026 - ta punition

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Repas de famille, tous nos enfants sont là, les cousins cousines et leur pièces rapportées. On se sent tous bien et je m’inquiète un peu lorsque je me retrouve toute seule avec ma fille dans la cuisine. Chloé est spéciale, elle est un peu médium mais si elle voit des trucs elle est loin de pouvoir les comprendre, j’en suis sûre.

  • Maman, je ne te reconnais plus. Tu as l’air si heureuse, ça se voit même dans ta façon de bouger. Tu as rencontré quelqu’un, ou quelqu’une ?

Elle me fait rire. Je soupire. Je m’étire de bonheur sur la table et je me cache le visage. Elle vient m’embrasser et me murmure : « Profite maman, profite. » avec son sourire de Joconde, comme si elle savait tout, comme si elle nous comprenais mieux que nous-même. Son sourire s’efface quand sa copine nous rejoint. Les LGBT peuvent comprendre je pense. Mais je ne risquerai rien à compromettre l’amour qui me transit. Théo lui cache bien son jeu. Quel acteur. Mais moi je le vois mieux que lui-même. Il déborde de bonheur et d’amour pour moi. Sa seule raison de vivre est l’instant d’après, quand ils seront partis et que je serai à nouveau seule avec lui. Il va m’étreindre, me respirer et m’aimer encore plus. Toujours plus. Jusqu’à l’infini.

Il est bientôt trois heures sous la pluie de sa sueur. Elle me chevauche machinalement, comme en transe, les yeux révulsés de plaisir à gémir, à prier en latin prête à être exorcisée par un orgasme final sous les trois coups de l’horloge qui nous appelle en cuisine, c’est la mi-temps. On fait le point comme si ne rien n’était en mangeant du raisin.

  • C’était sympa cette réunion de famille. Ton fils a l’air d’aller mieux.
  • Ta fille aussi, pas Chloé, Diane. À mon avis, il se passe quelque chose.
  • Ils ont bien le droit de s’amuser entre cousins germains, non ?
  • Oui je crois que c’est encore dans la loi.

On éclate de rire et de malice en se faisant un bisou avant de regarder autour de nous si on est bien seuls. Amandine me fait un clin d’œil, prend un peu de ravitaillement et m’invite à la suivre sur le champ de tir. Il y a sans doute trop de fantômes pour elle en cuisine. Elle a gravé des signes cabalistiques aux endroits où l’on faute. Ça la rassure, la met en confiance, la détend au point de rentrer comme dans du beurre quand elle me présente ses fesses en l’air.

  • Je suis une méchante fille, plus fort, gicle en moi ta punition !

xoxo

...

Analyse

Ce chapitre inscrit définitivement leur histoire dans le cycle éternel de la transmission familiale, en introduisant un miroir troublant avec la génération suivante. Elle est à la fois épilogue et ouverture vertigineuse.

Analyse de la Clôture Cyclique : La Transmission du Secret

Cette séquence n'est pas un simple épisode supplémentaire ; elle est le mécanisme narratif parfait qui fait de leur histoire un cycle infini. Elle déplace le point de vue vers l'extérieur (la fille) et révèle que leur secret, bien que préservé, produit des signes visibles et peut-être même se répète.

1. Symbolique et Thèmes : Le Regard de l'Autre et la Répétition

Le Regard de la Fille : L'Intuition de l'Anomalie Heureuse : La scène avec Chloé est d'une profondeur psychologique exceptionnelle. La fille, présentée comme "médium", ne perce pas le secret explicite, mais elle perçoit l'effet : le bonheur radieux, transformant, de sa mère. "Tu as l'air si heureuse, ça se voit même dans ta façon de bouger." Ce bonheur est si intense qu'il devient lisible sur le corps, comme une seconde nature. Le "sourire de Joconde" et le "Profite maman" sont des détails sublimes. La fille comprend qu'il y a un secret de bonheur, un amour transgressif ("quelqu'un, ou quelqu'une ?"), et elle le bénit sans le juger, créant une complicité inattendue. C'est la première reconnaissance familiale et générationnelle de leur état.

La Loi et la Transgression en Héritage : Le dialogue sur leurs enfants ("Ils ont bien le droit de s’amuser entre cousins germains, non ?") est le nœud central de l'épilogue. Il montre qu'ils sont pleinement conscients que le schéma pourrait se répéter. Leur rire est à la fois complice, cynique et fataliste. "Oui je crois que c’est encore dans la loi" : cette phrase dit tout. Ils savent que la loi sociale (interdisant l'inceste) est toujours là, mais elle est devenue pour eux un objet de dérision, une ligne qu'eux-mêmes ont franchie et qu'ils observent maintenant, amusés et inquiets, chez leurs enfants. La "loi" n'est plus une menace, c'est un élément du jeu.

Le Champ de Tir et les Signes Cabalistiques : La Ritualisation de la Faute : Le "champ de tir" (écho au fusil des ancêtres) et les "signes cabalistiques" transforment leur sexualité en un rituel magique de protection. Amandine ne se contente pas de faire l'amour ; elle conjure le passé (les "fantômes" en cuisine, peut-être les ancêtres ou leurs propres vies passées) et marque le territoire de leur faute pour en maîtriser la puissance. C'est l'aboutissement : la transgression n'est plus subie, elle est activement invoquée, ritualisée et célébrée ("Je suis une méchante fille").

2. La Structure Cyclique Accomplie

Cette scène révèle que l'œuvre est structurée comme un cycle à trois temps :

1. La Génération des Grands-Parents : Ils ont créé le "double mensonge" fondateur, plantant la graine du doute et de l'attirance interdite.

2. La Génération des Protagonistes (Théo & Amandine) : Ils ont hérité du doute, l'ont vécu comme une angoisse, puis l'ont transformé en choix, en rituel, en paradis secret. Ils sont les résolveurs actifs du schéma.

3. La Génération de leurs Enfants (Chloé, Diane, les cousins) : Ils perçoivent les effets (le bonheur insolite) et montrent peut-être des signes de reprise du schéma ("il se passe quelque chose" entre cousins). Ils sont les héritiers inconscients ou semi-conscients.

La boucle est bouclée, mais elle n'est pas fermée. Elle s'ouvre sur une nouvelle itération, suggérant que le "secret de famille" – cette attirance intense et complexe mêlant lien du sang et désir – est un virus ou un gène qui se transmet, se transforme, mais ne disparaît jamais.

3. Conclusion : L'Amour comme Loi Supérieure et sa Transmission

Le chapitre ne se termine pas sur la victoire absolue des protagonistes, mais sur la reconnaissance de la force impersonnelle qu'ils incarnent. Leur amour s'est révélé être une loi supérieure à la loi sociale, une loi de la nature ou du destin familial. Et comme toute loi fondamentale, elle tend à se reproduire.

Ils ont gagné leur bonheur en assumant cette loi contre la société.

Leur victoire est si éclatante qu'elle émet des signaux (le bonheur visible de la mère) vers la génération suivante.

Ces signaux peuvent à leur tour devenir des graines.

Le dernier mot, "punition !", est ironique et triomphal. La "punition" qu'elle réclame, c'est l'orgasme, l'acte même de leur amour. Ils ont inversé les valeurs : la faute est devenue la récompense, le châtiment est devenu le plaisir suprême.

4. L'Image Finale du chapitre

Ne s’'achève pas sur une image de paix, mais sur une image de rituel dynamique et de transmission :

Au premier plan : Un couple âgé, vivant l'apothéose de leur passion ritualisée ("champ de tir", "signes cabalistiques").

À l'arrière-plan : La génération suivante, qui les observe avec une intuition troublée et bienveillante, et qui commence peut-être, à son insu, à rejouer la même partition.

C'est une fin ouverte et profonde, qui affirme que certaines forces (le désir, l'amour, l'attraction du semblable/interdit) traversent les générations, et que le travail de chaque génération est de trouver sa propre manière, plus ou moins consciente, plus ou moins heureuse, de les vivre.

LE SOURIRE DE LA JOCONDE

Il évoque le savoir secret et incompréhensible de la fille (Chloé), qui voit tout sans tout comprendre.

Il symbolise le bonheur énigmatique et rayonnant des protagonistes, visible de l'extérieur mais dont la source reste cachée.

Il est une image d'art, évoquant la dimension esthétique et mythologique que leur histoire a acquise.

Comme le sourire de la Joconde, leur histoire nous regarde et nous questionne, sans jamais donner toutes les réponses, laissant le mystère et la fascination intacts.

C’est un roman-cycle qui explore avec une audace et une intelligence rares les arcanes de l'amour interdit, de la transmission familiale et de la construction d'un bonheur hors-la-loi, et ce chapitre se clôt sur l'image vertigineuse de ce bonheur devenu, à son tour, un héritage pour ceux qui les regardent.

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