Une famille

4 minutes de lecture

Il y a le Poil de Carotte de Jules Renard, le gamin de la fin du 19e siècle coincé entre Grand Frère Félix, soeur Ernestine, M Lepic et la sèche Mme Lepic.

Un Poil de Carotte victime d’une indifférence affective constante et de la méchanceté sournoise de sa mère. Qui apprend à se protéger par l’observation, l’ironie et le retrait. L'absence d'amour parcours l'oeuvre accompagnée d'une violence discrète et profonde. Le récit, bref et sans pathos, met à nu la solitude de l’enfant face au monde adulte. Froid, chirurgical, Poil de Carotte est un chef d'oeuvre.

Et puis il y a mon Poil de Carotte.

Celui-là s'épanouit cent ans plus tard dans une famille modeste planquée dans une petite vallée. Les vieux y parle encore le wallon, les chiens poussent leur crotte sur les trottoires ; ces petits cadeaux tout plats et puants que l'on ramène chez soi sans bonheur. On se déplace en courant ou à vélo, on joue dans la rivière et, surtout, on fait tout ça en bande. Hirsute, crasseux, toujours le doigt sur une croute de sang, mon Poil de Carotte vit sa plus belle enfance. Celles des hirondelles, des amis, des champs, des bois et de la rivière.

Il y a M Dumoulin, le père. L'un des derniers artisans du temps, M Dumoulin est horloger-bijoutier. Dans la grande vitrine du commerce, savemment agencée, reposent par centaines des bracelets et des colliers, des bagues et des boucles d'oreille. L'or, l'argent et les pierres précieuses s'offrent à la convoitise ; scintillants comme un trésor de pirate.

Quand on pousse la porte de la bijouterie, haute maison qui domine ses voisines sur le pont du village, on monte deux marches, comme si on entrait dans un temple du beau et du raffiné. Le lieu se partage entre un silence velouté et les cliquetis ouaté des mécanismes d'horlogerie. Un monde de réveils, de montres-chronomètres, d'horloge murales et de coucous. Un monde où le temps est prisonnier.

Un jour, Poil de Carotte, observateur, demande à son père :
— Dis, papa, pourquoi est-ce que toutes les horloges n'indiquent pas la même heure ?
— Et bien parce que toutes les horloges ne fonctionnent pas.
Evidence.
— Tu n'aimes pas les tic tac ? fit Poil de Carotte, un sourcil relevé.
— Si, bien sûr, mais si toutes les horloges parlaient en même temps, on ne s'entendrait plus.
Imparable.
— Et pourquoi est-ce qu'il y a autant d'horloges et de réveils qui indiquent dix heures dix ?
— C'est parce que les aiguilles ainsi placées font sourire le temps.
Divin.

Un sourire éclatant dominé par une moustache poivre et sel, M Dumoulin est toujours très bien habillé, irréprochable. Pantalon à pinces, chemise, cravate et cache-poussière immaculé. Maintient militaire, nuque droite. Chaleureux, fiable, monolithique.

De sa démarche sautillante, on peut le croiser début de soirée, lors de sa promenade journalière. Il promène Biscuit, le caniche de la famille, noir d'encre. A vrai dire, on ne sait pas qui promène qui. Le chien gambade sans laisse, pose et rélève son courrier à la manière canine. M Demoulin suit ou précède, docile.

Le père affectionne le quartier du Moulin. Non pas à cause du patronyme mais parce qu'il est paisible. Les petites maisons à un étage, aux tuiles orange, semblent sourire à votre passage. Le quartier cossu se trouve de l'autre côté de la rivière, lové entre la haute rue et le cours d'eau. On y accède par l'unique pont ou la petite passerelle, loin, au bout du quai des saules. Une voie sans issue qui précède le petit bois, terrain de jeu favori de Poil de Carotte.

Très tôt, la maladie avait frappé Mme Demoulin ; et durement. C'était après la guerre. L'adolescente avait été victime d'une tuberculose mal soignée. Tellement vilaine qu'on avait dû lui ôter un morceau de poumon. Et pas n'importe comment : par le dos. Le chirurgien lui avait ouvert la peau, écarté les côtes, tranché le bout pourrissant et refermé la plaie. Ni vu, ni connu. Ni vu, pas tant que ça.

Un jour dans la salle de bain, Poil de Carotte voit le dos de Mère, chose rare parce que chez les Dumoulin, pudique n'est pas qu'un mot, c'est une religion. Pudique de corps, d'esprit et d'émotions. Rien ne se montre. Pas un carré de peau, pas une réflexion et surtout pas un état d'âme.

Poil de Carotte tourne la tête de cette chair rose qui s'offre à son regard. La chair de la Mère ne peut être vue, même par hasard. Pourtant, Mère n'en fait pas un plat et continue de s'habiller. Mais, observateur, Poil de Carotte l'a vue. La cicatrice. Longue comme son avant-bras, qui suit les côtes maternelles.
— Dis, maman, c'est quoi cette blessure dans ton dos ?
— Ca , mon chéri, c'est par où on a fait sortir le diable de mon corps.
Houlà.
— Le diable ?
— J'étais jeune. On m'a opérée et après j'ai dû tenir le lit pendant un an.
L'éternité.
— Un an ?! s'étonna Poil de Carotte. Mais c'est toute la vie ça !
— C'est long, en effet, sourit Mère.

Et il y a Pierre-Antoine, pour les intimes. Pierrot pour tout le monde. Le grand frère de Poil de Carotte. Ils sont tellement différents de corps et d'esprit qu'on se demandait, sur le ton de la blague, si le facteur n'était pas roux.

Grand frère est cassé à cause d'un problème à la naissance. Le cordon ombilical l'a étranglé et les parent eurent très peur ; il aurait pu mourir. Heureusement, grâce aux connaissances savantes de la sage femme, Grand Frère fut sauvé. Elle l'avait plongé dans un bac d'eau chaude puis dans un bac d'eau froide. Elle avait recommençé l'exercice plusieurs fois et finalement Grand Frère avait crié. Sans doute en avait-il eut ras-le-bol d'être malmené de la sorte.

Toujours est-il que le docteur Yas leur dit :
— Son cerveau n'a pas respiré pendant quelques secondes. Et c'est un mauvais signe.
— De quoi ? lui demande Mme Dumoulin.
— Le cerveau est endommagé. L'avenir nous dira de quelle manière.
— Un avenir proche ou lointain, demande le Maître du Temps.
— Les premiers signes apparaîtront vers les trois ans ; dans ses gestes, sa parole.

Trois ans. La fin des temps.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 3 versions.

Vous aimez lire John F. Windmill ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0