Penku
La porte s’entrebâille... premier choc, l’odeur. Un mélange de renfermé, de sueur des jours d’avant et de tabac froid. Je bloque ma respiration, pousse encore le battant et reste figé, ébloui par la luminosité… marron ! Ça existe, ça, une luminosité marron ? Le Gros doit expirer tellement de merde qu’il en a enduit les stores, je ne vois que ça. J'avance, la porte bien huilée s'écarte en silence et le voilà.
Il n’est pas seul, pourtant je ne remarque que lui. Il trône derrière son bureau marron, marron comme son costume défraichi, marron comme sa tignasse grasse, marron comme son haleine immonde. Dans la lumière scatologique, d'autres personnages apparaissent. La secrétaire de la vie scolaire, neutre, aussi passionnée par mon cas que par le ramassage des cahiers d’appel du matin. A l’autre angle du bureau, debout également, ma prof d’histoire, le pourquoi de ma présence ici. Elle se tortille sur ses hauts talons, fixant un point quelque part au-dessus de mon arcade sourcilière gauche. Hep ! Mes yeux sont plus bas… Un remord par hasard ?
Il faut bien l’avouer, d’habitude elle est canon, mais là, par comparaison au Gros elle est carrément magnifique. De quoi hanter la solitude de mes nuits adolescentes. Mes coturnes n’ont pas fini de me chambrer sur mon sommier musical.
Mal huilé, lui.
- Asseyez-vous !
Retour à la réalité. Par défi, parce que j’ai lu quelque part qu’être assis mettait en position d’infériorité - pour elle aussi - je demande à rester debout.
- Comme vous voulez. De toute façon, nous n’en avons pas pour longtemps. Vous passez en conseil de discipline pour avoir manqué de respect à Mlle Tourmet, votre professeure d’histoire. Des objections ?
Il jubile le Gros, depuis le temps qu’il cherche à me coincer, c’est Byzance ! En même temps, je ne peux pas lui en vouloir. La semaine dernière, quand on lui joué le coup du « Train postal », il a quand même chargé.
Au beau milieu de la nuit, alerté par le barouf, il est descendu de son appart sous les combles et a débarqué en robe de chambre. En entrant dans le dortoir, il n’a pas été déçu, l’Immonde, nous lui avions préparé un spectacle dantesque. Le pion coincé dans sa tute, porte bloquée par un tas de chaises, le compteur électrique éteint, une barricade de lits au milieu du dortoir et une bataille de polochons homérique, aile nord contre aile sud. Par comparaison, Guadalcanal c’était la fête au village.
Au bout d’un moment, quand le Gros en a eu marre de courir après des ombres, il a enfin eu l’idée de s’approcher du compteur électrique. Pas trop tôt ! Cela faisait une bonne demi-heure que j’étais planqué là, à l’attendre, polochon à bout de bras.
Dans le noir j’ai senti l’odeur, vu sa masse plus sombre… Alors j’ai soulevé haut mon arme moyenâgeuse et j’ai frappé de toutes mes forces. Shtung ! Cela doit encore le gratter. Même au milieu des plumes, des crampons de rugby tassés au fond de la taie ça laisse des traces.
- Cela vous fait rire ?
Je me reprends, difficile lui expliquer la raison de mon sourire.
- Pas du tout, Monsieur le conseiller, mais je pense juste qu’il s’agit d’un malentendu. J’ai posé une question d’histoire un peu pointue à Mlle Tourmet et ne sachant que répondre, elle m’a répliqué qu’elle n’était pas une encyclopédie. Par réflexe, j’ai répondu que c’était dommage, qu’une encyclopédie comme elle, on aimerait bien la feuilleter. Pour moi, c’était plus un compliment qu’un manque de respect et…
- Trois jours !
Bon, je m’en sors pas trop mal, mais va falloir expliquer ça aux parents maintenant. Le vieux va encore piquer une colère noire. À rester trop longtemps au pensionnat, j’ai presque oublié que les coups de ceinture, aussi, laissent des traces.

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