Toxico love
Elle fricota d’amertume. De là où son regard se projetait. Ne voulant plus voir ce monde de ses propres yeux. Il fallait ces lentilles. Il fallait ce casque. Il fallait ces lunettes. Mais, elle était seule. Witney, dans sa chambre d’hôpital, recroquevillant ses jambes à son menton. Elle ferma ses yeux. Grattant avec ses ongles tordus, ses morceaux de coudes qui s’arrachaient, murmurant, d’une voix enivrante : « Le ciel.. le ciel... le ciel... l’air... le monde...» Avec ses balancements de dos. Sa tête de pendule. L’oscillante jeune femme s’impatientait. Du fond de son lit, elle sortit le scalpel qu’elle avait dérobé à un marchand de rêve. Et toujours en marmonnant, de ses petites lèvres gonflées, gercées, trouées de crevasses, avec ses dents de travers, jaunies : « le ciel... le ciel... le monde... le ciel... le monde... le ciel...» Elle se coupa maladroitement un doigt. Les yeux fermés, le scalpel avait été pris de sa poche par la lame. Répulsé aussitôt, d’un soufflement légers, de certains filaments de sang, dans la couverture de son lit. Elle le ressaisit, tête baissée, avec ses dents. Mordillant la pointe, comprenant que cette fois-ci, le manche du scalpel était de l’autre côté, elle l’empoigna. La lame s’illumina proche de ses paupières abaissées. Celle qui ne voulait plus voir le monde allait demeurer dans sa cage. Witney hurla. Laissant ces mots qu’elle avait sécrétés derrière sa moustache. Une fine crevasse dans son globe oculaire gauche. Witney hurla. Des va-et-vient, perçant son regard. Witney hurla. S’extirpa de là, et recommença. Au tour de l’autre œil. Witney hurla. Masturbant le scalpel pour bien déchirer l’œil. Witney hurla. Le scalpel, cette fois-ci, avait emporté l’œil avec lui : « Le ciel... le ciel... le ciel... le ciel... le monde... l’invisible...» Cascade de sang. Sur les rives de ses joues. Witney hurla. Witney tomba dans les vapes. Witney était devenue aveugle. Witney est morte. Morte de douleur. Le Rêveur s’y balada, gracieusement, autour de son lit. Et y jeta un casque, une paire de lunettes et un pansement. Il prit le corps amorphe de la jeune femme et la déposa, gracieusement, sur le lit d’à côté. Lui enleva ses chaussettes, et mit une couette sur elle. Il prit le pansement, et l’enfila autour de son doigt, autour de sa croûte quelque peu encore liquide. Et d’un bandeau blanc, il lui entoura la vue. Mit ses lunettes. Et s’allongea à côté d’elle. Du plafond, d’en haut du lit, il y avait la tête d’une jeune femme qui reposait sur les épaules tordues du Rêveur, qui alluma sa pipe : « J’ai marché trop lentement.» En toussant. La fumée gratta le nez de Witney, qui s’étouffa : « ... » Le Rêveur tourna sa tête et, gracieusement, repoussa une mèche de cheveux qui s’était glissée entre les deux yeux troués, dont les sphères rouges de sang avaient imbibé le bandeau.
« Je n’ai jamais su me dépêcher. Et toi, tu n’as jamais su attendre. C’est pour ça qu’on avait fini toxicos à l’époque. Quand on voulait juste rêver et voir le ciel bonbon.
— Mes veines me haïssent.
— Je sais... je m’excuse. Je t’avais promis la meilleure drogue visuelle d’Escondido, pour toi, ma reine. Mais comment vas-tu halluciner de fourberies inexistantes, comme face à l’extase d’un ciel multicolore, si tu ne vois plus ?
— J’irai l’imaginer à l’Ouest. Comme une rêveuse...
— Comme un rêveur...»
Le Rêveur embrassa le front de Witney : « Repose-toi, j’irai m’imaginer, à l’Ouest, la plus belle des cannes, pour te la ramener.
— Je patienterai... comme un rêveur, alors.»

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