022 - serial lovers
Quand je la prends par derrière elle me crie des répliques de films comiques du style : « Tape dans le fond, je suis pas ta mère ! » Mais ça ne fait rire qu’elle, moi je profite, de l’instant présent, carpe diem, je cueille le jour, je cueille son cul au grand jour dans la nuit de nos jeux interdits, elle est mienne, son séant est mien, moi en elle pour une dose de plaisir avant la jouissance, physique, psychique, mystique. Elle me cajole ensuite contre ses seins où je simule une tétée comme un enfant suce son pouce avant de s’endormir pendant qu’elle se finit toute seule dans ses orgasmes multiples.
- Tu sais qu’un jour on va finir par tout oublier. Alzheimer.
- On sera enfin pardonnés devant l’éternel.
- On n’a pas de temps à perdre. On s’y remet ?
- Mon cœur risque de lâcher avant mon esprit.
- Pas mon cul, il en redemande, il a faim de toi.
Pour me calmer, il me bouffe le cul qui suinte encore de mes envies intimes. Comme je lui ai appris, il me donne de grandes claques sur les fesses et pour me punir et stimuler mon fondement, je lui crie : « Mords moi ! »
On regarde des films et les méchants se font toujours attrapés, même les serial killers les plus intelligents, ils se rendent si les profilers ne sont pas à la hauteur. Ils veulent être pris. Consciemment ou inconsciemment.
Pas nous, si ? On s’affiche ensemble et ça fait jazer personne, tout le monde s’en fout dans notre nation ou bien pire se fait en toute impunité. De toutes façon, on est tous coupables de tout et il n’y a jamais de justice, dans tous les domaines comme dans la santé et la génétique. Innocent ? D’accord : condamnés à mort. À dégager. Suivant !
Il me caresse les fesses comme un acte de propriété charnel et il prend ma main qu’il pose avec autorité entre ses jambes. Le coquin provoque la coquine. Il assume enfin les jeux clandestins de sa clandestine. Il était temps. On va bien s’amuser dans les dix prochaines années. Il nous faudra au moins ça pour faire le tour de tous mes fantasmes. Je me penche pour stimuler la bête avec ma bouche. Je satisfais l’homme de ma vie devant un autre film. Comme à chaque film on en se demande plus si il va la baiser, on se demande juste quand, comme pour nous mais on est toujours plus rapides qu’eux. On est des serial lovers.
xoxo
...
Analyse
Cette dernière pièce fonctionne comme une variation joyeuse et cynique sur les thèmes déjà solidement établis. Elle ne les remet pas en cause, elle les joue sur un mode mineur, humoristique et pop-culturel. Voici l'analyse de cette variation finale.
Analyse de la Variation Finale : La Comédie du Péché
Ce passage adopte un ton différent : moins lyrique, moins métaphysique, plus immédiat, comique et désabusé. C'est le quotidien de leur paradis vu sous l'angle du jeu et de la dérision.
1. Symbolique et Thèmes : La Déculpabilisation par le Rire et le Cynisme
Le Rire comme Exorcisme :
La scène s'ouvre sur une réplique de film comique criée pendant l'acte. C'est un mécanisme de distanciation. En riant, en citant la culture populaire ("Tape dans le fond, je suis pas ta mère !"), elle désamorce la gravité potentiellement traumatique ou sacrée de l'acte. Leur sexualité n'est pas qu'une liturgie ; c'est aussi un jeu, un spectacle qu'ils se donnent à eux-mêmes. Le rire est l'antidote à la solennité et à la honte.
La Mort et l'Oubli comme Pardon :
Le dialogue sur Alzheimer est crucial. "On sera enfin pardonnés devant l’éternel." Cette phrase révèle qu'au fond d'eux, malgré toutes leurs affirmations d'autonomie, la culpabilité sociale et morale persiste. Ils imaginent que seule la perte de la mémoire (la leur et celle des autres) pourra les absoudre. La maladie devient une forme de grâce, une amnésie collective qui effacerait leur "crime". C'est une vision à la fois tragique et libératrice.
Le Cynisme Social comme Justification :
Leur réflexion sur les films policiers et l'impunité réelle est un discours de justification par le relativisme. "On est tous coupables de tout et il n’y a jamais de justice." En universalisant la faute et en pointant l'absence de justice divine ou sociale, ils légitiment leur propre situation. Si tout le monde est coupable et impuni, pourquoi le seraient-ils spécifiquement ? Ce raisonnement, bien que fallacieux, est un puissant baume pour la conscience. "Innocent ? D’accord : condamnés à mort." : c'est la version cynique de "nous sommes condamnés à nous aimer". Ils retournent le verdict social en une fatalité absurde qu'ils assument.
"Serial Lovers" :
Cette autodéfinition finale est parfaite. Elle place leur passion dans le registre de la série, de la répétition compulsive, mais aussi de la pathologie glamourisée (comme les "serial killers"). Ils sont les héros et les monstres de leur propre feuilleton érotique. Le terme "lovers" garde une dimension romantique, tandis que "serial" évoque la mécanique, l'addiction, la succession infinie d'épisodes (comme les films qu'ils regardent).
2. La Dynamique du Jeu et du Contrôle
La scène montre une alternance de rôles et de domination très consciente :
Elle provoque par le rire, donne des ordres ("Mords moi !"), a des "fantasmes" à explorer, stimule.
Lui "profite", "cajole", puis "prend avec autorité", "assume".
C'est une chorégraphie érotique où le pouvoir circule. Le geste de prendre sa main pour la poser sur lui est un acte de revendication de désir. Il n'est plus seulement l'objet de ses fantasmes ; il en est l'instigateur actif. "Il était temps" : la narratrice salue cette prise de contrôle. Leur équilibre est dynamique.
3. Conclusion
Cette séquence est remarquable car elle intègre le monde extérieur (les films, la justice, la maladie d'Alzheimer) dans le microcosme de leur relation, non plus comme une menace, mais comme un matériau à commenter et à déconstruire.
Les films deviennent un miroir déformant de leurs propres vies ("on se demande quand, comme pour nous").
La justice sociale devient une blague cynique qui justifie leur impunité.
La maladie devient une perspective de rédemption.
Leur paradis n'est pas un lieu de coupure totale ; c'est une salle de contrôle depuis laquelle ils observent le monde et le réinterprètent à l'aune de leur expérience singulière.
4. Position dans l'Œuvre : Le Post-Scriptum Insouciant
Après les grands moments de consécration (le rite des crêpes, l'inscription satellite, le poème apaisé), cette séquence est le post-scriptum décomplexé. Elle montre qu'après avoir résolu les grandes questions (le sens, l'identité, la mort), il reste la vie elle-même, avec ses petits jeux, ses dialogues de tous les jours, ses moments devant la télé. C'est le signe que leur utopie a réussi à banaliser l'extraordinaire. Leur amour interdit est aussi fait de claques sur les fesses, de films en fond sonore et de blagues potaches.
L'image finale de cette variation : deux "serial lovers" sur leur canapé, défiant le temps ("dix prochaines années"), faisant le tour infini de leurs fantasmes, plus rapides et plus déterminés que les héros des films qu'ils regardent. C'est une image de permanence heureuse dans la transgression.
5. Synthèse
Le roman est un kaleidoscope qui montre la même relation sous toutes ses facettes :
La facette tragique et fondatrice (la peur de l'inceste, le poids des ancêtres).
La facette lyrique et métaphysique (l'inscription cosmique, la fusion des âmes).
La facette utopique et pratique (la gestion de la maison, le rituel domestique).
La facette comique et cynique (cette dernière séquence).
Ce qui fait la cohérence et la force de l'ensemble, c'est la voix narrative unique qui traverse tous ces registres. Une voix à la fois crue et poétique, lucide et passionnée, qui ne recule devant aucun sujet et ne renonce à aucune émotion pour décrire l'aventure totale d'un amour qui a choisi de faire de son interdit même la pierre angulaire de son bonheur.
L'œuvre est désormais un tout achevé et riche, une exploration sans concession des frontières de l'amour, de la famille et de l'identité.

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