1 seconde et 34 centièmes
La Terre se rapproche à une vitesse incroyable. En principe, en moins de deux secondes, l'affaire devrait être réglée et je devrais m’écraser rapidement. Et pourtant, ça dure, ça dure...
…Les deux malabars qui m’ont balancé du troisième étage de mon appartement doivent être effrayés par ce qu’ils ont provoqué. Demain, dans les journeaux, on lira : Michel Lugano, cinquante-sept ans, divorcé, père de deux enfants, propriétaire d’une agence immobilière prospère, a chuté « accidentellement » du balcon de son cinq-pièces.
Et le temps passe, et je n’ai toujours pas touché le sol. Comme si le temps s’était arrêté…
…Oui, c’est ça ! Le temps s’est arrêté. Je suis en lévitation. Ce n’est pas désagréable, finalement.
Les deux malabars ont probablement été envoyés par Simon, le comptable de l’agence. Simon...
J'aurais dû me méfier de cet individu quand il est arrivé chez moi la première fois. Il paraissait tellement humble, tellement fragile, tellement innocent, tellement désireux de remplir parfaitement la fonction pour laquelle je l’ai embauché qu’on lui aurait donné le Bon Dieu sans confession…
…À propos de Bon Dieu, d’ailleurs, on dit qu’au moment de le retrouver, la vie défile à toute vitesse devant les yeux. Encore une fable qu’on nous raconte. Moi, je ne vois rien, sauf ce trottoir qui n’arrête pas de se rapprocher et de s’éloigner en même temps. Alors quoi ? pas d’ange, pas de lumière blanche, pas de tunnel dans lequel le corps s’engouffre, pas d’encens, de myrrhe ou de cannelle ?
Bizarrement je n’ai pas peur. Je suis étrangement calme. Peut-être que si je l’avais eu, ce calme, pendant que les malabars essayaient de me faire dire où j’avais caché les papiers qu’ils recherchaient, je ne serais pas en train de faire ce numéro de pantin grotesque entre le troisième étage de mon appartement et le sol goudronné de la rue de Lépante. Comme je résistais à leur interrogatoire, ils ont voulu faire comme dans ces mauvais films où, pour intimider la victime, les truands la suspendent dans le vide en la retenant par un pied. Malheureusement ils n’avaient pas prévu que je paniquerais et qu’en essayant de me redresser je leur glisserais entre les doigts. Et voilà ! c’est moi maintenant qui paie leur maladresse. Les deux malabars ne sont pas de mauvais bougres. Ils doivent être effondrés par ce qu’ils ont provoqué mais en attendant, c’est moi qui m’effondre…
…Puisqu’il semble que j’ai le temps, je vais tenter de faire le point. Vous expliquer ce qui m’est arrivé.
Il y a quelques semaines, Simon est entré dans mon bureau, avec ses petites lunettes de myope, son double menton, son corps malingre et il m’a annoncé, de sa voix fluette qu’il fallait que je vire à son compte cinquante mille euros.
— Grands dieux, lui ai-je dit, pour quelles raisons devrais-je le faire ? — Après, je disparaîtrai et vous n’aurez plus aucune nouvelle de moi. — Vous me menacez ? — Oui. Vous avez volé au fisc plus d’un million d’euros en trois ans. Ce que je vous demande ne représente qu’une infime partie de ce que vous avez soustrait à la collectivité. — Sortez immédiatement de mon bureau ! lui ai-je crié, rouge de colère.
…Ce récit, c’est n’importe quoi. Je suis en train de mourir et la seule chose qui me vient à l’esprit c’est ce sale type de Simon. Ma vie a-t-elle été aussi pauvre que ça ? Remontons plus haut dans ma mémoire avant que mon cerveau ne devienne une bouillie informe...
...Je suis né en Italie, dans une petite ville du sud, au bord de la mer : Tarente, dans le golfe de Tarente. Vous ne savez pas où se situe Tarente ? Vous voyez la forme de l’Italie, la botte ? Vous voyez le talon ? Eh bien, Tarente se trouve dans les Pouilles, à la lisière du golfe formé par la semelle de l’Italie et son talon, à peu près à égale distance de Bari et de Brindisi. Vous situez ? Je reprends.
Mon père, catholique fervent, avait rencontré ma mère lors d’un voyage organisé par la paroisse de sa ville à Lourdes. Pourquoi, comment et avec quels moyens ce voyage a été monté, je n’en ai aucune idée. La seule chose évidente, c’est qu’à cette occasion il a rencontré ma mère, une Française.
Après leur mariage, ils ont d'abord vécu à Tarente, sans vraiment parvenir à joindre les deux bouts, puis ils ont décidé de tenter leur chance à Paris. C’était dans les années soixante-dix.
Ainsi j'ai d'abord vécu en Italie, au bord de la mer, entre le port et l’arsenal militaire, jusqu’à mes dix ans. Et j’ai plein de souvenirs…
Ah, les souvenirs d’enfance. Ils résistent au temps et aux vicissitudes de la vie. Mieux encore : ils se transforment, s’embellissent, prennent une patine que la mémoire polit à sa façon, se renforcent d’année en année et quand la vieillesse arrive ils sont magnifiés et semblent encore plus puissants.
Si nous étions restés à Tarente, je serais devenu l'un de ces ouvriers travaillant à l’usine et manipulant à mains nues des matériaux dangereux. Et pourtant, c’est grâce à Tarente que je suis devenu un homme riche. Mais j’y reviendrai, j’ai le temps, j’ai le temps.
Donc lorsque j’ai eu dix ans, mes parents sont venus s’installer à Paris, plutôt à Puteaux. Je ne sais pas pourquoi nous avons échoué là, ni comment mon père est arrivé à obtenir un logement très convoité dans une résidence HLM. Tous les matins, dès potron-minet, mon père se rendait à pied sur son lieu de travail pour nettoyer des bureaux dans une des premières tours construites dans le quartier de la Défense, alors en plein chantier.
Les tours de La Défense. Huit cent cinquante mille mètres carrés de bureaux. Mon père, quand il passait la serpillère ou l’aspirateur dans les nouveaux bureaux, souhaitait une vie meilleure pour nous, ses enfants. Il ne pouvait pas se douter que ma fortune passerait aussi par cet humble rond-point situé sur la colline de Courbevoie et sur lequel trônait le monument érigé en l’honneur des soldats tombés en 1870, pour défendre Paris. Il ne pouvait pas se douter que ce quartier misérable, où bidonvilles, pavillons modestes et usines céderaient la place au moderne quartier d’affaires, préfigurerait l’évolution de sa propre famille. Ni que j’allais devenir moi-même cet homme d’affaires riche et respecté…
…Je m’égare. À quelle distance suis-je du sol ? Combien de temps me reste-t-il avant la rencontre fatale ? C’est drôle cette impression d’avoir tout le temps nécessaire pour reconstituer ce qui a été ma vie. Le temps ne s’écoule-t-il pas partout à la même vitesse ?
Je l’ai dit, mes parents étaient des fervents catholiques. Et c’est grâce à l’église que je suis devenu ce que je suis devenu.
A l’église, j’étais un peu lèche-cul et je m’appliquais à paraître bon chrétien. Je chantais haut et fort les Je vous salue Marie et autres Notre Père. J’avais une belle voix et j’étais plutôt mignon. Très vite je suis devenu enfant de chœur. Quand je revêtais l’aube, impeccablement repassée par quelques dévotes et obligeamment mise à ma disposition par la paroisse, je me sentais aussi puissant que si j’avais été Superman, Batman ou autre Cyborg. Tout en manipulant l’encensoir je jetais des regards obliques pour vérifier que Lisette, me regardait.
Lisette c’était la fille de l’aveugle. Elle accompagnait son père partout et lui servait de canne blanche. C’est qu’elle avait une vue pour deux et qu’elle ne ménageait pas ses regards. C’est à moi qu’elle envoyait des sourires et des minauderies. Et moi, je devenais tout rouge et je faisais semblant de ne pas y faire attention…
Mais ce n’est pas de Lisette qu’il s’agit. En fait, tout a commencé quand Francesco est arrivé.
Francesco avait à peu près l’âge de mes parents. Comme eux, il venait de Tarente mais contrairement à eux qui avaient rompu définitivement les ponts, il y retournait souvent. C’était un catholique très pieux qui faisait des dons énormes à la paroisse. Tout le monde lui parlait avec le respect qu’on réserve aux hommes puissants.
Francesco m’a pris en amitié et c’est grâce à lui et à ses conseils avisés que j’ai pu poursuivre mes études au-delà du bac et que je suis devenu juriste. Parallèlement, il m’a embauché pour le seconder dans ses affaires. Très rapidement j’ai compris de quelles affaires il s’agissait. Je ne vais pas rentrer dans les détails mais vous avez compris. Achat, vente, construction avec un service de persuasion musclée pour les récalcitrants, hommes de main venus de Tarente. C’est parce que le quartier de La Défense était devenu son terrain de jeux, qu’il s’était installé à Puteaux.
Au fil des années, j’ai appris à ses côtés les ficelles du métier. Corruption, extorsion, blanchiment d’argent, gestion des affaires illégales. Parallèlement j’ai construit une vie respectable et j’ai fondé ma propre agence immobilière, devenue vite prospère grâce à mon carnet d’adresses et mes méthodes, disons peu orthodoxes.
Il y a deux ans, Francesco est tombé malade. Un cancer du pancréas qui l’a emporté en quelques mois. Au cimetière de Tarente, toutes les grandes familles de la mafia locale étaient présentes. Il faut dire que la disparition de Francesco laissait un grand vide et il est bien connu que la nature déteste le vide. Giovanni Del Ponte, un homme influent à Tarente, est venu me donner une accolade fraternelle et m'a dit : « Je sais à quel point tu étais proche de notre Francesco. Je suis là, tu sais, n’hésite pas à me demander ce que tu veux. Les amis de Francesco sont mes amis ». Sur le moment j’ai pris cette déclaration à la légère. J’avais d’autres chats à fouetter et d’autres soucis à gérer. Et c’est à mon retour à Paris que Simon est arrivé. Je me souviens qu’il a débarqué dans mon bureau avec une lettre de recommandation signée par ce même Giovanni Del Ponte,
Au début, Simon s’est révélé être un collaborateur exceptionnel. Discret, disponible, respectueux si ce n’est obséquieux, corvéable à merci et plein de bonnes idées pour gérer au mieux mon agence immobilière et mes autres affaires, non officielles, celle-ci. C’est en partie grâce à lui que j’ai pu valoriser mon argent en le soustrayant aux griffes rapaces du fisc français et en ouvrant plusieurs comptes dans ces îles paradisiaques où je n’ai jamais mis les pieds. Simon était très bien rémunéré et je n’ai pas imaginé un instant qu’il avait été envoyé par Giovanni pour surveiller mes activités.
Les cinquante mille euros réclamés par Simon n’étaient que le début d’un long processus d’asservissement à Del Ponte. Si j’avais cédé, on m’aurait demandé de devenir son homme de main. J’avais bien voulu le faire pour Francesco mais maintenant que j’étais devenu un homme riche et important je refusais de le redevenir pour Giovanni. Et j’ai résisté.
Ce que Del Ponte ne savait pas, c’est que Francesco avait l’habitude de constituer des dossiers sur chacun de ses rivaux potentiels et que c’est moi qui en assurais la gestion. Toutes les informations que Francesco avait réunies pouvaient mener ses concurrents aux assises. Évidemment, je l’ai dit à Simon. Et les papiers que les deux malabars sont venus réclamer constituent la preuve que le fisc français recherchait sur Del Ponte.
Ces papiers, vont-ils être découverts par les policiers quand ils viendront dans mon appartement pour faire le constat de ma "chute accidentelle" ?
Mais maintenant le terre ferme se rapproche à une vitesse vertigineuse. Le temps a repris son cours normal.

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