Cuisine et confinement
Carottes, viande de porc hachée, ail, oignons nouveaux, œuf, vermicelle… Ah feuilles de riz ! Il ne manque que les feuilles de riz. Au supermarché, elle en trouvera ! Elle attrape son sac et embrasse ses fils. Elle fait signe à son mari qu’elle part. Pendu au téléphone, en pleine discussion avec le notaire pour la maison de Miami, il lève à peine les yeux pour la saluer.
Depuis l’allocution du Président, Sarah et son mari avait décidé de rester confinés en Haïti. Ils ont préféré leur villa dans les hauteurs de Port-au-Prince, au cas où il faudrait prendre l’hélico. Pour tuer le temps, lorsque qu’elle n’est pas captive de ses enfants, Sarah s’évade sur YouTube. Là, elle voyage d’extrait de télé-réalité en cuisine du monde. La veille, une recette de nems au porc l’a replacé dans son dernier séjour à Paris.
En sa qualité d’économiste spécialisée dans le genre, l’Ambassade de France l’avait invitée, ainsi qu’une vingtaine d’activistes d’Amérique et d’Afrique, à participer à un séminaire international. Elle avait présidé une table ronde sur la valorisation du travail des femmes dans les pays du Sud. U programme de ces 10 jours, une cueillette de piments d’Espelette avec la Première Dame, la visite de la tour Eiffel, des apéritifs dinatoires et des rencontres d’associations locales luttant, tout aussi péniblement, pour les droits des femmes. C’est lors d’un de ces cocktails que Sarah avait goûté pour la première fois à des nems. D’abord réticente à la vue de ces petits cylindres grisâtres frits, elle a été ensuite transportée par le mélange de textures et de saveurs asiatiques. C’est cette sensation, dès lors imprégnée dans ses papilles, que Sarah cherche à recréer ce jour.
Quelques rares voitures remontent ou descendent la route de Kenscoff. Le peu de commerces situés de part et d’autre sont fermés. Des cabris sur la chaussée. Spectacle inhabituel et inquiétant à cette heure de la matinée ! Sarah emprunte ensuite les petites rues à sens unique de Pétionville. Dans les tap-tap, des usagers dispersés ; quelques uns ont des masques qu’ils réajustent après chaque prise de parole. Au coin d‘une rue, une chaine humaine perchée sur une échelle en bois de 3 mètres. Des ouvriers se passent des seaux de ciment sous un soleil de plomb. Ceux qui ont des masques les portent au cou, sur le front ou pendouillant à une oreille. Les marchandes de fruits éparpillées sur les trottoirs. Tiens, elle a peut-être du gingembre, celle-ci ! Ça relèvera la viande de porc ! Sarah s’arrête brièvement pour acheter l’épice par la fenêtre de sa voiture. La marchande sort la monnaie de son soutien-gorge. Sarah la prend du bout des doigts puis enduit ses mains de gel hydroalcoolique.
À l’entrée du supermarché, un agent de sécurité lui fait signe de mettre son masque. Sarah ne porte pas de masque. C’est un principe. Elle trouve le geste un peu exagéré. Il suffit de bien appliquer les autres gestes barrières et de limiter les sorties. De toute façon, elle n’est pas très tactile et puis elle ne supporte pas qu’on lui parle juste devant le nez. Elle ne craint vraiment rien !
Sarah explique qu’elle a oublié son masque mais qu’elle doit impérativement acheter quelque chose d’important. Elle ramène suavement ses boucles auburn à l’avant de son visage et incline légèrement la tête tout en regardant fixement l’agent. Un homme noir et pas très grand s’approche de l’entrée. En sueur, il porte des chaussures de ville empoussiérées et de mauvaise qualité. L’agent lui oppose à son tour l’entrée puis tend son dernier masque à Sarah. L’homme demande si la jeune femme accepterait d’acheter une boîte de lait pour bébé. Il lui montre une poignée de billets froissés et humides dans le creux de sa main. Le potentiel infectieux de cette transaction, ça rend Sarah parano. Et son gel hydroalcoolique est dans la voiture. Elle lui sourit avec embarras puis s’engouffre dans le magasin.
Dans les rayons, Sarah reconnaît à peine ses collègues, cousines et o-militantes. Elles se saluent d’un geste de la tête. Elles parleront plus tard sur Whatsapp. De toute façon, toutes connaissent la nouvelle condition de l’autre. Les servantes ont été renvoyées ; les tâches ménagères leur incombent désormais.
Plus tard, de retour chez elle, Sarah résout les conflits de ses enfants, lave les slips de son mari, donne les médicaments à sa mère et remet en question les méthodes du professeur de maths du dernier sur la page Facebook des parents d’élèves.
Ensuite, elle entre dans la cuisine et ferme soigneusement la porte. Elle allume la radio et se met à préparer le déjeuner. C’est son moment à elle, son sanctuaire depuis le début du confinement. L’endroit où personne ne vient jamais l’interrompre de peur d’être réquisitionné pour couper des oignons ou hacher de l’ail. Alors qu’elle prépare la farce, elle entend l’interview d’une marchande :
« La mairie n’autorise que 3 jours de marché par semaine. Il demande aux gens de rester enfermés chez eux, de ne pas sortir, de se mettre en quarantaine. Les vendeuses en gros, si elles ne sont pas confinées, ne trouvent pas de camionnettes pour venir acheter nos légumes et les acheminer jusqu’à Croix-des-Bouquets, Croix-des-Bossales, Mirebalais, Carrefour Marassa, au Cap-Haïtien, etc. Même si je descends les produits moi-même, je ne trouverai personne pour me les acheter. Les gens ne sortent pas. Et je n’ai pas de moyens pour tout conserver. Et les haricots verts, le céleri, le persil, le brocoli, l’oseille. Tout ça, après 2 jours au soleil, c’est perdu. Donc je jette, des fois je donne, mais je n’en vis plus. »
Sarah fulmine ! Une telle incompétence des pouvoirs publics ! C’est bien de recommander le confinement, mais tout le monde ne peut pas se le permettre ! Qu’est-ce qu’on fait pour ces gens obligés de prendre les rues pour trouver à manger ? Ce sont toujours les mêmes qui payent ! Les femmes seules avec enfants ! Ce sont elles qui bravent le virus.
Son téléphone vibre. Depuis le groupe Whatsapp du Parti, elle regarde une vidéo de manifestation anti-coronavirus. Ça se passe sur la place Boyer. Depuis quelques minutes seulement ! Une poignée d’excités accusent le gouvernement de complot. Ils y voient une tentative d’attirer des fonds étrangers pour mieux les détourner. Ils brûlent les seaux alloués par la Banque Interaméricaine de Développement.
Bon, elle va pouvoir passer au pliage ! Elle baisse le volume de la radio, va sur YouTube puis lance la vidéo des nems. Elle repasse l’extrait une dizaine de fois tout en exécutant les gestes. C’est difficile ! La feuille de riz s’effiloche, le boudin est trop gros ou c’est impossible de décoller la feuille du torchon. Elle finit par avoir le coup de main et réalise une vingtaine de nems présentables. Elle est assez fière de cette petite victoire. Son mari en sera impressionné, c’est sûr !
Elle met l’huile à chauffer. Elle monte le volume de la radio, un homme dit : « …précaution, faut laver ses mains et…Mais bon, il n’y a pas d’eau. Pour aller chercher de l’eau, il faut marcher une heure. Bon même si c’était facile d’avoir de l’eau, il faut avoir du savon. Si t’as pas 40 gourdes, tu peux pas acheter un petit morceau de savon. La javel, c’est pire ! Les prix ont explosé dans les supermarchés. »
Ce n’est pas possible ! Même se laver les mains est un luxe dans ce pays !!! A quoi sert ce gouvernement à la fin ? Ces chiens en laisse ! Ces rapaces ! Et les masques ? La semaine passée, elle en a vu 15 pour 2000 gourdes. Des jetables ! A usage unique ! Qui a 4000 gourdes pour un mois de masques ? Et lorsque tu as des enfants ? Tu leur mets un masque un jour sur deux ?
Et tous ces gens dans les bidonvilles ! A vivre entassés les uns sur les autres dans une atmosphère nauséabonde ! Ce sont ces gens qui sortent tous les jours. Ils sont les plus à risque ! Ce sont eux qui pourraient propager la maladie. Et si elle attrapait le virus au contact de ces gens. Comme avec la marchande de gingembre. Et qu’elle le refilait à ses enfants ? A sa mère déjà malade ! Que Dieu libère Haïti !
De colère, elle éteint la radio et joue un album de Manno Charlemagne sur son téléphone. Elle sort la première plâtrée de nems de la friteuse et les mets à égoutter sur une serviette en papier. Elle retourne à la vidéo de nems :
« Pour la sauce, vous ajoutez du Nuoc Mam dans un petit bol et de l’eau. Moitié-moitié. Vous ajoutez du jus de citron et une cuillère à café de sucre. »
Sarah fait le mélange avec la concentration et la précision d’un chimiste puis trempe un nem dans la sauce. Un délice ! Elle est replongée dans ce cocktail parisien avec la Secrétaire d’État à la condition féminine.
Une autre vidéo démarre automatiquement : « Pour la préparation du tieb sénégalais, il vous faut : 1,25 kg de bœuf, 1 botte d'oignons vert, 300 ml d'huile, 1 cuillerée à soupe de poivre et de sel, 1,3 kg riz concassés… »
Zut ! Sarah n’a pas de riz concassé. Ce n’est pas grave ! Elle en achètera la semaine prochaine !
Elle quitte la cuisine avec le plat de nems en main. La semaine prochaine, comme depuis trois semaines, elle s’indignera à nouveau pour eux, ces gens sans moyens pour se prémunir ou se soigner du virus, lorsqu’elle les recroisera dans la rue la semaine prochaine. Il lui faudra aller cacheter les ingrédients pour faire un tieb.

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