La pluie n’en finissait pas de mourir
Ophéline était en pleurs depuis des mois, et ses pleurs n’avaient rien d’humain. Des larmes épaisses, visqueuses, glissaient sur ses écailles craquelées et tombaient sur une terre nue, dure comme de la pierre. L’étang avait complètement disparu. Il ne restait qu’une vaste cicatrice asséchée, une peau de chagrin racornie, fendillée de crevasses profondes où même les racines des roseaux s’étaient desséchées et pulvérisées. Depuis le printemps 1976, l’eau de vie s’était retirée jusqu’à la dernière goutte, laissant derrière elle un désert de boue cuite et de poussière.
Sa peau reptilienne, autrefois luisante et souple, était désormais crevassée comme la terre elle-même, chaque fissure brûlant à vif. Les sauterelles avaient envahi ce qui avait été son royaume et stridulaient sans relâche, un crissement sec et moqueur qui lui vrillait les nerfs. Elle haïssait ce bruit. Il lui rappelait trop bien sa propre vitalité en train de se consumer.
Dans les méandres de sa mémoire millénaire, les siècles se superposaient comme des strates de tourbe. Au XVIIᵉ siècle, elle avait lutté corps et âme contre les régisseurs du royaume de France. Ces hommes obsédés par le blé et l’ordre voulaient assécher les marécages, éventrer les tourbières pour planter leurs champs monotones. Ophéline s’était dressée, gueule ouverte, queue dardée, et avait versé du sang humain pour préserver son domaine humide. Elle avait gagné, à l’époque.
Aujourd’hui, l’ennemi n’avait ni visage ni épée : c’était l’anticyclone des Açores, un dieu invisible et indifférent qui asséchait le ciel sans même la voir. Comment combattre quelque chose qui n’existait pas pour elle ? Cette impuissance la rongeait plus profondément que la soif elle-même. Sa gorge était irritée comme du papier de verre, chaque respiration devenait un supplice.
La nuit tomba, lourde et silencieuse. Son odorat, toujours vif malgré la déshydratation, capta soudain une odeur pestilentielle venue du village proche. Une puanteur familière, presque rassurante : celle des déchets humains, des excréments, de la vie corrompue et canalisée. Intriguée malgré sa faiblesse, elle glissa hors de son cratère asséché et suivit un groupe de rats dodus qui plongeaient sans peur dans les bouches d’égout.
Elle s’enfonça dans le réseau d’assainissement, un labyrinthe de béton et de fange nauséabonde. Les souvenirs affluèrent, violents : les soldats de Justin de Guerraude, les pioches qui éventraient sa tourbière, les cris des hommes qu’elle avait emportés dans son antre pour nourrir ses petits. Elle avait cru que les humains étaient son pire ennemi. Et voilà qu’aujourd’hui, leur obsession maladive d’assainir, de canaliser, de contrôler l’eau… lui offrait peut-être une renaissance inattendue.
Au cœur de la station d’épuration, elle découvrit le bassin. Trois cents mètres cubes d’une eau trouble, profonde d’au moins quatre mètres, brassée par des pompes soufflantes. Un bain providentiel. Ophéline trépigna de joie, le corps parcouru d’un frisson qu’elle n’avait plus ressenti depuis des décennies. Elle s’y laissa glisser lentement, laissant la surface trouble se refermer sur ses écailles fendillées. Les bulles d’air montant des aérateurs lui faisaient l’effet d’une caresse, douce et insistante, presque tendre sur sa peau desséchée. Une caresse mécanique, impersonnelle, mais ô combien vitale.
Pour la première fois depuis longtemps, elle ne se sentait plus entièrement seule dans sa souffrance. Dans sa tête résonna le crépitement lointain d’une pluie imaginaire — ou était-ce le bouillonnement des pompes ? Elle entonna un chant bas, guttural, qui mêlait le coassement des grenouilles disparues, le murmure des roseaux d’autrefois et le souvenir du vrai crépitement de l’averse sur la tourbière vivante. Un chant de détresse et de gratitude paradoxale. Les humains avaient voulu tuer les marais. Ils avaient presque réussi. Et pourtant, leur monde moderne, avec ses égouts et ses stations d’épuration, lui rendait ce que la nature lui refusait désormais : un refuge liquide, une eau de vie souillée mais abondante, inépuisable.
Allongée dans ce bain tiède et nauséabond, Ophéline ferma ses yeux aux pupilles verticales. Elle pensa aux tourbières éventrées du XVIIᵉ siècle, au sang qui avait coulé, aux petits qu’elle avait nourris avec la chair de Justin de Guerraude. Elle pensa à la sécheresse qui la tuait lentement, à cette terre qui n’était plus qu’une tombe ouverte. Et elle rit intérieurement, d’un rire amer, reptilien, presque résigné.
Les humains assainissaient tout. Ils transformaient les marécages en champs, puis en villes, puis en réseaux souterrains. Ils avaient voulu la détruire. Au lieu de cela, ils lui avaient creusé, sans le savoir, un nouveau territoire obscur et humide.
Dans l’obscurité du bassin, bercée par le ronronnement des machines, Ophéline cessa enfin de pleurer. Pour la première fois depuis des mois, elle se sentait presque chez elle.

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