreilles. Ça ne servait à rien. Les sons passaient quand même. Des bruits sourds. Des impacts. Quelque chose qui tombait, lourd, qui heurtait le sol avec un bruit mat et définitif. D'autres bruits suivirent, des craquements, des grincements, des sons qu'il n'arrivait pas à identifier mais qui lui donnaient envie de vomir.
Sa mère criait. Elle ne criait plus.
Son père criait. Lui non plus.
Des bruits de pas, rapides, désordonnés. Des objets qu'on renversait. Le tintement du verre brisé. Un son humide, répété, comme quelqu'un qui marchait dans une flaque. Zak serra les dents si fort que sa mâchoire lui fit mal. Son souffle sortait par saccades irrégulières, trop bruyantes, beaucoup trop bruyantes. Il essaya de respirer plus doucement, mais son corps refusait d'obéir.
Le silence tomba.
Pas un silence normal. Un silence épais, oppressant, qui pesait sur lui comme une couverture mouillée. Il attendit. Écouta. Rien. Pas de voix. Pas de pas. Juste ce silence terrible qui s'étirait, s'étirait encore, jusqu'à ce que Zak ne sache plus depuis combien de temps il était là, recroquevillé dans le noir.
Il voulait sortir. Il voulait voir. Il voulait que quelqu'un lui dise que tout allait bien.
Mais il n'osait pas bouger.
Les minutes devinrent des heures. Peut-être. Il ne savait plus. Le temps n'avait plus de sens dans ce noir absolu. Son corps tremblait, ses muscles tétanisés par la peur et l'immobilité forcée. La fatigue commença à s'infiltrer, lourde, insistante, se mêlant à la terreur jusqu'à ce qu'il ne sache plus où l'une finissait et où l'autre commençait.
Ses paupières devinrent lourdes malgré lui. Il lutta. Essaya de rester éveillé. L'épuisement était plus fort que la peur, finalement. Plus fort que tout. Il sombra.
Dans ses rêves, les ombres avaient des dents. Les cris résonnaient encore, lointains, déformés, comme des échos venus d'un endroit très profond et très sombre. Dans ces rêves, il courait, courait sans cesse, mais ses jambes ne le portaient jamais assez vite, jamais assez loin.
***
Quand il revint à lui, des bras le soutenaient. Pas les bons bras. Un uniforme bleu marine, raide sous ses doigts. Une lampe torche balayait l'obscurité, le faisceau découpant des tranches de noir et de moins-noir, mais rien qui ressemblait à ce qu'il cherchait.
Il cligna des yeux.
— Où sont mes parents ?
Sa voix sortit toute petite, cassée en deux au milieu. Il toussa. Ses mains agrippèrent le tissu de l'uniforme, cherchant quelque chose de solide dans ce monde qui penchait.
Le flic ne répondit pas. Il serra le gamin contre lui, ses gants sentant le caoutchouc neuf. Ses yeux regardaient ailleurs, vers les scènes de chaos, les meubles renversés, le verre brisé.
Le garçon suivit son regard. Comprit sans comprendre.
— Où ils sont ?
Toujours rien. Le flic avança, ses bottes crissant sur le gravier de l'allée. Une voiture de police attendait, portières ouvertes.
Le flic le serra plus fort. Trop fort. Comme s'il essayait de le maintenir en un seul morceau.
Le garçon comprit. Pas avec des mots. Pas avec de la logique. Une certitude froide s'installa dans son ventre, lourde comme du plomb.
Ils ne sortiraient pas de cette maison.
Ils n'en étaient jamais sortis.

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