Chapitre 2

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Un mois s’est envolé depuis la visite du richissime mécène : M. Harrold Lawrence ; l’un des hommes d’affaires les plus fortunés du pays, magnat de l’import-export et réputé fameux collectionneur d’antiquités. Le musée qu’il a fondé et dont il est lui-même le conservateur possède – selon les rumeurs que j’ai glanées ça et là en ville – l’une des plus importantes collections de trésors anciens au monde. Pour ma part, je n’ai que faire des babioles ayant appartenu à des macchabées tombés en poussière depuis des lustres. Ce qui m’intéresse, c’est le présent et les vivants… et certains vivants en particulier.

La fille de M. Lawrence, dont j’ignore encore le prénom, m’a paru, lors de notre très très rapide entrevue précédente, avoir le même âge que moi. Du moins si j’en crois mon sens pour le moins aléatoire de l’observation.

En ce jour de départ, elle arbore la même robe blanche ceinturée de bleu que lors de notre rencontre. Mais peut-on vraiment parler de rencontre ? Elle m’a adressé un sourire et moi, en retour, j’ai mimé une bougie fondue, ma trogne rouge tomate en guise de flamme. Que doit-elle penser de moi ? Et dire que nous allons passer plusieurs semaines ensemble cloués à bord d’une coque de noix rouillée – pardon Dreamer. Cette pensée me ravit autant qu’elle m’angoisse. Au moins j’aurai toutes les occasions du monde pour rattraper ma sottise. Excepté, bien sûr, si me poursuit cette manie de me figer chaque fois que nos regards se croisent.

Que vais-je lui dire ?

Ce dernier mois, je n’ai cessé de penser à elle ; retracer son visage et sa silhouette, encore et encore afin de les graver, songeant à sa vie, ce qu’elle aime, déteste, ses loisirs. Pour accompagner son père dans un si périlleux voyage, cette fille doit être sacrément brave. « Que fait-elle en cet instant ? » étant la question qui n’a pas arrêté de me trotter en tête, encore et encore, durant mon service, en cuisine, lors de mes vadrouilles en ville ou allongé dans ma couchette. Combien de fois me suis-je senti puéril ? Et pourtant mon cerveau a été incapable, durant cet interminable mois, de s’interrompre, malgré tous mes efforts… ou plutôt à cause de mon absence totale de volonté.

Enfin ! La revoir aujourd’hui dissipe le malaise que j’ai retenu de notre bref aperçu.

Or, il s’avère que ma mémoire n’offrait qu’un pâle reflet de la réalité. Sous l’éclat timide de l’aube, son visage s’illumine de mille nuances, la peau veloutée emprunte des notes orange et rose au ciel, quelques tâches de son rehaussent son petit nez en pointe. Reine, elle semble couronnée par le soleil lui-même, et sa couronne noire aux boucles sauvages scintille d’un bonheur si simple et surtout contagieux, jurant presque avec le rustre environnement d’un navire marchand, mais pas totalement. Je remarque ses doigts, longs et effilés, taillés pour la musique selon moi, alors qu’ils retiennent son chapeau, décoré de sa pomme de pin et de ses feuilles de houx, contre les rafales, assez violentes en cette matinée propice. Et puis, elle sourit, de cette intensité démesurée qui accompagne chez les marins chaque levée d’ancre.

J’aide Linotte à ranger les lourdes caisses contenant la tonne de matériel apporté par M. Lawrence et sa horde d’employés lorsqu’elle surgit devant moi sans prévenir, telle une panthère. Ma respiration, haletante à cause de l’effort, se coupe nette et je manque de lâcher mon chargement.

« Bonjour, je suis Selene. »

Le timbre impétueux de sa voix me fait aussitôt songer au chant de la mouette lors du retour au port. Sur ces présentations, elle me tend un bras rose et délicat comme du cristal.

… Peste ! Peste ! Voilà que je me fige encore.

L’occasion m’est néanmoins donnée d’observer intimement ses yeux, grands et expressifs au possible, leurs iris bleu clair… Non, plutôt d’un profond vert pomme.

Linotte arrive bientôt à la rescousse, et d’un discret coup de coude dans le dos, me ranime. Je serre enfin la main qui m’est adressée. La paume, au toucher, m’évoque la douceur du coton lavé ; rien à voir avec les cales en béton des filles de pêcheurs et des poissonnières. En vérité, elle ne ressemble à aucune fille que j’ai un jour connue ou même croisée. Une vraie princesse, de chair et d’os, et surtout d’or pur.

« Euh… Enchanté, je suis… je suis… » Quelque chose cloche. « Hup ! »

Damné de foutu ! Bon sang ! Enfin ma langue pâteuse parvient à articuler quelque chose et voilà que le hoquet s’y met. Pourquoi suis-je autant maudit ? Pourquoi ?!

Un rire caquetant de mouette, un tantinet étouffée, comme si la mouette avalait une algue, tranche nette ma frustration. « Ravie moi aussi. »

Un instant, je pense qu’elle se moque, mais rien dans ses mimiques ne le suggère.

Incapable de soutenir l’intensité irréelle de son regard, le mien se baisse pour constater l’état déplorable de ma main, que je m’empresse de séparer de la sienne.

« Pardon. Euh… À force de transporter des caisses.

— Aucun souci. Je fais du cheval. J’ai l’habitude de patauger dans la boue et le crottin.

— Hup !

— Mon père m’a appris la technique infaillible pour faire passer le hoquet. Tu veux que je te montre ?

— T’en fais pas, ça ira hup ! »

De marins, boutiquiers et autres filles des quais, je détiens déjà une demi-douzaine de remèdes miracles, dont l’une consiste à se caler un doigt dans les fesses. Même venant d’une fée, je nourris de sérieux doutes quant au résultat.

« Attends voir… » Ses phalanges de musicienne viennent délicatement pincer mon nez. Le contact a pour effet immédiat de paralyser le moindre de mes muscles, jusqu’aux petits orteils, alors même qu’un volcan explose sous mon front. D’un regard affolé, je balaye le pont histoire de vérifier que notre manège n’intéresse personne et capte le clin d’œil complice de Linotte.

« Maintenant, tire un long son monocorde, ordonne Selene. Tu sais ? Comme les moines. Et ne reprends pas ta respiration.

— Hup ! D’accord.

— Évite quand même de tomber dans les pommes. »

Littéralement hypnotisé, j’obéis sans discuter, l’esprit vide de paroles qui rendraient moins malaisante la situation, mais rempli d’une fournée qui ne manquerait pas de l’accentuer. Je pris simplement que personne hormis Linotte ne nous remarque.

« Tiens la note jusqu’à ce que tu n’en puisses plus », m’indique-t-elle avant de pousser à son tour la vocalise.

Nos tempos et nos timbres ne tardent pas à se chevaucher. Incapable de soutenir l’éclat profond de ses prunelles pomme, je détourne les miennes, louchant d’abord sur mon nez captif de ses allumettes de doigts, puis dirigeant mon attention au-delà du pont du cargo, sur les entrepôts de briques. Mais qu’importe où se déporte mon attention, le sentiment d’être jugé me démange. Par qui ? Je l’ignore.

La princesse s’essouffle avant moi. Ma respiration ressuscitée, je constate avec joie l’envol de ce maudit hoquet.

« Houa ! Incroyable ton truc.

— Pas vraiment. Mais c’est drôle à faire à deux. On finit par s’accorder.

— Oui, j’ai senti. »

À son sourire complice, je réponds par un autre identique, la timidité envolée avec le hoquet.

Selene rabat une mèche sauvage derrière son oreille. « Et toi, dis donc. Le temps que tu es resté en apnée. » Son compliment me fait rougir.

Plus encore que courir, j’adore nager. La sensation de voler est encore plus présente. Le sentiment de liberté. Plus longtemps je reste sous l’eau, mieux je me sens.

« Dans mon métier, les occasions de pratiquer ne manquent pas.

— J’habite près d’un lac et tous les jours j’y vais nager. Je ne suis pas non plus mauvaise à ce jeu-là, mais toi… » Son index effleure ma poitrine, y semant un essaim de frissons. « Un vrai homme-poisson ! »

Nous sommes pris ensemble du même rire : aussi léger qu’une brise.

La cruelle princesse tranche alors le nœud de cet instant magique : « Bon, je dois rejoindre mon père avant qu’il ne commence à démanteler le bateau pour me trouver. On aura amplement l’occasion d’apprendre à se connaître durant le voyage. Salut ! »

Le regret triste, je la contemple s’éloigner. Elle se retourne pour m’adresser un dernier sourire, auquel j’ai désormais appris à répondre. Jamais je n’aurais pu imaginer, parmi tous les scénarios battus et rebattus au cours de ce mois, une réalité aussi proche de l’idéal.

Un choc violent entre les omoplates éclate la bulle qui jusqu’ici m’isolait du monde. Linotte surgit devant moi, une imposante caisse dans les bras, et entre ses deux oreilles décollées, un sourire si radieux qu’il confine à l’affreux. « Eh ben, eh ben ! J’vois qu’on perd pas son temps. Fonce champion ! »

Je sens le feu poindre dans mes joues. « Tais-toi, tu dis n’importe quoi.

— On a qu’une vie, gamin. Et l’est courte. Pas l’temps d’niaiser. Et puis, en mer, tout peut arriver. Les bonnes choses mais surtout les mauvaises. T’fais pas d’bile. J’veille au grain pour qu’tu fasses pas d’bêtises. Pour l’reste, amuse-toi. »

Sur ces paroles, il se décharge sur moi avant de déguerpir en sifflotant gaiement. Je lui adresse en retour un regard débordant d’une animosité qui se mue rapidement en affection. Linotte peut bien être plus bête qu’une mouette, il sait prodiguer des conseils simples mais redoutablement encourageants. Avec lui, on nourrit l’impression que rien n’a d’importance autre que ce qui est important.

Avant de la lâcher par mégarde, mes bras fébriles déposent la caisse garnie – ma main à couper – de fonte. J’en profite pour me remettre de mes émotions, prenant toutefois soin de vérifier que ni le Capitaine, ni le Second ne traînent dans les parages. Tout empêtré dans un fouillis de cordage de sentiments et de pensées, j’ai la sensation qu’une marée me remonte la trachée. « Hup ! »

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