Le festin de l'hypocrisie
J’entrai dans cette grande salle. Enfin, grande n’était peut-être pas le mot juste. En réalité, la pièce n’était pas si vaste ; sans doute la foule qui s’y pressait faussait-elle ma perception de l’espace.
Je n’aimais pas venir ici.
Cet endroit ressemblait à un théâtre où se jouait chaque jour une bataille sociale.
Pris séparément, chacun crachait volontiers son venin sur les autres, mais une fois réunis, la mélodie changeait du tout au tout.
Armés de sourires et de rires, ils maniaient leurs armes avec adresse, lançant parfois quelques piques légères qu’ils enveloppaient aussitôt de plaisanteries pour faire passer la couleuvre.
Ce manque d’honnêteté incarnait à merveille un concept typiquement humain : l’hypocrisie.
J’aimais rencontrer ces gens au fil de mes journées. Chacun, à sa manière, ouvrait son cœur pour me confier les dernières nouvelles — ou plutôt les ragots — de son entourage.
Je les écoutais avec attention, jouant le jeu social que l’on nomme politesse.
En réalité, ces pauvres âmes me semblaient profondément malheureuses.
Leur unique moyen d’apaiser leur douleur consistait à rabaisser les autres, espérant ainsi se sentir un peu plus grands.
Ils n’évoquaient jamais directement la personne concernée, soit par méfiance instinctive, soit pour ne pas écorner l’image lisse qu’ils s’étaient fabriquée.
Puis venait toujours la phrase fatidique — ô combien dangereuse : « Et toi, tu en penses quoi ? »
La vérité, c’est que je n’en pensais rien. La méchanceté gratuite ne m’a jamais attiré, sous aucune forme. Alors, avec le temps, j’ai mis au point ma propre arme — simple, redoutablement efficace :
« Je pense que tu devrais en parler directement à la personne à laquelle tu penses. »
Habile, non ?
Une phrase anodine, mais qui renvoie à son expéditeur la morsure de ses propres mots. La plupart du temps, elle provoquait un instant de gêne : un silence léger, mais dense, où l’autre se retrouvait soudain face à l’image de la personne qu’il venait de juger.
Ces quelques secondes semblaient durer des heures.
Mais revenons-en au moment présent, voulez-vous ? La salle.
J’arrivai face à cette porte, étrange mélange d’ancien et de nouveau.
Ancien, car personne n’avait jugé utile de la remplacer : ses stigmates, marqués par le temps et l’usure, racontaient à leur manière le passage des années.
Nouveau, car — sans doute dans une volonté d’offrir une illusion de sécurité — on l’avait dotée d’une serrure magnétique, fonctionnant désormais avec un badge.
Drôle de concept, d’ailleurs, que ce petit badge : une clé moderne servant à entretenir une hiérarchie invisible.
Moi, je peux entrer. Toi, non.
Le claquement lourd de la porte me tira de mes pensées.
— Bonjour ! Vous allez bien ?
La question me parut mécanique. Se souciait-elle vraiment de la réponse ? Si je lui ouvrais mon cœur, si je lui parlais de mes peurs, de mes désillusions, oserait-elle poser une main compatissante sur mon épaule ?
À mon tour, je rendis la réplique habituelle :
— Bien, et vous ?
Hypocrite, moi aussi. Mais que voulez-vous.
J’entrai dans la salle. Je pensais être parmi les premiers ; en réalité, j’étais l’un des derniers.
Je déteste autant être le premier que le dernier. Le premier subit le regard moqueur, celui qui dit : « Gentil toutou, toujours en avance. » Le dernier, lui, endure le silence pesant de la foule, ce regard qui te traverse sans répondre à ton bonjour.
Tandis que je franchissais quelques pas, mon attention se porta sur la grande table dressée au centre. L’abondance de nourriture y frappait l’œil. Festin aurait été un bien grand mot pour ce spectacle. Sur la massive table de bois, une nappe bon marché tentait maladroitement de masquer la médiocrité de l’ensemble.
Tout semblait soigneusement disposé pour donner l’impression du luxe : les plateaux d’amuse-bouches, les fruits légèrement lustrés, les verres alignés comme des soldats.
Mais pour qui savait regarder, rien n’était vrai. Ce n’était pas un festin, non — seulement une mise en scène.
Une comédie servie froide.
Cependant, je devais bien l'avouer : ces gens maniaient l'art de l'image avec brio.
J'observais attentivement chaque plat, disposé avec une finesse calculée.
Tous les plateaux étaient en imitation argent — sans doute pour renforcer cette supériorité discrète mais bien présente.
Pourtant, cela sublimait magnifiquement les bouchées à la reine disposées dessus, censées offrir un aspect royal à ces petites choses délicieuses mais terriblement lourdes. Elles trônaient soigneusement en début de table.
Les nems formaient un assortiment impeccable sur un lit de salade fraîche et verte.
Les petits-fours, dorés à souhait, brillaient d'une graisse trompeuse mais terriblement charmeuse.
Les parts de gâteaux s'alignaient par ordre de couleur, composant presque un arc-en-ciel culinaire — une vision érotique pour tout petit gourmand.
Et bien sûr, les divers cocktails chatoyants ornaient la table de décorations comestibles, délicieuses en apparence .
Je devais avouer que ce dégoulinant étalage de nourriture — formé comme Prométhée l’avait fait en son temps pour tromper Zeus — constituait un piège subtil mais redoutablement efficace.
"Tout ce qui brille n'est pas or, et tout ce qui fait saliver n'est pas nourrissant."
Une reflexion qui me coupa dans ma contemplation .
Cela ne me donnait pas envie.
Naturellement, je m’isolai, refusant de goûter à la moindre bouchée.
Non pas que je n’aie pas faim — simplement, je n’aimais pas partager la nourriture en présence d’inconnus.
La salle en regorgeait, d’ailleurs.
On y trouvait des gens de tous niveaux hiérarchiques, faussement descendus de leurs trônes pour, soi-disant, partager un moment avec nous — la plèbe.
J’exagère, sans doute.
Peut-être.
Mais il m’amusait d’imaginer ces notables glissant de groupe en groupe, feignant l’amabilité, sondant les visages, évaluant l’humeur du peuple comme on jauge la température d’une foule avant un discours.
Partageant leur nourriture — car, oui, ces gens considèrent que l’argent utilisé leur appartient —, ils proposaient aux présents de venir goûter à ce festin.
Beaucoup se prêtaient au jeu, dévorant presque avec la main qui les servait ces mets soi-disant généreusement offerts. Je les enviais, quelque part. Peut-être pensent-ils moins. Ou mieux.
Moi, je réfléchis trop. Et si je relâche ma vigilance, je risque d’être franc… donc de me nuire.
Vous devez sans doute, en lisant ces mots, me prendre pour un énième pisse-vinaigre.
Grand bien vous fasse — je le prends comme un compliment.
Je préfère encore rester moi-même que devenir un pantin agité par des émotions de façade.
Je contemplais la table, observant ces gens qui, discrètement, venaient y picorer quelques morceaux, persuadés que personne ne les voyait.
Certains me ressemblaient : en retrait, conscients du jeu, mais trop fatigués pour en jouer. D’autres, au contraire, avaient compris le système — et s’en servaient habilement pour gagner quelque avantage, un sourire, un accès, un privilège.
Je ne les juge pas. Chacun fait ce qu’il veut. Du moins… en apparence.
Pour me fondre dans cette marée humaine, je décidai d’aller saluer ceux qui, un jour, avaient eu la politesse d’échanger avec moi quelques banalités.
Je constatai qu’ils semblaient apprécier discuter avec ceux mêmes qu’ils critiquaient en leur absence. À l’intérieur, l’envie me brûlait de leur renvoyer leurs mots au visage, mais je me contentai d’un sourire.
Un festin… quelle belle excuse pour rassembler un maximum de monde au même endroit et sonder chacun sans avoir à courir les quatre coins de la ville.
Je me fatigue à penser ainsi. Peut-être qu’avec le temps, je deviens simplement plus acide — ou peut-être plus lucide.
À mesure que le temps s’écoulait, commençait ce que j’appelle le temps de politesse — cette étrange unité de mesure consistant à rester quelque part, un festin en l’occurrence, juste assez longtemps pour être vu, mais pas assez pour s’en lasser.
Peu à peu, la salle se vidait. Certains se contentaient de passer une tête, d’autres restaient jusqu’au bout, observant discrètement le moment où l’on commencerait à ranger les victuailles… juste avant de disparaître, bien sûr, pour éviter d’avoir à aider.
Pour ma part, je participai moi aussi à cette hypocrisie.
Je vidai légèrement la table, jetai quelques assiettes en carton, quelques bouteilles vides… puis pris la fuite, discrètement, me contentant d’un geste général pour saluer les derniers présents.
Ça y est. En franchissant la porte, le flot de mes pensées corrosives s’apaisa.
Le silence revint. La vie ordinaire reprit son cours..

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