Chapitre 2

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Le collège se dressait devant Alice comme une masse compacte, familière. Elle passa le portail à la même heure que d’habitude, son badge dans la main, le sac un peu trop lourd sur l’épaule. Dès les premiers pas dans la cour, le bruit s’imposa. Des voix, des rires, des cris. Une énergie brute, incontrôlée. Elle la traversa sans s’y accrocher.

Dans le bâtiment, les couloirs sentaient le produit ménager et l’air froid. Alice marchait vite, comme si ralentir risquait de la faire disparaître. Elle entra dans la salle de musique, posa ses affaires, resta un instant debout. Le silence y était différent. Plus épais. Plus tolérant.

Les cours s’enchaînèrent.

Alice parlait de notes, de rythmes, de silences aussi. Elle frappait dans ses mains, comptait, corrigeait. Les élèves répondaient, parfois à côté, parfois juste. Elle fonctionnait. C’était presque troublant, cette capacité à tenir debout ici, alors que tout le reste semblait s’effriter. La musique emplissait la pièce sans parvenir à l’atteindre vraiment. Elle passait à travers elle, comme l’eau à travers un tissu trop usé.

Entre deux classes, elle croisa des collègues, échangea quelques mots, des sourires rapides. Rien qui accroche. Rien qui reste.

À midi, quand la sonnerie retentit, Alice ferma la porte de la salle de musique.

Elle savait que Chloé allait arriver.

Chloé frappa doucement, comme toujours, avant d’entrer. Elle avait ce visage ouvert, lumineux, cette beauté tranquille qui ne cherchait pas à s’imposer. Elle portait son sac-repas à la main, et un sourire discret qui semblait s’excuser d’exister.

— J’ai encore réussi à échapper à la cantine, dit-elle.

Alice hocha la tête. C’était leur rituel.

Elles s’installèrent chacune à une table, face à face, au milieu de la salle. Les instruments reposaient le long des murs, témoins muets de cette parenthèse quotidienne. La lumière tombait doucement par la fenêtre, pâle, presque fragile.

Elles mangèrent quelques minutes en silence. Un silence construit au fil des jours, jamais pesant. Alice appréciait cela chez Chloé : elle savait se taire sans disparaître.

— Les quatrièmes m’ont épuisée ce matin, dit Chloé. Mais ils étaient attentifs, au fond.

— Les miens aussi, répondit Alice. Enfin… pour la plupart.

Chloé sourit. Un sourire simple. Intelligent. Alice le remarqua malgré elle. Elle remarquait toujours les choses chez Chloé. Sa manière de parler, de regarder, d’être là. Une présence pleine, calme. Tout ce qu’Alice n’arrivait plus à être.

— Tu manges moins, ces temps-ci, dit Chloé doucement.

Ce n’était pas un reproche. Juste un constat.

Alice regarda sa boîte. Elle avait à peine touché à son repas.

— J’ai pas très faim.

Chloé acquiesça, comme si elle avait déjà intégré cette réponse.

— Tu dors ?

Alice hésita. Un instant de trop.

— Pas vraiment.

Chloé releva les yeux vers elle. Son regard était attentif, précis, jamais intrusif.

— Tu sais que je suis là, dit-elle simplement.

Alice sentit quelque chose se resserrer en elle. Une fatigue ancienne. Une gratitude lourde.

— Je sais.

Elle le savait. Et ça la rassurait autant que ça l’effrayait.

Elles reprirent leur repas. Le silence revint, ponctué par les bruits étouffés du collège derrière les murs. Alice pensa à Cécile. À son énergie, à sa façon de poser des questions trop directes. Chloé, elle, n’exigeait rien. Elle attendait. Et parfois, attendre faisait plus mal que demander.

Quand la sonnerie retentit, Chloé rangea calmement sa boîte.

— À demain, dit-elle.

Il n’y avait aucun doute dans sa voix.

— À demain.

Alice resta seule dans la salle quelques secondes après son départ. Elle posa une main sur le piano, sans jouer. Le bois était froid. Réel.

Le bruit du collège recommença à filtrer sous la porte.

Alice inspira profondément avant de la rouvrir.

La journée continuait.

Et la cassure aussi.

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