Chapitre XXXIX (3/3)

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Un pas plus loin, le bruit du stand se dissolvait dans le champagne et les halos. Au bout de la diagonale, l’air changeait. Les Carabiniers d’Eden s’étaient repositionnés. Une zone venait de se dessiner, sans barrière visible, comme si le sol lui-même connaissait l’endroit où commence la discussion sérieuse.

Iskhal glissa d’un demi-pas sur le côté. Pas pour s’effacer. Pour ouvrir.

Le diplomate tourna vers Talia un regard sec, celui qu’on réserve aux interfaces, aux outils, aux choses qu’on fait parler.

– SYGMA.

Talia soutint le regard sans ciller. Elle ne répondit pas tout de suite. Pas par hésitation. Par choix. Le temps d’une respiration tenue, assez longue pour qu’il comprenne qu’il venait de s’adresser à une femme, pas à une fonction.

– BIAS, dit-elle enfin. Conformité. Sécurité.

Elle marqua une pause, minuscule.

– Directrice Neumann.

Le titre ne montait pas. Il tombait. Propre. Inévitable.

Drac se contenta d’un angle de tête, presque une validation. Pas un salut. Un marquage.

Le diplomate reprit, sans détour, comme si l’interruption n’avait pas eu lieu :

– Nous exigeons que les paramètres de décision de µQuaranT soient transparents pour notre propre chaîne d’audit. Audit intégral. Chiffrement de bout en bout. Droit de coupure immédiat.

Il laissa tomber la fin comme une lame.

– Non négociable.

Talia ne bougea pas. Elle laissa la phrase s’écraser et mourir dans l’air. Puis elle répondit calmement, avec cette politesse qui ressemble à un refus :

– Vous aurez une visibilité complète sur les états et les déclencheurs. Sur les seuils. Sur les journaux. Sur la preuve.

Elle posa la suite sans adoucir :

– Vous n’aurez pas la main.

Le diplomate ne broncha pas.

– Alors nous ne déploierons rien.

Drac sourit, ce sourire qui ressemble à une main sur une épaule.

– Vous déploierez, dit-il doucement. Parce que le Thanatopsis ne négocie pas.

Il n’insista pas. Il laissa l’idée faire son travail.

Talia reprit, sans demander l’autorisation. Dans ce cercle, la permission était un jeu. Elle ne jouait pas.

– Vous confondez contrôle et sécurité, dit-elle.

Un rien, dans son ton. Pas une attaque. Une correction.

– µQuaranT est une frontière active. Elle n’est pas là pour vous rassurer. Elle est là pour empêcher le Thanatopsis d’entrer.

Son regard resta stable.

– Vous voulez un droit de coupure : il existe. Mais il coupe un accès, pas un système. Un corridor, pas une architecture. Un porteur, pas une doctrine.

Elle s’arrêta une seconde, juste assez pour laisser les mots se ranger dans sa tête à lui.

– Vous aurez votre chaîne d’audit. Votre chiffrement. Vos traces. Vous saurez quand ça décide, pourquoi ça décide, et ce que ça décide.

Elle ajouta, plus bas, plus sec :

– Et vous saurez aussi ce que ça vous coûterait de « prendre la main ».

Le diplomate la fixa, comme si la phrase venait d’ouvrir une ligne de calcul qu’il n’avait pas prévue.

Talia ne détourna pas les yeux.

– Si vous coupez, vous coupez proprement, continua-t-elle. Mais ne vous racontez pas d’histoire.

Une dernière pause, clinique.

– Vous ne coupez pas le danger. Vous choisissez seulement l’endroit où il retombe.

À côté, Iskhal ne bougea pas.

Drac la laissa finir. Pas parce qu’il devait. Parce qu’il aimait la manière.

Le diplomate de l’Alliance ne bougea presque pas, mais quelque chose s’était déplacé dans ses yeux. Le genre de calcul qui accepte de continuer, faute de meilleure issue.

– Nous reviendrons avec notre chaîne d’audit, dit-il. Et nos exigences.

– Venez avec les deux, répondit Talia. On n’a jamais demandé à un risque d’être poli.

Elle ne sourit pas. Elle n’ajouta rien. Elle n’avait pas besoin de gagner la pièce. Elle venait de verrouiller une porte.

Drac posa alors sa main, légère, au centre du cercle, comme on pose une conclusion sur une table.

– Eden-Azur n’a pas vocation à devenir une scène, dit-il doucement. Et je n’ai aucune envie que notre premier échange se perde dans un hall.

Il inclina la tête, presque aimable.

– Nous avons un petit salon. Plus calme. Plus… utile.

Les Carabiniers d’Eden bougèrent déjà, sans empressement, en dessinant un couloir invisible dans la foule. Un geste ancien, réinventé en luxe.

Drac fit un pas vers Talia, à la distance exacte où l’on félicite sans s’exposer.

– Directrice Neumann.

Le titre, dans sa bouche, sonnait comme un compliment qu’on ne distribue pas.

– Votre méthode est… propre.

Ce n’était pas une flatterie. C’était une satisfaction réelle : l’idée qu’une guerre pouvait tenir dans des phrases bien posées.

Talia inclina la tête, sans s’adoucir. Iskhal resta à sa place, ombre de protocole, déjà prêt à suivre.

Et puis, au moment où le cercle se disloquait, quelque chose accrocha le regard de Drac.

À distance, au-delà des halos, entre deux groupes de silhouettes ivoire, un homme l’observait, partiellement dissimulé dans l’ombre d’une colonne.

Drac sentit son souffle se suspendre, une fraction de trop.

Ce visage… il n’aurait pas dû exister ici. Il avait disparu.

Elias.

Le bruit du gala continua, mais la salle venait de changer de densité.

Elias porta un doigt sur ses lèvres, pour taire sa présence, avant de glisser hors de vue.

Drac ne dit pas son nom. Il ne pouvait pas. Pas ici, pas maintenant.

Il se contenta d’un micro-mouvement de mâchoire, d’une retenue presque parfaite, et reprit sa marche vers le petit salon, comme si de rien n’était.

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