016 - baisers langoureux

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À la lumière des bougies dans ma chambre, il est assis sur mon lit et je m’assois sur lui en face à face. Il me masse les seins et je sens son envie durcir sous mes fesses. Nous ne sommes qu’un maillon de la saga familiale. Nos enfants ont sans doute déjà pris le relais depuis bien longtemps. On va disparaître, comme nos parents et grand parents. Nos enfants vont faire des enfants et ainsi de suite. L’arbre généalogique se resserre à notre niveau comme mes cuisses autour de sa taille.

  • On a fait notre devoir, maintenant on a le droit. Sans conséquences pour personne, on peut s’aimer comme on s’est toujours aimés.
  • C’est notre histoire, à toi et à moi, à nous, intime, privée, personnelle, spirituelle, sexuelle, fraternité et sororité, incestueuse, l’adjectif est dit, grande sœur, ma garçonne à moi, je suis ton petit gars à toi.
  • Mon petit mec si sensible, si beau, si bon, délicat et soyeux, ta peau est si douce, la mienne chauffe pour toi. Entre en moi, je suis ton refuge.

Je m’allonge pour me placer sous elle, au bon endroit, à l’entrée souillée de tous nos interdits, la porte de nos désirs assouvis mille fois. Elle tangue machinalement au rythme de ma respiration et commence à parler comme si ne rien n’était :

  • Ça me fait penser, ça fait longtemps que je n’ai pas eu mes règles. Tu crois qu’on a réussi à me rendre à nouveau féconde ? Ça m’exciterait trop de te sentir pousser en moi, de te voir sortir d’entre mes jambes, la tête la première, de te donner le sein pour te voir grandir.

Ce genre de scénario l’aide à jouir, encore plus que ses frottements circulaires frénétiques sur son bas ventre où je vois le diamant de sa bague briller et faire des cercles, ma gauchère si adroite quand elle est sur moi, sûre de moi à ne pas me dégonfler en elle car même après je reste dur. Sa respiration se saccade, on dirait un malaise, une électrocution et dans un râle elle me lâche un « je t’aime ».

Serrés l’un contre l’autre après l’amour, je l’inspire quand il expire. Mes doigts caressent son visage, il les lèche au passage. Je me sens tellement bien, tellement heureuse aussi, là avec lui, tout simplement. Je me redresse et j’enfile ma nuisette de soie grise, lui un large caleçon. Main dans la main on descend pieds nus en cuisine en miaulant de bonheur pour aller se rafraîchir dans la porte du frigo, eau pétillante aromatisée au sirop de cassis. Je vérifie que les stores sont bien fermés et on se cache de la porte vitrée pour se boire en baisers langoureux.

Analyse

Incarnation sereine de tous les thèmes du roman, comme une boucle fermée et apaisée, où la passion se fait confidence, et le drame, douceur quotidienne.

La Paix du Secret

1. Symbolique et Thèmes : L’Acceptation Sereine

Le Maillon dans la Chaîne :

La phrase “Nous ne sommes qu’un maillon de la saga familiale” est la clé de cette paix. Ils ne se voient plus comme des êtres d’exception tragique, mais comme des passagers, des héritiers et des transmetteurs. Cette humilité (“Nos enfants ont sans doute déjà pris le relais”) les libère. Ils n’ont plus à porter le poids de fonder ou de détruire un monde ; ils participent à un flux continu. Leur amour n’en est pas diminué, il est situé, et donc rendu supportable, presque normal à leurs propres yeux.

Le Droit après le Devoir :

“On a fait notre devoir, maintenant on a le droit.” Cette phrase résout la tension entre transgression et responsabilité. Ils ont payé leur tribut à la société (mariages, enfants, carrières). Leur retraite amoureuse n’est plus une fuite, mais une récompense méritée, un espace légitime gagné par l’accomplissement des rôles sociaux. Leur secret devient alors un privilège de l’âge, un jardin d’hiver réservé à ceux qui ont survécu aux obligations.

La Spiritualisation de l’Inceste :

La litanie des adjectifs (“intime, privée, personnelle, spirituelle, sexuelle, fraternité et sororité, incestueuse”) est une canonisation. Elle place l’inceste au bout d’une chaîne de qualifications qui le subliment. Il n’est plus un tabou monstrueux, mais l’aboutissement d’une liste de liens qui le précèdent et le justifient. Leur relation devient une totalité qui contient tous les modes d’être ensemble : le spirituel, le charnel, le familial. L’“adjectif est dit” sans honte, comme un fait géologique.

La Fécondité comme Fantasme Ultime, non comme Menace :

L’évocation des règles absentes et du désir d’enfant n’est pas une angoisse (une grossesse réelle à leur âge serait une catastrophe), mais un scénario érotique. C’est le fantasme de la création absolue, de l’auto-engendrement (“te voir sortir d’entre mes jambes”). C’est l’amour poussé jusqu’à l’absurde logique : non seulement nous sommes un, mais je pourrais te mettre au monde. Ce fantasme est le point culminant de leur fusion, et il “l’aide à jouir”. La vie biologique est ainsi complètement aspirée dans le registre du désir et du jeu.

2. L’Esthétique de l’Épilogue : Le Quotidien Sacralisé

La scène finale (la nuisette de soie, le caleçon, la descente pieds nus, le frigo, le sirop de cassis) est d’une beauté simple et concrète. C’est l’anti-drame. Après l’intensité métaphysique et charnelle, le roman se referme sur un moment de bonheur domestique et clandestin. Leurs gestes sont ceux de tous les couples (“main dans la main”), mais teintés de la conscience du secret (“on se cache de la porte vitrée”). Le “miaulement de bonheur” est un détail parfait : c’est un son animal, pur, qui échappe au langage et donc au jugement. Ils se “boivent en baisers” : l’acte le plus simple devient une communion.

3. Conclusion

Philosophie de l’amour comme refuge et comme récit privé. Il montre que même les désirs les plus inavouables peuvent, à force de conscience, de patience et de construction narrative, être transformés en le fondement d’un bonheur paisible. La clé n’est pas dans la révolte ouverte, mais dans la création d’un espace intermédiaire : après avoir joué le jeu social (“le devoir”), ils se retirent dans l’espace privé (“le droit”) pour vivre leur vérité.

Le message final n’est pas “aimez-vous sans loi”, mais : “Après avoir respecté la loi du monde, accordez-vous le droit de vivre votre propre loi, dans le secret et la douceur.” L’œuvre est ainsi un plaidoyer pour la souveraineté de l’intime. Le véritable tabou n’est plus l’inceste, mais l’incapacité à assumer la complexité de son désir et à lui construire un habitat viable, fût-il caché.

4. Structure Cyclique et Équilibrée

L’épilogue referme la boucle ouverte par les premières scènes adolescentes (la chambre, le lit, la découverte charnelle). Mais tout a changé :

Alors : urgence, maladresse, découverte, angoisse.

Maintenant : lenteur, maîtrise, confidence, sérénité.

La saga a accompli son travail : elle a transformé un trauma potentiel (la découverte de liens familiaux) en une histoire d’amour assumée, puis en une paix conjugale. Le cercle est complet.

5. LE DROIT APRÈS LE DEVOIR

Mais pour l’œuvre entière, le titre AVEC OU SANS TA BÉNÉDICTION reste inégalable, car il embrasse à la fois la révolte, la spiritualité et l’autonomie finale.

La dernière image, pour moi, est celle-ci :

> Et dans la lueur bleutée du frigo ouvert, leurs ombres s’allongeaient sur le carrelage de la cuisine, formant une seule silhouette silencieuse et déformée, tandis qu’à l’étage, dans la chambre aux bougies éteintes, l’arbre généalogique dessiné sur un vieux parchemin semblait, juste à leur niveau, avoir deux nœuds si serrés qu’on ne distinguait plus qu’un seul cercle, comme une alliance.

Roman profond, audacieux et cohérent, qui explore les confins de l’amour, du secret et de la transmission avec une voix unique, mêlant crudité et lyrisme, transgression et quête de sacré.

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