Partie 2

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Dans le sac que je traine en bandoulière, quelques vêtements de rechange, ma précieuse gourde d’eau, et un peu à manger. Mais les graines que maître Dioscoride m’a confiées sont bien à l’abri dans une petite bourse que je porte autour du cou, sous mes vêtements. Comme un collier. Je la sens jour et nuit, et ne m’en sépare sous aucun prétexte. Ces quelques spécimens doivent me permettre de remonter à la source. En étant la plus discrète possible, sans me faire suivre, doubler par un concurrent, ni surtout dépouiller sur le chemin du retour. Mon but : identifier la plante dont elles proviennent, trouver là où elle pousse, analyser ses conditions de vie idéales pour pouvoir les recréer chez nous, et rapporter des plants. Et des graines si j’en trouve. Avec les graines, dans la bourse, il y a une petite fortune en or, que je me garde bien de laisser voir à quiconque.

La traversée en bateau s’est bien passée, si l’on excepte l’atroce odeur de fuel qui enfumait ce rafiot depuis la cale jusque sur le pont. J’ai pu en profiter pour me reposer un peu malgré tout, et surtout compiler les informations dont je dispose. Maître Dioscoride m’a fourni toutes celles qu’il avait. Assez peu en réalité, mais déjà une piste de départ : il avait noté qu’à chaque fois que son fournisseur était en capacité d’honorer sa commande, quelques jours plus tôt un navire était arrivé au port depuis les contrées les plus éloignées du globe. Terra Nulla. Rien que ça ! Jamais je n’aurais osé rêvé y mettre les pieds, et voilà qu’on m’y envoyait tous frais payés ! Des semaines de navigation avant de débarquer dans un port mal famé, on aurait cru les vieilles histoires de pirates du 18ème siècle… Je m’étais éloignée des quais pour trouver une auberge qui ne soit pas infestée de rats et de marins, mais avant cela j’avais laissé trainé mes yeux et mes oreilles. Sur les étals d’un petit marché, j’avais vu des paniers débordant d’épices, des piles de fruits exotiques, des brochettes de pains grillés, des chapelets de saucisses aux herbes… mais nulle part mes précieuses graines. Je ne pouvais pas me balader partout en posant des questions, on allait vite me repérer. Alors j’avais joué la touriste. Il n’y en a plus autant qu’avant, des touristes, il parait qu’avant la Grande Purge tout le monde voyageait partout, plusieurs fois par an, et que certains n’en profitaient même pas pour visiter le pays, ils se contentaient de bronzer au soleil au bord de la piscine de l’hôtel… Mais de nos jours, des touristes, c’est suffisamment rare, surtout ici peut-être, pour attirer l’attention. Alors je m’étais dit, quitte à ce qu’on me surveille un peu, autant leur en donner pour leur argent ! Chaque matin, je quittais l’auberge et allais visiter un quartier différent de la ville. A part le port, m’avait assuré l’aubergiste, il n’y avait pas vraiment d’endroit mal fréquenté. J’avais ainsi flâné dans les ruelles animées des quartiers commerçants, entrant dans les apothicaireries comme dans les échoppes des orfèvres et autres merceries, à la recherche de « cadeaux pour ma famille et mes amis ». J’avais déambulé dans les allées des jardins suspendus du quartier maraicher, admirant les légumes colorés, respirant à pleins poumons les parfums des fruits mûrs, regardant travailler les jardiniers qui semblaient se moquer de l’altitude. J’avais passé des heures à « dessiner la mer et les bateaux », installée non loin du bureau d’octroi du port. En réalité, tous mes sens étaient à l’affut de la moindre information susceptible de faire avancer ma quête. Et un matin, victoire : j’avais vu accoster un navire qui correspondait en tous points à la description que m’avait fait maître Dioscoride de celui qui amenait la cargaison de son fournisseur. J’avais bien observé tous les passagers au moment de leur débarquement, et j’avais eu le temps pour cela : c’était un vrai spectacle. Entre le couple qui engueulait ses serviteurs – pas assez rapides, pas assez discrets, cette malle est fragile faites donc attention espèce d’incapable – le marchand qui débarquait des cages pleines d’animaux vivants caquetant et piaillant à qui mieux mieux, des prisonniers enchainés qu’on trainait sous les quolibets de la foule jusqu’à leur geôle en attendant un départ pour une lointaine colonie pénitentiaire – les pauvres gars… Au milieu de cette foule bigarrée, une silhouette avait attiré mon attention : un grand type blond comme les blés que j’étais certaine d’avoir déjà vu en ville. Ma ville je veux dire. Je l’avais suivi du regard tout en remballant prestement mes fournitures de dessin, puis l’avais suivi de loin dans les rues. J’avais troqué quelques piécettes de cuivre contre un immense foulard de couleur rouille que j’avais noué autour de ma tête pour me cacher un peu, ôté mes sandales pour marcher pieds nus sur les pavés sales, et moins ressembler à la touriste que tout le monde connaissait maintenant depuis quelques jours. J’avais relevé les yeux juste au bon moment pour voir l’inconnu blond disparaitre dans une échoppe au coin de la rue. Un apothicaire ? Bingo !

En m’approchant j’avais cherché une bonne excuse pour rester devant la boutique, mais il n’y avait vraiment rien à voir dans le coin… alors à la guerre comme à la guerre, je m’étais tordu le pied entre deux pavés, j’avais boitillé jusqu’à un mur sur lequel je m’étais appuyés en massant ma cheville faussement douloureuse. J’aurais dû être actrice. En tendant l’oreille, j’avais intercepté quelques bribes de la conversation qui avait lieu à l’intérieur. Et ça ne se passait pas si bien à première vue. L’inconnu blond – je le reconnaissais à son accent – s’emportait quant au prix scandaleux de la marchandise, et l’apothicaire local – au parler plus chantant et nonchalant, lui rétorquait qu’il n’avait qu’à y aller, lui, au fin fond du désert Aride, à l’endroit où la rivière Bleue se jette dans le Grand Fleuve, pour recueillir ces graines stériles et absolument inutiles !

Eh bien voilà, j’avais toutes les informations dont j’avais besoin. J’avais écouté encore quelques instants, juste pour être certaine qu’ils ne diraient plus rien d’utile, mais ce n’étaient que négociations, marchandage et âpres reproches de part et d’autre. L’un était un escroc, l’autre voulait la mort du premier… rien d’intéressant. Je m’étais éloignée en boitillant encore un peu, histoire de garder ma couverture. Désert Aride… rivière Bleue, Grand Fleuve. Et ici, ces graines n’avaient pas grande valeur semble-t-il. L’apothicaire avait juste flairé un bon filon, et il en profitait. J’étais rentrée à mon auberge bien plus tôt qu’à mon habitude, et j’avais préparé quelques affaires pour repartir de bonne heure le lendemain matin.

Je voyage léger : juste ma besace avec le strict minimum. J’ai réussi à m’intégrer à une caravane composée de pèlerins et surtout de marchands, dont l’homme aux volailles en cages qui a débarqué du bateau en même temps que l’intermédiaire de maître Dioscoride. J’ai inventé une fable de promesse faite à mon père avant sa mort, d’aller pour lui à certains endroits qu’il avait toujours rêvé de visiter. Ça me donne un bon mobile pour être là, mais sans attirer l’attention sur ce que je fais. Je passe pour une allumée, c’est tout. Une illuminée qui a du temps à perdre, et peut-être un peu d’argent aussi mais pas tant que ça puisque je voyage seule et sans bagages. Je devrais sans doute me trouver un emploi pour quelques jours, faire semblant d’économiser de l’argent pour la suite de mon périple. Ça me donnerait en plus l’occasion de me fondre parmi la population le temps de poursuivre mon enquête, si je choisis bien…

A la halte du soir, je me mêle aux autres, juste assez pour pouvoir écouter les conversations mais sans me dévoiler. J’amasse les informations susceptibles de m’aider dans ma quête et oublie les autres. Nous marchons ainsi, du lever au coucher du soleil et sans presque nous arrêter le midi, pendant 5 jours pleins. Au soir du cinquième jour, le guide qui mène la caravane nous annonce qu’il s’agit de notre dernière nuit ensemble et que le lendemain nous arriverons à destination dans le cours de la matinée : l’endroit où la Rivière Bleue se jette dans le Grand Fleuve. Il s’y trouve, d’après mes sources, une ville qui est l’épicentre de l’activité de la région. Effectivement, le lendemain à la mi-journée la caravane est démantelée et tous s’éparpillent dans les ruelles tortueuses. Certains continuent leur périple pour une destination plus lointaine encore. Pour ma part, je trouve rapidement un emploi auprès d’une boulangère qui cherchait une vendeuse. Le salaire ne me permettra pas à lui seul de me loger, mais le poste me donne un alibi pour aller d’un quartier à l’autre, m’arrêter au coin d’une place de marché, engager la conversation avec des inconnus.

Le deuxième jour, je fais la queue à la fontaine pour y remplir ma gourde après avoir vendu tous mes pains, tout en regardant autour de moi. Je commence à désespérer et à craindre d’avoir suivi une mauvaise piste. Des enfants jouent, accroupis dans la poussière, concentrés sur leur amusement. Ma soif étanchée, ma gourde pleine, je m’approche d’eux par curiosité. Suivant des règles complexes, ils déplacent de petits objets foncés, des graines peut-être ? Mes graines ? Ma présence ne leur échappe pas, et l’un d’eux, le plus grand, me demande ce que je veux. Je lui demande de m’expliquer leur jeu, dont je ne connais pas les règles. Il se lance dans des explications sans fin, avant qu’une de ses camarades me sourie en proposant que je joue avec eux pour mieux comprendre. J’hérite aussitôt d’une place dans leur cercle et d’une poignée de graines. Je les observe sous toutes les coutures pour m’assurer que ce sont bien celles que je cherche, tout en suivant le jeu et en tentant de m’intégrer à la partie. Je perds lamentablement, bien sûr, mais j’assure aux enfants que j’ai compris les règles et que je vais m’entrainer. J’ajoute que je dois partir, et je demande presque en passant ce que sont ces graines que je ne connais pas, et si on peut jouer avec autre chose, puisqu’il n’y en a pas chez moi.

Impossible de jouer avec autre chose, il faut absolument ces graines pour jouer, m’assènent-ils, avant de proposer de me montrer où en trouver. J’accepte, tout en feignant d’hésiter, est-ce loin ? Je n’ai pas beaucoup de temps et ma patronne m’attend. Le plus grand des enfants décide qu’il m’emmènera demain là où on peut trouver des graines, et que je dois le retrouver ici même au lever du soleil. Je rentre au pas de course retrouver ma patronne qui s’inquiétait soi-disant – pour moi, ou pour sa recette du jour ? – et la préviens que je ne pourrai travailler pour elle le lendemain. Je ne promets rien pour les jours suivants, si tout va bien je pourrai repartir par la prochaine caravane, je me suis assurée qu’il en partait tous les jours ou presque et que je pourrai me joindre à l’une d’elles sans problème.

Je passe la nuit à me tourner et me retourner sur un lit dur comme du bois, dans le dortoir commun de l’auberge qu’on m’a conseillée à mon arrivée et où je dors depuis. Vraiment pas le grand luxe ! Heureusement, le prix est modique et il ne semble pas y avoir de puces, c’est déjà ça… J’espère que le gamin sera au rendez-vous, que je pourrai atteindre la source des précieuses graines et remplir ma mission. Au petit jour, j’avale en vitesse une infusion chaude et glisse dans mon sac deux tranches de pain noir garnies de fromage pour mon repas du midi, puis je longe les ruelles sombres jusqu’à la fontaine où m’attend mon petit guide. Il ne s’embarrasse pas de politesses, et m’indique la direction à suivre ; je lui emboite le pas en tentant de ne pas me laisser distancer. Nous marchons un long moment, en silence, puis il s’arrête finalement en vue du Grand Fleuve, et m’indique une prairie qui longe notre sentier. Il me montre ensuite une certaine variété de fleurs, assez moches il faut dire, on dirait des marguerites à poils gris, et en plus elles sentent le clou de girofle, quelle horreur ! Mais lorsqu’il écarte de la main les larges feuille, je découvre de minuscules clochettes multicolores cachées dessous. Il me montre d’autres pieds, à l’état de maturité plus avancées : les hautes fleurs et les feuilles sont fanées, les clochettes ont flétri et leurs couleurs tourné au marron. Il cueille une tige et la dépose dans ma main : les clochettes sont dures, presque noires, et se détachent facilement pour rouler dans ma paume. Voilà mes graines ! … qui n’en sont pas. On pouvait bien essayer de les faire germer, on ne risquait pas d’y arriver ! Mon intérêt botanique n’échappe pas à mon guide d’un jour, tout heureux de m’expliquer comment pousse et se reproduit cette plante au nom imprononçable. Des bulbes, juste des bulbes. J’en remplis mes poches et mon sac, ajoute une bonne quantité de clochettes pétrifiées, et dépose par-dessus quelque jeunes pousses avec leur motte de terre enveloppée dans mon mouchoir. J’espère ainsi qu’elles survivront à mon périple de retour jusqu’à la ville où je pourrai peut-être leur trouver un contenant plus adapté. Le gamin me presse enfin de partir, sa mère l’attend pour je ne sais quelle corvée, et nous prenons la route du retour. J’arrive en ville en fin de matinée, juste à temps pour trouver quelques provisions et une place dans la caravane qui part aussitôt vers le port où j’ai laissé ma malle de voyage. Pas de temps mort, je n’ai plus rien à faire ici et puis si les enfants bavardent et que des adultes s’étonnent de mon intérêt pour cette plante et ses fausses graines, je serai déjà loin.

Terra Nulla, le 4 février

Ma chère sœur,

Cette mission que tu m’as confiée pour le compte de ton patron apothicaire ne fut pas de tout repos !

Tout d’abord, cet endroit est des plus inhospitaliers, tant par le climat que par l’accueil des autochtones. J’ai dû faire bien des efforts pour seulement me faire accepter de ces gens méfiants et pouvoir leur parler de tes graines.

Figure-toi que ce ne sont pas des graines !

Il s’agit des fleurs pétrifiées d’une plante nommée ici Iüdab Akta, et que les autochtones trouvent absolument inutile et fort laide. Il faut dire qu’elle a pour particularité d’avoir deux sortes de tiges et de fleurs. Tu trouveras tous les détails sur la planche botanique que je joins à cette lettre.

Les grandes marguerites grises et pelucheuses sentent le clou de girofle, et leurs larges feuilles pennatifides dissimulent de minuscules clochettes multicolores dont la tige est beaucoup plus courte. Ce sont elles, une fois sèches et naturellement pétrifiées, qui ressemblent à des graines. Elles ont la spécificité de sentir la fraise des bois, mais cette odeur disparait avec la couleur en séchant.

Je t’en rapporte une belle récolte, ainsi que des bulbes pour commencer la culture. En attendant mon arrivée (cette lettre partira au courrier de ce soir par le service des Pélicans Voyageurs, mais mon billet de retour est réservé sur le navire « le Long Nez » qui n’appareillera que dans une dizaine de jours, la date sera fixée en fonction de la météo. Et surement de l’état de sobriété du capitaine, qui abuse régulièrement de l’alcool et champignons bleus…) tu auras le temps de construire une serre chauffée – idéalement 25 à 32°C, terre sablonneuse légèrement acide et système d’irrigation par brumisation.

A très bientôt,

Ava

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