Chapitre 2
Elle secoua doucement le paquet de céréales au-dessus des deux bols.
Les derniers pétales tombèrent dans la porcelaine avec un bruit sec. Le carton était presque vide. Elle le reposa près de la cafetière et poussa l’un des bols vers Lili.
— On fera des courses ce soir.
La petite hocha la tête avec sérieux avant de replonger sa cuillère dans le lait. Ses pieds se balançaient sous la chaise tandis que la pluie frappait doucement la fenêtre.
La cuisine baignait dans une lumière grise de matin pluvieux. Elle porta sa tasse à ses lèvres et prit une gorgée de café encore chaud.
— Maman ?
— Oui ?
— Tu travailles beaucoup aujourd’hui ?
Elle esquissa un sourire fatigué.
— Comme d’habitude.
Lili resta silencieuse quelques secondes, puis demanda :
— Mais tu viens me chercher ?
— Bien sûr.
Le visage de la petite s’éclaira aussitôt. Elle termina son bol et descendit de la chaise avant de trottiner vers l’entrée.
— Je vais mettre mes chaussures !
Elle la regarda disparaître dans le couloir et se leva pour débarrasser la table. En attrapant les bols, sa manche remonta légèrement sur son bras, révélant une marque violacée près du coude.
Elle rabattit aussitôt le tissu.
Ce geste lui était devenu instinctif.
— Lili, ton manteau.
— J’arrive !
Quelques minutes plus tard, elles marchaient toutes les deux sous la pluie.
Lili sautait d’une flaque à l’autre avec enthousiasme, s’arrêtant parfois pour vérifier que sa mère regardait bien ses exploits.
— Regarde celle-là !
— Essaie de ne pas te tremper.
— Mais j’aime les flaques.
Elle esquissa un léger sourire.
— Je sais.
L’école apparut au bout de la rue. Les parents attendaient déjà devant le portail, serrés sous leurs parapluies.
Dès qu’elle aperçut son amie, Lili lâcha sa main pour courir vers elle. Les deux filles se mirent aussitôt à bavarder.
La cloche finit par sonner.
Les enfants entrèrent dans le bâtiment.
Avant de disparaître à l’intérieur, Lili se retourna.
— À ce soir !
— À ce soir.
Le portail se referma.
Elle resta quelques instants devant l’école, observant la cour désormais vide, puis reprit la route.
Le premier appartement se trouvait au troisième étage d’un immeuble ancien.
Sans ascenseur.
Lorsqu’elle atteignit le palier, son sac de ménage tirait déjà sur son épaule. Elle frappa doucement.
La porte s’ouvrit presque aussitôt.
— Ah, vous voilà.
La propriétaire consulta sa montre.
— Vous êtes un peu en retard.
— L’école…
La femme haussa les épaules et se détourna.
— La cuisine est dans un état.
Elle entra.
La pièce ressemblait à un champ de bataille : assiettes empilées dans l’évier, miettes sur la table, taches sèches sur le plan de travail.
Elle posa son sac près de la porte, enfila ses gants et remplit le seau.
Le chiffon glissait sur la surface collante tandis que l’odeur du produit ménager envahissait la pièce.
La femme repassa dans l’encadrement de la porte.
— Faites attention au parquet, s’il vous plaît. La dernière fois il y avait une trace.
— D’accord.
— Et le miroir de la salle de bain. Mon mari reçoit ce soir.
Elle hocha simplement la tête.
Les remarques glissaient sur elle comme la pluie sur les vitres.
À midi, ses épaules brûlaient déjà.
***
La deuxième maison était plus grande, mais le travail n’y était pas plus simple.
La propriétaire parlait sans arrêt pendant qu’elle nettoyait.
— Franchement, je ne comprends pas comment les gens peuvent vivre dans un tel désordre.
Elle riait légèrement.
— Heureusement que vous êtes là.
Elle acquiesça en silence.
En se penchant pour ramasser une serviette tombée près de la baignoire, une douleur traversa son bras. Elle resta immobile un instant avant de continuer.
Elle n’avait pas le luxe de s’arrêter.
***
Lorsqu’elle sortit enfin dans la rue en fin d’après-midi, la lumière commençait déjà à décliner.
Elle passa chercher Lili à l’école, puis elles rentrèrent ensemble.
La petite racontait sa journée pendant qu’elles montaient les escaliers de l’immeuble.
Devant la porte de l’appartement, elle ralentit.
La lumière filtrait sous la porte.
Et la télévision jouait trop fort.
Son cœur se serra.
Elle ouvrit.
Dans le salon, il était assis dans le canapé avec une bière à la main.
Il leva les yeux vers elles.
— T’étais où ?
Elle posa son sac.
— Au travail.
Il ricana.
— T’es en retard.
Lili serra sa main.
Elle sentit la peur dans les doigts de sa fille.
Elle se pencha vers elle.
— Va dans ta chambre, ma puce.
La petite hésita.
— Maintenant.
Lili disparut dans le couloir.
Le silence s’installa dans la pièce.
Il posa sa bière sur la table basse et se leva lentement.
— Alors répète un peu, dit-il. T’étais où ?
— Je t’ai dit. Au travail.
Il secoua la tête, un sourire mauvais au coin des lèvres.
— Au travail… bien sûr.
Il fit un pas vers elle.
— Tu crois vraiment que je vais avaler ça ?
Elle resta immobile.
— Tu me prends pour un con, continua-t-il. Tu crois que je vois pas ton petit jeu ?
Dans le couloir, une porte grinça légèrement.
Lili.
Il tourna la tête vers le bruit.
— Elle écoute ?
— Laisse-la tranquille.
Son regard se durcit.
— Alors quoi ? Tu veux jouer à ça ?
Il s’approcha encore.
— Dis-moi la vérité. T’étais avec qui ?
— Avec personne.
Il éclata d’un rire dur.
— Ouais… c’est ça.
Puis sa voix se fit plus basse.
— Ou alors t’es juste une petite pute qui croit qu’elle peut me mentir.
Elle ne répondit pas.
Elle connaissait trop bien ce moment.
Le moment où tout peut basculer.
Il la fixa quelques secondes.
Puis il se dirigea brusquement vers le couloir.
— Non.
Elle se plaça devant lui.
— Laisse-la.
Il s’arrêta net.
Ils restèrent face à face dans le salon étroit, si proches qu’elle pouvait sentir l’odeur de l’alcool sur son souffle. Pendant quelques secondes, aucun des deux ne bougea.
— Pousse-toi, dit-il.
— Non.
Sa voix tremblait, mais elle resta là.
Son regard changea alors, imperceptiblement, et elle comprit immédiatement que quelque chose venait de franchir une limite.
***
Très haut au-dessus de la ville plongée dans la nuit, Gabriel observait.
Depuis toujours, cette vie lui avait été confiée. Il connaissait chacun de ses combats, chaque blessure qu’elle portait encore, chaque effort qu’elle faisait pour tenir debout malgré tout. Pourtant, en cet instant précis, quelque chose dans l’équilibre fragile des choses venait de se déplacer.
Les fils invisibles qui relient les décisions humaines semblaient soudain se tendre, comme si plusieurs chemins s’étaient brusquement rapprochés d’un point dont personne, en bas, ne percevait encore l’importance.
Gabriel fixa l’appartement.
Et une inquiétude profonde traversa son esprit.
Parce qu’il comprenait que les prochaines minutes allaient compter plus que toutes celles qui avaient précédé.
Et que, parfois, une seule décision suffit à faire basculer toute une vie.

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