La Machine à Prédire (et à se Planter)
Au troisième étage d'un immeuble parisien dont la peinture s'écaille depuis la présidence Mitterrand, entre un cabinet de voyance cent pour cent satisfait ou remboursé et un dentiste qui soigne sans douleur — promis, juré — se trouve le Bureau des Prédictions Ratées.
Personne ne sait exactement à quoi il sert.
Personne ne sait qui le dirige.
Mais tout le monde y passe un jour.
Sur la porte, une plaque en laiton terni :
Ici, on recycle les futurs qui n'ont pas eu lieu.
Entrée gratuite (mais on accepte les dons).
En dessous, quelqu'un a griffonné au feutre rouge : "ET AUSSI LES RÊVES DE MOINS DE 50€".
Ce matin-là, trois clients attendent sur des chaises paillassées qui ont connu des jours meilleurs comme eux, d'une certaine façon.
Marc, 35 ans, ancien trader devenu professeur de yoga. Il porte un pantalon de survêtement et un regard qui a vu l'abîme.
Sophie, 28 ans, qui tient absolument à épouser un prince charmant. Elle en est à son troisième téléphone. Les deux premiers ont fini dans la cuvette des toilettes après des matchs Tinder désastreux.
Karim, 40 ans, qui a parié cinq mille euros sur la victoire de l'Algérie contre la France en 2010. Il garde le chèque froissé dans son portefeuille, côté cœur. "Pour ne pas oublier que Dieu a de l'humour", dit-il.
Derrière le bureau, Irma : de son vrai nom Irène, ex-comptable à La Poste pendant trente-sept ans boit un thé froid en triant des dossiers. Elle porte des chaussures orthopédiques et un air de dire que plus rien ne l'étonne.
Marc s'assied en tailleur sur la chaise. Irma lève un sourcil mais ne dit rien.
MARC : Alors, c'est quoi le délai de prescription pour une prédiction ratée ? Parce que moi, mon futur, il a expiré en 2008.
IRMA (soupir) : Aucune prescription. Les futurs ratés, ça traîne comme une dette de jeu. (Elle pousse un dossier.) Tenez. Votre "vie de millionnaire". On l'a archivé sous "Illusions packagées – Décennie 2000".
Marc feuillette. Photos de Porsche découpées dans des magazines. Pages de carnet avec des chiffres en colonnes. Un post-it : "Objectif : acheter une île."
MARC (nostalgique) : Putain. Elle était rouge.
IRMA (compatissante) : Elles le sont toujours.
De l'autre côté du mur, le dentiste hurle : "CE N'EST PAS DOULOUREUX, MADAME LEGRAND, JE VOUS JURE !"
Sophie éclate de rire. Un rire trop fort, trop soudain, comme une fuite.
SOPHIE : Moi, ce qui me tue, c'est que j'y ai vraiment cru. Au prince charmant. (Elle sort son téléphone, montre une photo.) Regardez. Lui, c'est mon mari. On était en cosplay. Lui en Dark Vador, moi en Princesse Leia. On dirait un mème de 2015.
IRMA (regarde la photo, sourit pour la première fois) : Ma chère, le prince charmant, c'est comme le Père Noël. Une arnaque pour adultes consentants. (Elle tapote le dossier.) Votre "mariage de contes de fées" est classé sous "Comédies romantiques – Rayon humour noir".
Karim pose ses deux mains à plat sur le bureau. Il respire fort par le nez.
KARIM : Moi, c'est pas drôle. J'ai cru en un signe.
Il sort le chèque de cinq mille euros. Froissé, ramolli par des années de transpiration et d'espoir.
KARIM (suite) : Mon héritage. Mon père me l'a donné en 2009. "Pars en vacances, achète-toi une bagnole, fais ce que tu veux." Moi, j'ai voulu croire. L'Algérie contre la France. 2010. La justice divine, quoi.
IRMA (prend le billet, le lisse sur le bureau) : Et Dieu vous a répondu par un trois zéro.
KARIM (hoche la tête, grave) : Depuis, je crois en rien. Sauf au PMU.
IRMA (range le billet dans une enveloppe marquée "Dons – Caisse des illusions perdues") : Les paris sportifs, c'est comme les prières. Ça occupe. Mais ça ne change rien.
La porte s'ouvre à la volée.
Une femme entre, essoufflée, les yeux rouges, les mains qui tremblent. Elle porte un imperméable bleu et l'air de quelqu'un qui vient de traverser toute sa vie en courant.
LA FEMME : Je... Je viens de me rendre compte...
Elle s'effondre sur une chaise. Les trois autres la regardent, gênés, comme on regarde quelqu'un tomber dans la rue.
LA FEMME (suite) : J'ai passé ma vie à attendre le bon moment. Le bon job. Le bon amour. Le bon... moi. (Elle éclate en sanglots.) Et là, je me suis réveillée, et j'ai compris que j'avais tout raté ! Même mes échecs sont nuls !
Silence.
Irma lui tend un mouchoir en papier et un dossier vierge. Doucement, elle remplit la première page.
IRMA : Nom ?
LA FEMME (reniflant) : Élodie. Élodie Martin.
IRMA : Profession ?
ÉLODIE (rire amer) : Je devais être chef pâtissière à Bordeaux.
IRMA (écrit, puis sourit) : Ah. Les métiers de bouche. Toujours classés sous "Passions – À consommer avec modération". (Elle tourne la page.) Alors, Élodie. Parlons de ce "bon moment" que vous avez attendu toute votre vie.
Dehors, la lumière change.
Marc médite sur un banc, jambes croisées, yeux fermés. Un SDF s'assied à côté de lui, regarde la position, et dit : "Vous êtes pas bien, là ?" Marc ouvre un œil, sourit, et répond : "Si. Pour la première fois."
Sophie retrouve son mari devant un food-truck. Il lui tend une crêpe Nutella-banane. Elle l'embrasse. Il a un bout de chocolat sur la joue. Elle ne l'essuie pas.
Karim entre au PMU. Il pose dix euros sur un match de belote entre deux retraités du coin. Le type du bar lui dit : "Vous êtes sûr ?" Karim hausse les épaules. "Au moins, je saurai à qui j'ai perdu."
À l'intérieur du Bureau, Élodie parle encore. Irma écoute, remplit des pages, classe, archive.
À la fin, Élodie se lève. Elle a les yeux secs. Pas gaie. Pas triste. Autre chose.
ÉLODIE : Et maintenant ? Je fais quoi ?
IRMA (repose son stylo) : Maintenant, vous allez à Bordeaux.
ÉLODIE (étonnée) : Pourquoi ?
IRMA : Pour manger une cannelé. Pas pour devenir chef pâtissière. Pas pour réaliser votre rêve. Juste pour goûter. (Un temps.) Parce que parfois, le futur, c'est juste un gâteau.
Élodie reste un moment sans rien dire. Puis elle hoche la tête, lentement.
Elle sort.
Irma reste seule.
Elle se lève, va à la fenêtre. Regarde la rue. Marc qui médite. Sophie qui rit avec son mari. Karim qui sort du PMU, les mains vides, l'air presque content.
Puis elle retourne à son bureau. Ouvre le tiroir du bas. Celui qu'elle n'ouvre jamais.
Un dossier. Jauni, corné, vieilli.
"Irène — Rêves divers (périmés depuis longtemps)."
Elle l'ouvre.
La première page est vierge.
Elle a toujours été vierge.
Elle n'a jamais eu le bon moment pour commencer.
Dehors, quelqu'un frappe à la porte.

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