Chapitre 1
“I have a dream”. Non, ça c’est Martin, c’est pas moi. Pourtant, moi aussi j’ai fait un rêve. Un rêve con. J’achetais une paire de chaussures. Trop grandes, puis moches en plus. Non je déconne. Ça non plus c’était pas moi.
Gardez vos questions, bande d’indiscrets. Il m’appartient. À moi et à personne d’autre. En plus, vous ne ratez rien, il était vraiment naze. Mais il a débouché sur un autre. Un beaucoup moins stupide, mais que j’avais oublié depuis longtemps.
Vous savez ce que c’est. On se dit qu’on a toute la vie devant nous. Qu’on verra plus tard, quand on sera “grand”. Mais plus tard, on se construit un avenir, on fait des enfants. Et c’est pas avec des lubies qu’on paye le crédit de la maison.
Alors on enfouit, et on avance.
Puis un matin, on se réveille, et on a 37 ans.
On a un mari, des enfants, un boulot qu'on aime et même des chats. Mais… on a abandonné ses rêves. On a oublié ce qu’on clamait quand on avait 18 ans et qu’on fumait des joins avec les copains.
— Un jour, j’écrirai un bouquin.
— Cool ! Et ça parlera de quoi ?
Bonne question. Pendant longtemps, je n’ai pas su. Jusqu’à ce songe. J’imagine que mon subconscient a voulu me secouer. Plusieurs fils ont dû se toucher là haut, ça a fait court circuit, et les plombs ont sauté.
C’était le moment. Le moment de commencer à écrire, pas le moment pour péter les plombs, parce que ça… si ça existait, ça se saurait.
Alors j’ai écrit. Mon rêve déjà. C’était le bordel, il y avait des trous partout. Je rêve en diapositives, c’est n’importe quoi. Alors je les ai bouchés à coup d’imagination, et j’en ai tiré un truc qui ne m’a pas trop déplu. Du coup j’ai eu envie de recommencer. Avec autre chose, 100% improvisé cette fois.
Et là… Un monde s’est ouvert à moi.
Je vous dirai que ce n’est pas moi qui l'ai inventé, et certains me comprendront. C’est eux qui sont venus me chercher. Mes personnages, je veux dire. Je me demande même si ce n’est pas eux qui ont provoqué cet électrochoc, parce qu’ils avaient besoin de moi pour raconter leur histoire. Je les imagine bien, chacun tenant un fil, et décomptant à rebours avant de les connecter. Bande de petits cons ! Vous étiez obligés d’y aller si fort ?
C’est fou hein ? Je sais. J’ai cru être possédée. Qui se lève en sursaut à trois heures du matin pour écrire ? C’est comme si on cognait à l’intérieur de mon crâne. Toc toc toc ! “Lève toi, feignasse !”. Le réveil qui sonne dans trois heures trente, c’est un détail pour eux. Il faut écrire maintenant.
Alors, je vous vois venir avec vos questions assassines. Enfin, pas vous. Eux. Ceux qui ne liront pas ces lignes. “Tu sais que c’est difficile de se faire publier ?” “Est-ce qu’au moins tu sais écrire ?” “Qu’est-ce que tu aurais de plus que les autres ?”
— Je sais, j'espère, et rien du tout.
Voilà mes réponses. J’ajouterais bien que je vous emmerde, et que si vous n’avez pas de rêves, c’est triste pour vous. Mais ce n’est pas parce que rien ne vous anime qu’il faut que je m’éteigne aussi. Mais ça, je ne le dirai pas. On m’a appris la politesse. Alors je souris, et je vous emmerde avec les yeux.
Je suis comme Martin. J’ai des rêves trop grands, et ça fait rire les gens.

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