Huitième soir

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La ville, ma chérie. Il faut que je t'explique la ville, avant d'y faire entrer nos amis.

Une ville, vue de loin, c'est une forêt qui aurait gagné à la loterie : des arbres de pierre, des clairières de places, des rivières de rues. Mais quand on s'approche, on découvre la différence, et elle tient en peu de mots : dans une forêt, tout le monde sait que tout le monde existe. Dans une ville, on a perdu la liste.

Nos cinq compagnons entrèrent par le soir, à l'heure où les rues hésitent entre deux populations — celle qui rentre et celle qui sort. Ils découvrirent d'abord les odeurs, qui arrivèrent en délégation : le pain chaud et la pierre froide, la friture, le savon, la pluie d'hier prisonnière des gouttières, et par-dessus tout une odeur que Blaise ne connaissait pas et qu'il renifla longtemps, sourcils froncés, avant de la nommer :

« Ça sent la fatigue. »

Puis vinrent les sons. La ville grondait doucement, de partout et de nulle part, comme un gros animal qui dort mal. Des pas pressés. Des volets qu'on ferme. Quelque part, une assiette cassée, suivie d'une dispute, suivie d'un rire — dans cet ordre, ce qui est plutôt bon signe. Tic-Tac marchait au milieu de tout cela en serrant les moustaches, et comptait pour se tenir : les fenêtres, les pavés, les pas. Jojo, au contraire, s'épanouissait à vue d'œil : tant de monde, c'était tant de public en réserve.

Quant aux gens — car il y avait des gens, des vrais, des grands, qui rentraient chez eux à grandes enjambées —, il se produisit ce que la petite fille avait annoncé : ils ne virent rien. Un renard, un blaireau, un lièvre à grelots et un écureuil traversaient leur rue, et pas une tête ne se leva. Les grandes personnes, le soir, regardent leurs pieds ou leurs soucis, et les deux sont par terre.

« C'est vexant, finit par dire Rouquin, qui n'avait jamais été aussi peu pourchassé de sa vie. Je suis le renard le plus recherché de trois vallées, et ici, je pourrais défiler avec une fanfare.

— Profites-en, conseilla la petite fille. C'est reposant, la première heure. Après, ça devient triste. »

En chemin, ils tombèrent en arrêt devant une vitrine illuminée — une grande glace claire derrière laquelle dormaient des objets sous des étiquettes. Et dans la glace, par-dessus les objets, il y avait eux : un renard, un blaireau, un lièvre, un écureuil et une petite fille, en pied, encadrés de prix.

« Tiens, dit Tic-Tac. Un Miroir de Vérité des villes.

— Presque, dit la petite fille. Regardez mieux. Celui de la forêt montrait ce qu'on croit. Ceux-ci montrent autre chose : ils vous superposent à ce qui s'achète. On s'y voit toujours à travers une étiquette. C'est leur métier : le miroir de la forêt vous demandait qui vous êtes ; ceux de la ville vous demandent ce qui vous manque. Et comme ils posent la question mille fois par rue, les gens d'ici finissent par se sentir incomplets à longueur de journée, sans savoir pourquoi.

— Et il manque quoi, là, par exemple ? demanda Blaise en plissant les yeux sur son propre reflet entre deux chapeaux à prix barré.

— À toi ? dit la petite fille. Rien. C'est bien le problème de ces vitrines avec les gens comme toi : tu es invendable. »

Et Blaise rougit sous le gris, et l'on repartit, et Rouquin se retourna deux fois sur son reflet étiqueté, pour vérifier qu'il valait cher.

C'est dans la deuxième heure, justement, au coin d'une ruelle qui sentait fort la vie sans façons, qu'une grille d'égout se souleva toute seule.

Il en sortit d'abord une moustache. Puis une autre. Puis un museau pointu, gris, vif, qui les inspecta des pieds à la tête avec l'aplomb d'un douanier. Et enfin un rat tout entier, sec et souple, qui prit le temps d'épousseter son poil, de redresser une oreille cassée, et de les saluer en soulevant un chapeau qu'il ne portait pas.

« Bienvenue dans mon vestibule, dit-il. On visite ou on s'installe ?

— On cherche, dit la petite fille.

— Alors vous êtes au bon guichet. » Le rat s'assit sur le rebord de sa grille comme un roi sur un trône modeste. « Tout ce qui se perd dans cette ville finit par passer sous mes fenêtres. Je m'appelle Arsène. »

Rouquin plissa les yeux.

« Arsène. C'est distingué, pour un rat.

— C'est volé, répondit l'autre sans se troubler. À une couverture de livre, dans une vitrine, il y a des années. Doré sur tranche, le nom d'un voleur magnifique. Je me suis dit : voilà un nom qui a fait ses preuves. Je l'ai pris. Le plus beau larcin de ma carrière, et le seul qui m'ait rendu meilleur. »

Il les détailla un à un, en expert : le panache de Rouquin (« beau brushing, ça se revend bien, ça »), les grelots de Jojo (« ça aussi » — et le regard de Jojo le dissuada d'insister), les bajoues de Tic-Tac (« monsieur voyage avec ses économies, je respecte »), la masse paisible de Blaise (« et monsieur est le garde du corps, parfait »). Puis son œil s'arrêta sur la petite fille, et quelque chose dans son aplomb marqua une hésitation d'un seizième de seconde.

« Et la demoiselle cherche quoi, au juste, dans ma ville ?

— Quelqu'un qui s'est perdu.

— Ha ! » Arsène eut un rire bref, qui sonnait comme une pièce sur le zinc. « Alors il va falloir préciser, trésor. Ici, c'est l'article principal. Cette ville perd les gens comme les arbres perdent les feuilles : par saison entière. Des perdus, j'en ai de toutes les tailles. Des messieurs perdus dans leurs maisons. Des dames perdues dans leurs souvenirs. Des jeunes perdus dans leurs miroirs. La nuit, je les entends d'en dessous : ça fait un bruit de pas qui tournent en rond, c'est ma berceuse. Alors : perdu comment, votre perdu ? »

La petite fille soutint son regard.

« Perdu au point d'avoir arrêté de chercher. »

Le rire d'Arsène s'éteignit. Et pour la première fois, le rat regarda ailleurs.

« Ça, dit-il à mi-voix, c'est le rayon du fond. »

Il descendit de sa grille, fit trois pas, revint, repartit — un vrai débat ambulant. Puis il leur fit signe : suivez-moi. Et il les emmena dans sa ville à lui.

Car il y a deux villes, ma chérie, posées exactement au même endroit. La ville du dessus, avec ses enseignes et ses vitrines, qui se regarde elle-même toute la journée. Et la ville d'Arsène : les arrière-cours, les soupiraux, les zincs de gouttières, les passages entre deux murs que seuls connaissent les chats, les rats et les enfants. Arsène la fit visiter en propriétaire, distribuant des saluts à des ombres : un vieux chat borgne sur un muret (« le colonel ; on a fait les poubelles de la guerre ensemble »), une famille de pigeons sous une corniche (« les pigeons, c'est des poules qui ont raté leur carrière, mais ils ont le cœur bon » — Rouquin nota la définition pour son usage personnel), une chouette des clochers, cousine de province de leur hibou.

Et chemin faisant, Arsène énonça ses règles, comme Rouquin jadis les siennes :

« Règle une de la ville : tout se paie. Règle deux : tout s'oublie. Règle trois : ne donne jamais ton vrai nom — d'où le mien. Avec ça, tu survis.

— Survivre, releva la petite fille. Et vivre ?

— Vivre, c'est au-dessus de mes moyens, répondit Arsène du tac au tac. Mais je loue parfois la formule à l'heure. »

En chemin, pourtant, il leur fit un honneur dont il ne mesura la portée qu'après : il les fit descendre. Trois marches sous une cave sèche, derrière un rideau de toile à sac, il y avait son royaume secret — et son royaume, ma chérie, c'était un musée.

Des étagères de briques, alignées au cordeau. Et dessus, rangé, étiqueté, épousseté : tout ce que la ville perd. Des gants dépareillés par douzaines, classés par couleur de solitude. Des clés de toutes tailles, pendues à des clous — « elles n'ouvrent plus rien, mais une clé, ça ne se jette pas, ça insulterait les portes ». Un dé à coudre. Une médaille au ruban fané. Des billes. Une paire de lunettes pour des yeux qui avaient cessé d'en avoir besoin. Et, sous une cloche faite d'un pot de confiture retourné, à la place d'honneur : une lettre. Cachetée. Jamais ouverte, jamais envoyée, l'adresse à demi effacée par une pluie ancienne.

« La règle deux dit que tout s'oublie, expliqua Arsène, très vite, en remettant droit un gant qui ne penchait pas. Quelqu'un doit bien contredire la règle deux. Ça tombe sur moi. Je garde. Au cas où les gens reviendraient chercher. Ils ne reviennent jamais, remarque. Mais le jour où l'un d'eux revient, hein ? Le jour où quelqu'un, dans cette ville, fait demi-tour pour une chose minuscule qu'il a aimée ? Je veux être ouvert ce jour-là. »

Personne ne fit remarquer au rat que son musée et la pierre des Sans-Nouvelles, à trois forêts de là, étaient le même geste sous deux toits. Mais Blaise le pensa si fort que ça s'entendit presque.

Il s'arrêta soudain, au débouché d'une placette, et leur montra le clocher, la mairie, les toits.

« Vous venez de la forêt, pas vrai ? Ça se sent à dix mètres : vous sentez l'arbre vivant. Alors je vais vous dire la vraie différence, celle que personne n'imprime. Chez vous, paraît-il, quand quelqu'un meurt, il y a un hibou qui grave son nom sur une pierre. C'est vrai, cette histoire ?

— C'est vrai, dit Blaise. On l'a rencontré.

— Eh bien ici, dit Arsène, il n'y a pas de hibou. Ici, quand un rat meurt, le journal ne le dit pas. Quand un vieux meurt seul au cinquième, on le découvre à l'odeur. Cette ville est une forêt qui a perdu son gardien des noms. Voilà pourquoi tout le monde court : quand on n'est sûr d'être gravé nulle part, on essaie au moins d'être vu partout. Ça ne marche pas, remarquez. Mais ça occupe. »

Il y eut un silence. Blaise regardait le rat avec une attention nouvelle, celle qu'il réservait aux choses profondes tombées dans des endroits étroits.

« Et toi, demanda doucement la petite fille, qui gravera ton nom ?

— Moi ? » Arsène eut un sourire de biais, son sourire d'inventaire. « Moi, j'ai un nom volé, trésor. On ne grave pas le bien d'autrui. » Et il repartit devant, très vite, en parlant très fort d'autre chose, ce qui est la façon qu'ont les rats de s'essuyer les yeux.

La diversion qu'il choisit fut d'ordre professionnel : il avait flairé en Tic-Tac un confrère, et entre confrères, on compare les systèmes. Il s'ensuivit, sur trois cents mètres de gouttière, le premier sommet comptable de l'histoire entre un écureuil des bois et un rat des villes. Tic-Tac exposa ses trente-neuf cachettes, ses mots de passe, ses questions de sécurité ; Arsène opposa son barème des services, sa mémoire des dettes — « je tiens le grand livre des faveurs de cette ville ; tout le monde me doit, personne ne le sait, c'est ma fortune » —, et son système de doubles caches, « parce que la première qu'on trouve protège la seconde : il faut toujours offrir quelque chose à voler, c'est de l'hospitalité ». Tic-Tac prit des notes mentales en tremblant d'admiration. Arsène reconnut que le coup de la pirouette dans le mot de passe « avait de la gueule ». Et le sommet s'acheva sur l'échange diplomatique le plus solennel qu'on puisse entendre entre deux gestionnaires :

« Monsieur.

— Monsieur. »

C'est tard dans la nuit, alors qu'ils faisaient halte sous un auvent, que la petite fille revint à la charge — de sa manière à elle, qui consistait à attendre que le silence soit mûr.

« Arsène. Les perdus du rayon du fond. Tu en connais. »

Le rat tritura sa moustache. On voyait qu'un débat se rejouait en lui, le même que tout à l'heure devant sa grille.

« J'en connais, finit-il par lâcher. Le rayon du fond, je le fais tous les soirs, en dernière tournée. Il y a le vieux du canal, mais lui, il a son chien, et un homme qui a un chien n'a pas tout perdu. Il y a la dame des journaux, mais elle parle aux réverbères, et tant qu'on parle, même aux réverbères, le chemin n'est pas froid. Et puis... »

Il s'arrêta. Sa voix changea — elle perdit son zinc, son guichet, sa monnaie.

« Et puis il y a la petite. »

Personne ne bougea.

« Rue des Tanneurs. Derrière la boulangerie. Le mur du fond, là où le four perd sa chaleur — c'est le mur le plus convoité de la ville, l'hiver, et elle l'a trouvé toute seule, ce qui vous dit le niveau. Des cartons. Une couverture qui a été bleue. Sept ans, huit peut-être. Elle est là depuis des lunes. Au début, elle courait — après les gens, après les bus, après tout ce qui partait. Les petits font ça : ils courent après ce qui s'en va, ils croient que c'est un jeu et que ça va se retourner. Et puis un soir... » Arsène regarda ses pattes. « Un soir, elle a arrêté de courir. Maintenant elle reste contre son mur tiède et elle regarde. Elle regarde les gens passer comme on regarde la pluie : sans plus rien attendre d'eux. Les vieux de la rue l'appellent Mirette, à cause des yeux. Des yeux immenses. Des yeux qui ont renoncé, et ça, sur un visage de cet âge-là, je vous le souhaite jamais. »

La petite fille était déjà debout.

« On y va.

— Hé, doucement, trésor. C'est de l'autre côté de la ville, c'est ma tournée la plus longue, et je te rappelle la règle une : tout se paie. C'est payant, le guide.

— Combien ? »

Arsène ouvrit la bouche pour annoncer un chiffre. Il avait des tarifs pour tout, des barèmes, des suppléments de nuit. Mais ce qui sortit, après un raclement de gorge qui n'en finissait pas, fut ceci :

« Pour elle... pour elle c'est tarif spécial. » Il remonta son poil comme on remonte un col. « Gratuit. Et le premier qui fait une remarque dort dans la gouttière. »

Personne ne fit de remarque. Mais Blaise, en se levant, posa au passage sa grosse patte sur le dos du rat, une demi-seconde, et Arsène fit semblant de ne pas le sentir, et tout le monde fit semblant de croire qu'il faisait semblant.

Ils traversèrent la ville endormie en file indienne, le rat devant, par des chemins que même les chats trouvaient inédits. Et tout en trottant, Rouquin vint se porter à la hauteur d'Arsène.

« Dis-moi, le guichet. Ta règle une, tout se paie. Tu viens de la casser.

— Je l'ai pas cassée, marmonna Arsène. Je l'ai suspendue. Pour examen. »

Rouquin sourit dans ses moustaches : la formule était de lui, et elle voyageait bien.

Au moment où la rue des Tanneurs apparut au bout de la nuit — une rue étroite, où flottait une bonne odeur de pain en avance sur le jour —, Rouquin s'arrêta sur un seuil de cave, leva la patte, et la maxime du soir tomba, à voix basse, en raison de l'heure :

« Retenez ceci, et qu'on le grave sur une gouttière : dans une ville, tout le monde regarde en haut les enseignes ou en bas ses chaussures. La vie vraie passe entre les deux, à hauteur de moustaches. Saluez tout ce qui circule à hauteur de moustaches, et vous connaîtrez la ville mieux que son maire. »

Arsène déclara que c'était la première sagesse importée qui vaille le déplacement, et qu'il en ferait l'article.

Voilà, ma chérie. Demain, je te raconte Mirette. Je te préviens : c'est le soir le plus dur de toute l'histoire. C'est aussi le plus beau, mais le plus beau ne vient qu'après, comme toujours. Alors ce soir, dors bien, dors fort — fais des réserves, comme dirait quelqu'un.

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