Ma dosette !
Rideau.
Open space de la société Optimum Coffee Solutions.
ACTE I — 9H00
BERNARD — Messieurs-dames, bonjour ! (il renifle l'air) Ça sent la productivité, ce matin !
SYLVIE — (à Rachid, sans lever les yeux) Il dit ça tous les matins.
RACHID — (à Sylvie, sans lever les yeux) Depuis onze ans.
BARISTO — (surgissant de son bureau, dosette violette tendue à bout de bras) Bernard ! Justement. Le nouveau blend. Arôme noisette. Exclusif.
BERNARD — Gaston, vous me gâtez. (il renifle la dosette) Hmmm.
BARISTO — Et un soupçon de cardamome. Pour l'énergie matinale.
BERNARD — Cardamome ! Voilà un homme qui connaît ses cafés.
BARISTO — C'est cela, oui.
BERNARD — (à la machine, avec tendresse) Allez, on se réveille !
La machine bipe.
BERNARD — (après une gorgée, au plafond) Mmh. C'est bizarre, j'ai l'impression que mes idées sont plus nettes ce matin. Comme si mon cerveau avait été... défragmenté !
SYLVIE — C'est le café, Bernard.
BERNARD — Non non, c'est plus que ça. C'est une question de disposition intérieure. (il pose un doigt sur sa tempe) Tout est là. Il suffit de s'écouter.
BARISTO — (à voix basse, cochant sa tablette) Protocole Bernard. Dosette 327-B. Semaine trois. (il regarde Bernard boire) Concentration et mémoire procédurale.
RACHID — (sans lever les yeux) Vous lui faites quoi, exactement ?
BARISTO — (sourire professionnel) Du développement humain, Rachid. C'est un métier.
ACTE II — 11H00
BERNARD — (debout, gesticulant légèrement) Vous savez ce que j'ai fait ce week-end ? J'ai relu mon dossier Comptabilité Générale de 2019. Pour le plaisir.
RACHID — Pour le plaisir.
BERNARD — Le plaisir intellectuel, Rachid. Vous connaissez ?
RACHID — (au public) Je connais. Lui, c'est nouveau.
BARISTO — (réapparaissant, dosette rose tendue) Bernard ! La pause !
BERNARD — (qui arrive au trot) Gaston ! J'ai bouclé mon rapport trimestriel en quarante minutes. Quarante minutes !
BARISTO — Remarquable.
BERNARD — J'ai lu un article ce matin sur la neuroplasticité. Le cerveau humain peut se reconfigurer tout au long de la vie. À mon âge, Gaston, tout est possible !
BARISTO — (avec la chaleur d'un homme sous pression atmosphérique) Absolument, Bernard.
BERNARD — (après une gorgée, surpris) Tiens. J'ai soudainement très envie de faire du sport.
SYLVIE — (à Rachid) C'est quoi celle-là ?
RACHID — (qui a vu l'emballage) 412-C. Tonus et motivation physique.
SYLVIE — Il va nous sortir un abonnement salle de sport.
RACHID — Il en parle depuis trois ans.
SYLVIE — Maintenant il va y aller.
RACHID — (au public) C'est pire.
BERNARD — (qui n'a rien entendu, inspiré) Vous savez, le corps et l'esprit ne font qu'un. Les Grecs l'avaient compris. Mens sana in corpore sano. (il se tape le ventre avec satisfaction) Ce café est décidément extraordinaire.
BARISTO — (qui coche quelque chose sur sa tablette, soulagé) Il l'est, Bernard. Il l'est.
SYLVIE — (à Rachid) Pourquoi il coche ?
RACHID — (à Sylvie) Je préfère ne pas savoir.
SYLVIE — (au public) On préfère ne pas savoir.
ACTE III — 14H00
BERNARD — (revenant de la cantine avec l'énergie d'un homme qui vient de tout comprendre) Mes amis, j'ai pris une décision. J'apprends le mandarin.
Silence.
RACHID — Le mandarin.
BERNARD — Et je reprends la guitare. Et je finis mon roman. (il se frappe la tempe) Tout est là. Tout a toujours été là. On ne s'écoute pas assez.
Baristo émerge de son bureau vitré, dosette verte en main. Il consulte sa tablette en marchant, sourcil légèrement plissé.
BARISTO — Bernard ! La dernière pour aujourd'hui. (il tend la dosette, hésitation imperceptible). Nouvelle référence.
BERNARD — (qui saisit la dosette avec gourmandise) Gaston, je dois vous dire quelque chose. Vous êtes un grand manager.
BARISTO — (rayonnant) Merci, Bernard.
BERNARD — Non, vraiment. Le capital humain, c'est l'avenir. (il lit la dosette) "Explosion de saveurs." Ça promet !
BARISTO — (qui relit sa tablette, voix moins assurée qu'à l'ordinaire) C'est... oui. Nouvelle référence.
SYLVIE — (à Rachid, voix basse) C'est quoi "explosion de saveurs" ?
RACHID — (voix basse) Baristo ne sait pas.
SYLVIE — (voix basse) Il ne sait pas ?
RACHID — (au public) Sait pas.
Un temps.
SYLVIE — (au public) On est foutus.
ACTE IV — 15H00
Open space. Bernard s'approche de Baristo sous le regard de Sylvie et Rachid.
BERNARD — Vous savez, Gaston, j'ai eu une idée. (il sort une note de son carnet) Je l'ai rédigée là, pour la direction. Une métrique unique pour mesurer le potentiel humain. Voulez-vous la relire avant que je monte ?
RACHID — Un indice pour mesurer le potentiel humain ?
SYLVIE — (au public) Tout ce que Baristo cherche depuis 6 mois !
BARISTO — (qui parcourt la note, pour lui-même) Metrique Unique de Potentiel Humain... ou ...Capital Actif de la Force d'Entreprise. (un temps) C'est génial. (à Bernard, main sur son épaule) Ne vous dérangez pas, Bernard. Je me rends justement au comité de direction. Vous me la confiez ?
BERNARD — (tapotant le nez de Baristo avec un index paternel) Je savais que vous étiez un grand manager, Gaston.
BARISTO — (glissant la note dans sa veste, sourire professionnel) C'est cela, oui.
Baristo se dirige vers l'ascenseur. Il appuie sur le bouton. Attend. Se regarde dans les portes métalliques. Relit la note.
BARISTO — (pour lui-même) Le Capital Actif de la Force d'Entreprise, c'est génial. C'est mon idée. (il boutonne sa veste) Après tout... qui a passé six mois à optimiser Bernard ? Qui a sélectionné chaque dosette ? Qui a pétri le Bernard ? (l'ascenseur arrive) Sans moi, le CAFE n'existe pas. (il entre dans l'ascenseur. Les portes se ferment.)
Dans l'open space, Bernard range son carnet avec la satisfaction d'une journée accomplie. Il regarde Sylvie et Rachid, bienveillant.
BERNARD — Vous savez, mes amis... (il soupire doucement) ...certains s'épanouissent sur le tard. C'est une question de disposition intérieure. (il pose un doigt sur sa tempe) Tout est là. Il suffit de s'écouter.
Sylvie et Rachid gardent les yeux baissés. Bernard sort.
RACHID — (au public) L'édition génétique a marché.
SYLVIE — (au public) Mais Bernard reste Bernard.
La machine GenEdit Pro™ ronronne doucement.
Rideau.

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