9) Ascension
Ahanant sous l’effort, les doigts gourds à force de manipuler la brosse sur le carrelage, K’ssos ne cessait de se maudire. Mal dissimulé par les replis de sa chemise, il sentait le poids de son larcin peser dans sa ceinture. S’emparer d’un objet aussi précieux que la couronne qui ornait habituellement la noble tête du conseiller D’hé, pouvait-on trouver une idée plus idiote et surtout plus dangereuse ? A chaque fois qu’un garde passait derrière lui, il rentrait la tête dans les épaules, persuadé que son larcin était découvert.
Il travaillait sans relâche depuis l’aurore, les tripes serrées par la peur, nettoyant à quatre pattes les traces des agapes de la nuit. Né esclave et batârd, K’ssos trimait depuis sa naissance sous les ordres du prince D’hé, majordome et âme damnée du terrible Néhantot’hal. La haute parenté visible sur ses traits ne faisait rien pour lui faciliter la vie, bien au contraire. Une certaine méfiance du Prince avait fait de lui son souffre-douleur attitré.
Quand il avait aperçu la couronne sous un meuble bas de la chambre, il avait d’abord humblement pensé la remettre à son propriétaire. Puis poussé par un réflexe insensé il l’avait dissimulée d’un geste vif dans l’ouverture de sa chemise. Elle était là maintenant, à battre contre ses cotes à chacun de ses gestes, lui rappelant qu’il était trop tard pour la remettre dans la chambre derrière lui d’où s’échappaient à grand bruit les ronflements de Néhantot’hal. Ce dernier dormait avec sa cour dans l’immense chambre royale, laissant se reposer tout son harem qui profitait avec grand plaisir de ce rare moment de répit.
- Oh ma couronne, ma chère couronne ! On a volé ma couronne ! Que personne ne sorte ! Lâchant brosse et seau, K’ssos, incapable de se contenir, détala vers l’extrémité du long couloir, se dénonçant du même coup.
- Cet immonde phorc a volé ma couronne. Tranchez-lui la tête ! Hurla D’hé dans son dos.
A l’appel du majordome, un soldat arrivait à sa rencontre, la main sur la garde de son sabre, bloquant sa retraite.
Perdant complètement son sang-froid, K’ssos fit alors une chose incongrue.
Il s’arrêta, se redressa bien droit, plongea la main dans sa chemise, en extirpa la couronne et, sans quitter le soldat des yeux, la déposa sur sa tête. Tremblant de tous ses membres malgré sa dérisoire position de défit, persuadé de bientôt mourir, il sentit tout à coup sa vision se dédoubler.
Un flot de sensations curieuses vint brusquement tasser dans un coin de son esprit la terreur qui en emplissait l’instant d’avant. A la place, il ressentit d’abord de la surprise, ensuite l’envie de se gratter l’arrière train, suivie par une pointe de frénésie sexuelle se réveillant avec les premiers rayons de soleil.
Incroyable, pour une part il était toujours K’ssos, regardant arriver le garde à l’autre bout du couloir et en même temps il était … Néhantot’hal! Il eut d’un coup une double vision de l’arme haut levée au-dessus de sa tête.
- NON !
Le coup de sabre passa à raz de son épaule et partit ébrécher le carrelage millénaire du couloir. Déstabilisé par le cri provenant de deux gorges à la fois, le garde avait dévié son bras au dernier instant et emporté par son élan, percuté K’ssos d’un grand coup d’épaule. Il l’envoya glisser les quatre fers en l’air sur la portion de couloir qu’il venait de si laborieusement nettoyer, passant sous le regard furieux de D’hé pour s’arrêter entre les jambes de Néhantot’hal.
Celui-ci venait de se poser dans l’encadrement de la porte de la chambre les mains sur les hanches, complètement nu et n’avait prononcé d’autre parole que son « non » péremptoire.
Heureusement pour K’ssos, la couronne n’avait pas quitté sa tête. Sa vision était toujours partagée entre ce que percevait le maitre des lieux et ce que discernait son propre regard. Préférant se concentrer, vu les circonstances, sur la vision de Néhantot’hal, il repoussa les envies diverses qui assaillaient ses sens et reprit instinctivement le contrôle de la bouche du géant.
- Laissez cet esclave tranquille. Et… d’ailleurs, c’est moi qui lui ai donné la couronne… Puis… heu, emparez-vous de ce traitre soliloqua-t-il, tout en désignant distinctement D’hé du doigt. Un peu surpris de l’étrange élocution haché de leur seigneur, les gardes ne remarquèrent même pas que K’ssos ânonnait les mêmes paroles en canon avancé. Mettant les difficultés de langage de leur maitre sur le compte d’un réveil trop rapide, ils se précipitèrent sur le futur ancien majordome.
Avec, il est vrai, d’autant plus de plaisir que son incessante suffisance à leur égard ne l’avait pas rendu très sympathique.
- Que faites-vous ? Je suis le majordome ! S’apercevant vite que parler ne changerait rien, D’hé se jeta sur le voleur, dans l’espoir de lui reprendre la couronne. Il fut balayé comme un fétu par la poigne puissante de Néhantot’hal, continuant la glissade à la suite . Dans son affolement, K’ssos en esquissant un geste de protection, avait commandé par inadvertance le bras du colosse.
Voyant la situation lui échapper, D’hé, après s’être péniblement relevé, partit au pas de course vers la terrasse qui surplombait la falaise. Les gardes, arrêtés quelque secondes pour admirer son vol plané, se remirent à sa poursuite. Il arriva le premier sur l’aire d’envol.
Avisant les deltaplanes en attente il tenta de se dissimuler derrière les fragiles panneaux de toile. Mais ses poursuivants n’allaient pas tarder à le dénicher. La seule solution d’une fuite par les airs s’imposait.
Ne voyant pas d’autre solution de, il s’équipa en toute hâte, enjamba la balustrade et, l’aile volante sur le dos, plongea vers la forêt en contrebas.
Pendant ce temps, profitant de l’absence des gardes lancé avec ensemble à la poursuite de l’ancien majordome, K’ssos s’approcha de Néhantot’hal. Cherchant à comprendre ce qui le liaison à cette montagne de muscle. Sa vision était toujours partagée avec celle du colosse. Il se voyait donc en partie lui-même, chétif, mal fagoté, ridicule avec cette couronne toujours perchée de guingois sur la tête.
Il commençait cependant à comprendre le rôle qu’elle jouait dans sa liaison avec Néhantot’hal. C’est elle qui lui permettait de le diriger.
- Mais comment faire ?
K’ssos sursauta. La phrase qu’il venait de penser était sorti au même moment des lèvres du géant. Voilà qui donnait au moins une indication sur la marche à suivre. Il n’avait donc pas besoin de parler pour s’exprimer par la bouche du colosse. Un bruit de pas retentit dans le couloir. Les gardes revenaientde leur poursuite après D’hé, bredouilles et quelque peu inquiets de la réaction de Néhantot’hal.
Elle ne se fit pas attendre.
- Bande d’incapables, dégagez ! Je ne veux plus voir personne avant que je vous appelle !
Voilà qui me laissait pas mal de temps pour en apprendre un maximum sur le fonctionnement de la couronne et l’étrange obéissance de Néhantot’hal.
Par chance, en appuyant au hasard sur les motifs gravés sur la couronne, j’ai fait apparaitre une espèce de petit bonhomme translucide qui m’en a expliqué le fonctionnement.
La couronne est en fait un moyen de diriger, par la pensée, des machines intelligentes aujourd’hui disparues. Chaque couronne était adaptée au cerveau de son propriétaire et, par là même, à celui de ses descendants. Il faut donc croire que ma mère ait fauté avec le père de D’hé pour expliquer ma surprenante syntonisation avec cet objet communicant. ADN
Pourquoi je réussis à diriger ce brave Néhantot’hal au lieu d’une machine reste, par contre, un mystère. Le petit bonhomme de la couronne n’a pas pu me répondre à ce sujet.
Enfin, le principal est que notre tout puissant roi soit maintenant un monarque aussi sympathique que moi et que nous n’ayons plus à en découdre avec D’hé. N’est-ce pas … mon amour ?
Mais les paroles de K’ssos ne pouvaient déjà plus être entendues. Les yeux dans lesquels s’était noyée toute sa jeunesse commençaient à se voiler.
Atterré, il s’écroula sur le tapis, le corps secoué de sanglots, serrant tendrement Ludhe dans ses bras. Le poison du pleurodèle ne pardonnait jamais.

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