Pilou
« Quel drôle de nom ! » nous nous exclamâmes en arrivant devant ce qui était ta résidence.
Tu étais là, allongé sur le sol, les yeux lourds, brillants d’un semblant de larmes. Tes babines pendaient mollement, couvrant le béton de bave chaude. Tes oreilles bouclées encadraient merveilleusement ton visage atypique. Quant à tes pattes palmées, elles étaient sportives et griffues. Tu as d’abord levé vers nous un regard fatigué en nous voyant arriver, puis tu t’es redressé et approché.
— C’est fou ! Normalement, il n’approche pas les visiteurs, s’exclama la bénévole du refuge, émerveillée.
Et voilà que tu reniflais nos mains, à tous les trois. Je grattai doucement ton menton, et tu laissais une couche de bave sur mes mains. La jeune femme nous raconta ta vie, avec une pointe d’amertume et de tristesse. À la base, tu t’appelais Lennon. Oui, oui, comme le chanteur ! Tu étais un cocker pure race aimant et joyeux, mais aussi particulièrement angoissé. Tu ne supportais pas d’être seul, sans la présence d’un maître. Ta spécialité ? Saccager le mobilier. Ton premier propriétaire t’a lâchement abandonné aux abords du chenil, avec une vulgaire corde, à tes pattes gisait une gamelle d’eau pratiquement vide. C’était l’été, tu as failli y rester. Les propriétaires se sont succédés, et tous ont fini par te rapporter à la SPA, affirmant que tu étais une ingérable tornade. Ton dernier maître, un vieil homme solitaire, t’avait renommé Pilou, parce qu’il n’avait tout simplement pas à retenir ton nom.
Je te regardais, avec mes yeux d’enfant, bouleversée par ton histoire. Je comprenais mieux ta mine imprégnée de désespoir. La bénévole te décrivit comme paisible, docile, mais peu joueur. J’étais une petite fille dix ans, et à la maison, il y avait Caline, une chienne imposante et turbulente. Je vis mes parents froncer le nez, dubitatifs.
— On va continuer de regarder, lança papa en posant une main sur mon épaule.
Pour ma part, je t’avais déjà adopté. Tu étais le gentil poilu que je voulais serrer dans mes bras.
— Mais imagine s’il refuse de jouer, à la maison ? me questionna maman, incertaine. En plus, Caline risque de le brusquer. Regarde-le, c’est un pépère, il aime les cadres calmes.
— C’est lui que je veux, un point c’est tout ! clamai-je.
Après tout, le choix de l’adoption me revenait. Le dossier fut très vite rempli. Fait amusant, personne ne connaissait ton âge véritable, mais les vétérinaires estimaient que tu avais cinq ans.
Deux semaines plus tard, je te passai ton collier autour du cou, et nous te ramenâmes à la maison. La cohabitation avec Câline fut au départ tumultueuse. Jouer, elle avait ça dans le sang, mais toi, tu voulais ta tranquillité. Nous récupérâmes le vieux fauteuil provenant de chez mes grands-parents. Il devint ta couchette, ou plutôt, ton trône ! Mais en roi progressiste, tu partageas ta couche avec les chats, qui devinrent rapidement tes protégés. Tu finis par t’épanouir parmi nous.
Tu n’aimais que la couleur verte. Tu ignorais les jouets qui arboraient une autre teinte. Un jour, nous t’offrîmes une balle de ta couleur préférée, et tu ne la quittais jamais, même lorsqu’elle fut réduite en un vulgaire morceau de plastique avec les années.
Une nuit, Caline est malheureusement décédée pendant son sommeil, à tes côtés. Elle était malade et incurable. Le cœur lourd, nous avons porté son corps jusqu’à la voiture, devant tes yeux meurtris. Tu étais aussi triste que nous. Au fil des jours, tu cessas de manger. Elle te manquait autant qu’à nous, et tu te sentais terriblement seul. C’est alors qu’est arrivé Happy dans nos vies.
Il n’était qu’un bébé, lorsque nous l’installâmes à côté de toi, pour la première fois. Tu le sentis, lui offris un coup de langue et lui autorisas une place sur ton fauteuil. Le temps passa, et Happy grandit très vite. Rapidement vous devîntes de fidèles compagnons de jeu.
Tu étais un protecteur dans l’âme. Tu détestais la violence, surtout lorsque celle-ci était exercée contre celles et ceux que tu aimais. Si un chat sauvage osait s’en prendre à l’un des nôtres, tu t’empressais de le chasser. Lorsqu’un autre chien bousculait un peu trop Happy, au cours d’une promenade, tu t’interposais.
Tu étais un doux réconfort, mais aussi un confident silencieux. Tu écoutais les pleurs, déposais ta tête sur les genoux, et balayais la peine d’un simple coup de langue affectueux. Ton regard étincelait de mille feux, et un semblant de sourire semblait se dessiner sur ton adorable frimousse. On se sentait rapidement mieux.
Tu étais un aventurier pantouflard. Il t’arrivait de te livrer à mes jeux absurdes, dans le jardin. Tu n’y comprenais rien, et finissais toujours par t’allonger pour me contempler de ton regard las et lointain. Malgré tout, tu restais toujours près de moi.
Tu étais particulièrement anxieux. Les dires de tes anciens propriétaires se confirmèrent rapidement lorsque, en notre absence, tu grignotas l’encadrement de la porte. Tu n’y étais pas allé de pattes mortes ! Nous décidâmes alors de t’emmener partout avec nous.
Le temps est passé, et tu commenças à vieillir. Tu perdis d’abord ton audition, puis la cécité visuelle te rattrapa. J’étais une jeune femme, et je baignais dans l’incertitude de l’orientation professionnelle. Tu me voyais régulièrement en colère, indisponible, désinvolte. Je t’accordais beaucoup moins d’attention.
Un jour, nous t’emmenâmes chez le vétérinaire, car tu te mouvais de plus en plus difficilement. L’arthrose te fut diagnostiquée, et un traitement visant à soulager tes douleurs te fut prescrit. Le spécialiste insista sur le fait que tu devenais un vieux chien. Je n’entendis pas sur le coup, ce qu’il voulait dire par là.
Le traitement fonctionna bien un temps. Tu redevins vif et joueur. Mais au fil des mois, l’arthrose te rattrapa. Tu finis par te bloquer l’arrière-train, et le moindre mouvement t’arrachait un gémissement de douleur. Un soir, tout le monde fut réuni autour de la table et nous prîmes une décision.
— Une semaine, m’annonça tristement papa.
Les larmes ruisselaient sur mes joues, tandis que je caressais ta tête qui reposait mollement sur mes genoux. Papa conduisait vite, les yeux larmoyants. La clinique vétérinaire nous apparut rapidement. Je repensai à Happy, qui t’avait vu monter dans la voiture, sans savoir où on t’emmenait. Devant le vétérinaire, papa s’effondra finalement.
Sur la table du vétérinaire, je continuais de te caresser la tête, tandis que l’on t’endormait. Je connaissais déjà le procédé. Un lourd silence s’était installé dans la pièce. Maman réclama à sortir, ne pouvant supporter encore ce spectacle. Papa resta à mes côtés tandis que tu sombrais progressivement, ton museau dans ma main. Je vis une dernière fois tes yeux briller. Ces billes qui m’avaient interpellée, derrière les barreaux de ta cage lors de notre rencontre. J’y décelai de doux remerciements, mais aussi de la sérénité.
— Considérez qu’il est déjà parti, lança doucement le médecin en approchant une nouvelle seringue.
Lorsque le liquide te fut injecté, je déposai un baiser sur ton front. Serment silencieux de tout l’amour que je portais, et que je continuerai d’éprouver pour toi. Papa et moi ne dîmes un mot, puis le vétérinaire prit ton pouls.
— C’est terminé.
Je portai ton corps jusqu’au jardin de maman, à côté de la tombe de Plume, ma toute première chienne. Avec papa, on creusa une tombe à grands coups de pelletées. Puis je te soulevai à nouveau. Chacun fit un baiser sur ton front, puis je te déposai dans une couverture que tu affectionnais tant, de ton vivant. Tandis que la terre te recouvrait progressivement ; éternellement, je te faisais mes adieux. Lorsque ta dernière demeure fut rebouchée, nous déposâmes une plaque, afin d'honorer ta sépulture. C’était terminé. Ainsi s’était achevée ta vie.
Aujourd’hui, cela fait 9 ans que tu nous as quittés, mon cher Pilou. À la maison, personne ne t’a oublié, et on parle régulièrement de toi. Mais nos yeux ne se remplissent plus de larmes. Lorsque ton nom est évoqué, nous rions, en pensant aux meilleurs moments que nous avons passés avec toi. On repense à tes belles et grandes oreilles, à tes yeux globuleux, au petit sourire que tu esquissais parfois, mais aussi à cette maudite balle verte que tu emmenais partout avec toi !
Il m’a fallu du temps pour tourner la page. Mais aujourd’hui, j’ai le cœur léger en pensant. En t’adoptant, ce jour-là, à la SPA, j’ai fait l’un des meilleurs choix de toute ma vie. Car j’ai pu t’offrir une nouvelle chance, et ainsi, tu as pu finir ta vie auprès de ta famille. Une famille qui t’aimait, et qui t’aime toujours, presque une décennie après. Tu n’étais pas un simple chien, tu étais le mien. Tu étais un animal exceptionnel.
Je t’aime, Pilou.

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