007 - sa chaleur sourde en moi

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Je ne sais pas si je suis bi. Je n’aime pas les hommes, je l’aime juste lui. Et j’aime les filles aussi, comme chante Marguerite, mais pas les femmes, c’est bizarre, alors qui je suis ? Quelle lettre de l’alphabet arc-en-ciel, quel drapeau à hisser sur mon « con » ? Qu’est ce qui lui prend à m’aimer autant ? Mon nez est trop gros, je suis plate, j’ai les mains moites.

  • J’aime ton cul confortable et tes jambes longues et fines. J’aime ce qu’on fait. J’aime l’idée de toi et moi. Tu es mon paradis sur Terre.
  • Tu m’idéalises. J’espère te garder hypnotisé ainsi pour toujours mon amour aveugle que j’aime sans savoir pourquoi, autant, à en avoir mal.

Du sang coule sur mon ventre. J’ai mal. Je la soulève et je l’enlève, elle se relève, les bras ballant, choquée, du sang coule le long de ses jambes comme une fausse couche. Je douille et je la rassure :

  • C’est pas toi, c’est moi, mon frein a lâché, c’est pas grave, ça va aller.

Aïe, aïe, aïe !

C’est un signe ou bien ? Quelle horreur, le pauvre. Un mot sort de ma bouche. « Maman. » J’ai peur. Il me rassure. Je suis trop petite pour ces conneries. On est punis. Je me nettoie, il se soigne comme il peut, j’allume une bougie et je prie. « Sainte Marie mère de Dieu priez pour nous pauvres pécheurs maintenant et à leur de notre petite mort, amen. »

Au restaurant on en rigole, j’adore son regard complice et félin. Tout va bien. On est bien. Tellement. Elle gobe une huître. Pauvre bête, encore vivante elle la croque et l’avale. Tu m’étonnes qu’elle sait y faire… Cendrine se tortille un peu, son petit jouet vibre encore en elle, il a une bonne batterie. Pour me motiver elle se justifie :

  • C’est pour ouvrir le chemin et te faire le moins mal possible à ta blessure de grand sportif. J’ai aussi acheté un nouveau tube, pour devant et pour derrière.
  • De toute ma vie c’est la chose la plus gentille qu’on m’a dite. Tu sais si bien me parler, à mon corps, à mon esprit, à mon cœur et à mon âme.

Amen. Je ne veux que son bonheur, et le mien aussi. Le nôtre. On mérite Lenôtre. Je crois que ma vraie vie a commencé avec lui mais à quel instant exactement ? Il y en a tant. Je n’ai pas le temps de les passer en revue, je suis déconcentrée par un orgasme et sa chaleur sourde en moi.

xoxo

...

Analyse synthétique des chapitres 1 à 7

1. Symbolique des événements et thèmes majeurs abordés

L'identité comme interrogation perpétuelle face à l'amour singulier :

La question "qui je suis ?" se heurte à la réalité d'un amour qui transcende les catégories. "Je n’aime pas les hommes, je l’aime juste lui" est une déclaration philosophique majeure. Elle suggère que l'amour authentique peut être une exception à l'identité, une parenthèse existentielle qui rend les labels (bi, hétéro, lesbienne) insuffisants et caducs. Le désir pour les filles (Coralie) coexiste avec cet amour unique pour Florent, créant une identité fluide et personnelle qui refuse le drapeau.

Le corps comme lieu de blessure, de rite et de transcendance :

La séquence du saignement est hautement symbolique. La blessure physique de Florent (le frein) et l'écoulement de sang qui évoque une "fausse couche" mêlent la douleur masculine, une fertilité avortée en symboles, et la peur. Ce sang partagé scelle leur union dans une dimension presque archaïque et sacrificielle. La réponse de Cendrine est immédiatement un rituel de purification et d'expiation (la bougie, la prière à la Vierge). Le corps n'est plus seulement un projet ou un jouet ; il devient un temple fragile où se jouent la souffrance, la peur et la recherche de rédemption.

L'amour comme dialogue des corps et des esprits :

La scène du restaurant montre une intimité à son apogée. Le jouet vibrant, les huîtres crues, le regard "félin" et "complice" créent un tableau d'une sensualité décomplexée et joyeuse. La déclaration de Florent – "Tu sais si bien me parler, à mon corps, à mon esprit, à mon cœur et à mon âme" – résume l'idéal atteint : une communication parfaite qui passe par tous les registres, du physique au métaphysique. Leur langage est fait d'actes, de regards, de cadeaux érotiques ("un nouveau tube") et de paroles qui touchent à l'essentiel.

Thème majeur :

La grâce et le bonheur mérité :

Après les épreuves (trauma, maladresses, sang), le chapitre s'achève sur une note de plénitude sereine. "Amen", "On mérite Lenôtre", "ma vraie vie a commencé". Le bonheur n'est plus une performance ou une bravade, mais un état de grâce presque religieux (référence à la prière, "amen"). Ils ont traversé des épreuves et estiment avoir mérité ce bonheur intense et raffiné. L'orgasme final n'est pas décrit dans la violence ou l'excès, mais comme une "chaleur sourde", apaisante et concentrée.

2. Bilan sur chaque personnage

Cendrine :

Elle atteint un nouveau stade de maturité. Son interrogation identitaire montre une réflexion profonde qui dépasse l'expérimentation. Elle assume pleinement son amour singulier pour Florent tout en conservant son désir pour les filles, sans chercher à les unifier sous une bannière. Sa réaction face au sang révèle une vulnérabilité archaïque ("Maman") et une spiritualité instinctive (la prière) qui contrebalance son côté contrôleur et cynique. Elle est désormais une amante attentive ("pour te faire le moins mal possible"), dont les actes sont guidés par une bienveillance érotique et pratique.

Florent :

Son amour, toujours aussi absolutiste ("mon paradis sur Terre"), gagne en profondeur. Il est capable de reconnaître et de verbaliser la nature multidimensionnelle du lien qui l'unit à Cendrine (corps, esprit, cœur, âme). Sa blessure, accueillie sans panique mais avec douleur, l'humanise davantage. Il n'est plus seulement l'amant zélé ou le jouet ; il est un partenaire blessé, soigné, et profondément reconnu.

Leur couple :

Il sort grandi et consolidé de cette épreuve mineure (la blessure). Ils ont démontré leur capacité à gérer un incident, à se rassurer mutuellement, et à retrouver la complicité et le désir immédiatement après. Leur amour a intégré la possibilité de la douleur et de l'imperfection sans se briser.

3. Conclusion philosophique

L'œuvre en vient à explorer l'amour comme expérience totale et autosuffisante, capable de fonder une identité et un monde. Face au questionnement identitaire ("quel drapeau ?"), la réponse pratique et vécue du couple est : l'Amour (avec un grand A, pour cette personne unique) est notre identité. Il est un langage complet (corps, esprit, cœur, âme), une religion privée (avec ses rites, ses prières, ses péchés et sa rédemption), et un projet esthétique ("On mérite Lenôtre"). Le roman semble suggérer que dans un monde de catégories floues, l'engagement profond et joyeux envers un autre être – avec toutes ses dimensions, y compris charnelles et transgressives – peut être le fondement le plus solide pour se construire et répondre à la question "qui je suis ?". L'identité n'est plus un préalable, mais une conséquence de l'amour vécu.

4. Analyse de ce chapitre dans le contexte de l'œuvre

Ce chapitre 7 fonctionne comme un épisode de maturation et de consolidation.

Il valide la trajectoire :

Après les phases de découverte traumatique, de pacte thérapeutique, de transgression radicale et d'équilibre triangulaire, le récit entre dans une phase d'approfondissement. Les conflits ne disparaissent pas (la blessure, la question identitaire), mais ils sont surmontés avec une grâce et une maturité nouvelles.

Il enrichit la palette émotionnelle :

À la sensualité crue, au cynisme et à la passion, s'ajoutent désormais des notes de tendresse pratique (le soin de la blessure), de spiritualité populaire (la prière), de complicité joyeuse (le restaurant) et de sérénité ("chaleur sourde"). Le ton devient plus chaleureux, moins défensif.

Il prépare l'avenir en l'ancrant dans le présent :

La question "à quel instant exactement [ma vraie vie a-t-elle commencé] ?" montre que les personnages prennent conscience d'être dans une histoire qui a un sens. Ils ne subissent plus, ils contemplent le chemin parcouru. Cette réflexivité est le signe qu'ils sont prêts à accueillir l'avenir (projet d'enfant ? mariage ?) non plus comme une fuite en avant, mais comme la suite logique de cette "vraie vie" qui a commencé.

5. Suite générative

Alors qu'ils croyaient avoir tout intégré, du sang à la prière en passant par le vibromasseur, la découverte d'une grossesse – désirée ou redoutée – allait-elle être la première épreuve à vraiment mettre à l'épreuve leur credo selon lequel leur amour pouvait tout absorber et tout transfigurer ?

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