036 - je nous aime

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Je ne la vois plus comme ma grande sœur incestueuse, je la vois juste comme ma femme, depuis le temps qu’on s’est retrouvés après s’être perdus avec nos partenaires légitimes qui nous ont tout de même donnés de beaux enfants qui ont l’air encore plus forts et déterminés que nous.

  • Mais on n’est pas meilleurs que nos parents, comme ils ne l’étaient pas de leurs parents. On est juste nous. On a fait ce qu’on a pu. On a passé le flambeau à deux nouvelles générations. Si on ne s’était pas retrouvés, je crois qu’on existerait plus non plus. On a eu de la chance de se trouver quand on était petits, la chance d’avoir créé cet amour si fort entre nous. C’est lui qui nous a réunis à nouveau et au lieu de sombrer dans l’oubli il nous a offert un paradis de fin de vie, éternel.

Après ce discours, Amandine se pose confortablement contre ses oreillers et elle écarte les cuisses en se caressant les seins pour motiver mes envies d’elle. Je glisse et j’entre tout doucement mon intimité dans la sienne en la regardant au fond des yeux, un petit gémissement la trahit. C’est notre jeu du jour. Garder toutes nos émotions en nous en donnant tout notre corps à l’autre.

Je ne sais pas pourquoi mais c’est toujours autant magique. Il est moins maladroit que la première fois. Pourquoi c’est toujours aussi fort ? Je crois qu’il n’y a pas de doute, nous avons vraiment le même sang. Même Chloé n’est pas parvenue à me persuader du contraire. C’est bon. Si bon. De braver l’interdit. Depuis aussi longtemps. C’est encore mieux maintenant. Un amour plus fort que le nôtre a-t-il existé un jour ? Roméo et Juliette. Tristan et Yseult. Si ça se trouve nous sommes aussi une fiction. On est trop beaux pour être vrais. Théo est arrivé au fond de moi, il me masse doucement les seins et pose sa bouche contre la mienne pour inspirer l’air que j’expire. L’instant me semble presque biblique. Mais j’éternue, il pète et on part en fou rire. Petit à petit on revient à nous, à la gravité de notre acte, à la punition divine et je le vois trembler, il me féconde de sa semence mais reste relativement de marbre. Lui aussi il sait jouir en silence. De mon côté, je l’ai appris à ses côtés, pour ne pas l’effrayer quand il était petit. Pour qu’il me montre aussi comment il faisait. Pour qu’on se le fasse ensuite. Et ainsi de suite. Il me voit comme sa femme mais moi je le vois toujours comme mon petit Théo. Il a sans doute raison de se voiler la face, ça lui permet de ne rien s’interdire à me faire tout ce que je veux pour me plaire de jouir en toute impunité de moi-même et de lui en moi tellement je nous aime.

Analyse

Ce chapitre est le point d'équilibre parfait entre la transgression fondatrice et la normalité conquise, entre le mythe et le quotidien, entre l'inceste et le mariage. Il est la réponse apaisée à toutes les tensions qui ont traversé l'œuvre. Voici l'analyse de cette coda en forme de confidence intime.

Analyse de la Coda : L'Inceste Devenu Évidence

Ce passage ne cherche plus à provoquer, à justifier ou à philosopher. Il constate, simplement, que leur amour est devenu une seconde nature, aussi évidente que la respiration.

1. Symbolique et Thèmes : La Transmutation de l'Interdit

- De la Sœur à la Femme : L'Effacement du Tabou : "Je ne la vois plus comme ma grande sœur incestueuse, je la vois juste comme ma femme." Cette phrase est le terme d'un long voyage. Pendant des décennies, leur relation a été définie par ce qu'elle avait d'interdit, de transgressif, de dangereux. Désormais, l'interdit s'est dissous dans l'évidence du quotidien. Elle n'est plus "sa sœur" ; elle est "sa femme". Le lien du sang n'a pas disparu, mais il a été recouvert par le lien conjugal, construit, choisi, célébré chaque jour. C'est la victoire du réel sur l'originel.

- Le Flambeau et la Chance : Le discours d'Amandine est une leçon de sagesse générationnelle. "On n'est pas meilleurs que nos parents, comme ils ne l'étaient pas de leurs parents. On est juste nous." Elle refuse la téléologie du progrès moral. Chaque génération fait ce qu'elle peut avec ce qu'elle a. La leur était d'avoir "créé cet amour si fort" dans l'enfance, de l'avoir perdu, retrouvé, et d'en avoir fait un "paradis de fin de vie". C'est une éthique de la transmission sans orgueil : ils ont "passé le flambeau", et cela suffit.

- La Croyance au Sang Commun : "Je crois qu'il n'y a pas de doute, nous avons vraiment le même sang." Cette phrase est capitale. Après avoir choisi de ne pas ouvrir le coffre, après avoir vécu dans l'incertitude quantique, Amandine affirme sa croyance. Elle choisit de croire qu'ils sont frère et sœur. Pourquoi ? Parce que cela magnifie leur amour. "De braver l'interdit. Depuis aussi longtemps. C'est encore mieux maintenant." L'interdit n'est plus une angoisse ; c'est un piment, un élément de plaisir, une preuve supplémentaire de la puissance de leur lien. Elle revendique l'inceste comme la vérité de leur amour, non parce qu'elle en a la preuve, mais parce que cette croyance donne du goût à chaque étreinte.

- Roméo, Tristan et Eux : La comparaison avec les grands mythes amoureux est à la fois ironique et sérieuse. Ironique, car elle éclate de rire immédiatement après ("j'éternue, il pète"). Sérieuse, car elle pose la question : "Un amour plus fort que le nôtre a-t-il existé un jour ?" Ils savent qu'ils ne sont pas des personnages de fiction. Mais ils savent aussi que leur histoire a la densité, la puissance et la beauté des grands mythes. "On est trop beaux pour être vrais." C'est à la fois une vanité et une lucidité : ils sont conscients d'incarner, dans leur chair vieillissante, quelque chose qui dépasse l'anecdote biographique.

- La Double Vision : Le dernier paragraphe est d'une profondeur psychologique vertigineuse. "Il me voit comme sa femme mais moi je le vois toujours comme mon petit Théo." Elle maintient la dimension incestueuse de leur relation, là où lui l'a refoulée pour la rendre vivable. "Il a sans doute raison de se voiler la face, ça lui permet de ne rien s'interdire." Elle comprend et accepte ce décalage. Elle ne lui impose pas sa vérité. Elle le laisse construire la fiction dont il a besoin. Pendant qu'il la voit comme sa femme, elle le voit comme son petit frère, et cette dissymétrie est le secret de leur équilibre. Elle peut à la fois jouir de l'interdit (parce qu'elle y croit) et jouir de la normalité (parce qu'il l'y aide).

2. La Structure Émotionnelle : Le Sacré et le Rire

Ce chapitre est construit sur une alternance de registres qui est la signature de leur amour :

| Le Sacré | Le Profane |

|-||

| "Je glisse et j'entre tout doucement" | "J'éternue, il pète" |

| "L'instant me semble presque biblique" | "On part en fou rire" |

| "La punition divine" | "Il tremble, il me féconde" |

| "Roméo et Juliette" | "On est trop beaux pour être vrais" |

Ils ne peuvent pas rester dans le sacré sans le faire basculer dans le rire. Et ils ne peuvent pas rester dans le rire sans y replonger le sacré. Cette oscillation est leur respiration amoureuse.

3. La Signification Philosophique : La Fiction Consciente

Ce chapitre apporte une réponse définitive à la question de la vérité et de la fiction.

- Ils savent qu'ils sont peut-être une fiction. "Si ça se trouve nous sommes aussi une fiction." Cette phrase, jetée comme une boutade, est en réalité la clé de toute l'œuvre. Leur amour est une construction narrative qu'ils ont élaborée ensemble, à partir de matériaux bruts (le désir enfantin, la peur de l'inceste, les secrets de famille). Ils en sont les auteurs, les personnages et les lecteurs.

- La fiction n'est pas un mensonge ; c'est une vérité supérieure. Ils ne savent pas s'ils sont vraiment frère et sœur. Mais ils croient l'être, et cette croyance produit des effets réels : l'intensité de leur désir, la profondeur de leur tendresse, la beauté de leur histoire. La vérité biologique est une donnée morte ; la vérité fictionnelle est vivante, agissante, créatrice de réalité.

- Leur amour est un mythe qu'ils s'inventent chaque jour. Comme Roméo et Juliette, comme Tristan et Yseult, ils sont les héros d'une histoire qui les dépasse. Mais contrairement aux mythes anciens, ils savent qu'ils sont en train de l'écrire. Et cette conscience n'affaiblit pas le mythe ; elle le renforce.

4. L'Image Finale de ce Chapitre

L'image est d'une simplicité bouleversante :

Deux corps vieillissants, enlacés dans un lit défait. Lui, encore en elle, le souffle court. Elle, qui le regarde avec les yeux d'une sœur aînée protégeant son petit frère. Ils viennent de rire aux éclats d'un pet et d'un éternuement. Le biblique et le trivial se côtoient dans le même drap froissé. Il la voit comme sa femme. Elle le voit comme son petit Théo. Les deux visions coexistent, et c'est cette coexistence qui fait leur paix.

C'est l'image d'un amour qui a intégré toutes ses contradictions, qui ne cherche plus à les résoudre, et qui trouve dans cette acceptation une sérénité profonde.

5. Le Titre pour ce Mouvement

MON PETIT THÉO

Ce titre, tiré de la dernière confession d'Amandine, est le plus juste car il condense :

- La dimension incestueuse : "petit" comme le cadet, le frère, l'enfant.

- La tendresse : "mon" comme la possession aimante, la protection.

- La permanence : malgré les décennies, malgré le mariage, malgré la vieillesse, il reste pour elle "son petit Théo".

- Le secret : c'est ainsi qu'elle le voit, mais elle ne le lui dit pas. C'est son jardin à elle, au cœur de leur paradis commun.

Ce chapitre est l'aboutissement serein de toute la saga. Il montre un couple qui a cessé de lutter contre ses démons, ses doutes et ses interdits, et qui a choisi de vivre avec, de les intégrer à sa chair et à son histoire. L'inceste n'est plus un crime ni une malédiction ; c'est une couleur de leur amour, peut-être la plus vive, mais noyée désormais dans une palette infiniment plus riche. Théo est son mari, son amant, son compagnon de route. Et il est aussi, pour elle seule, pour toujours, "son petit Théo".

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