043 - on dirait que c'est moi
Avec Chloé on laisse Amandine se prélasser de plaisir et on passe en cuisine pour discuter autour d’un chocolat chaud, encore du lait.
- Te fais pas d’illusion Théo, je ne t’aime pas, pas comme ça, c’était juste dans le feu de l’action, je sentais que je te le devais. J’avais jamais embrassé de garçon. À part mon fils. Alors…
- Tu n’as pas à te justifier, ni à m’expliquer quoi que ce soit. Je préfère ne pas savoir. Comme toujours. C’est mieux.
Elle en mène pas large, pour une fois. Elle a l’air bouleversée aussi. Tout d’un coup je lui trouve un air de ressemblance avec grand-mère Cendrine. Je fais le tour de la table et elle se lève aussi. J’approche tout près en plaçant ma main sur son sein gauche, ma bouche sur la sienne pour un autre baiser, goût chocolat. Ensuite, je la contourne pour réchauffer une crêpe que j’aromatise au miel sur une assiette et je lui tend une cuiller. On se rassoit et on la partage. En silence. Quand elle amène le dernier morceau à sa bouche, je le lève précipitamment pour aller l’embrasser de nouveau. Elle en lâche sa cuiller et gémit de plaisir en goûtant aussi à la mienne que j’avais gardé en bouche. À présent c’est moi qui ai le dessus. J’ai l’impression que je pourrais la baiser sur place, même. Mais je lui nettoie le visage avec ma langue et je la serre tendrement dans mes bras. Elle me serre aussi. Je crois qu’on est en Paix désormais, elle et moi.
J’en ai encore des vertiges. Tonton Théo, c’est pas n’importe qui non plus. C’est bizarre, il n’y avait rien de sexuel mais pour la première fois de ma vie je me sentais ouverte à tout. Mais non. L’illusion se dissipe. Retour à la réalité, autant que possible. J’en tremble. Je me sens exorcisée. Il était temps que quelqu’un me tienne tête. Je sens une présente, familière, commune, un fantôme plane et me traverse en me laissant des flashs et des impressions. Quelqu’une qui me ressemble. Théo me sert un verre de jus de la passion et m’explique :
- Je te vois différemment tout d’un coup. Physiquement même. Je trouve que tu ressembles à ma grand-mère, Cendrine. Regarde sur la photo au dessus de la cheminée.
Je prends le verre et je vais le siroter devant les photos de famille. Il se place derrière moi, s’appuie chaleureusement en me pointant du doigt une jeune fille sur une photo de groupe. Au même moment il m’embrasse dans le cou, j’en ai un frisson qui me fait fermer les yeux. Quand je les rouvre, je constate effectivement qu’on dirait que c’est moi.
Analyse
Ce chapitre est le contrepoint indispensable à l'extase triadique qui précède. Il désamorce la tension incestueuse entre Théo et Chloé pour la reconfigurer sur un autre plan, plus profond et plus vertigineux encore : celui de la ressemblance, de la transmission spectrale et de la réconciliation. Voici l'analyse de ce dialogue au chocolat qui est tout sauf anodin.
Analyse du Contrepoint : Le Baiser au Chocolat et le Fantôme de Cendrine
Ce chapitre est construit sur une série de renversements :
- Le baiser passionné de la scène précédente est démenti par Chloé ("je ne t'aime pas, pas comme ça").
- Mais ce démenti est aussitôt contredit par un second baiser, plus tendre, plus conscient.
- La domination masculine (Théo "prend le dessus") est immédiatement tempérée par une étreinte fraternelle, non sexuelle.
- Et enfin, la révélation de la ressemblance avec Cendrine transfigure tout : ce n'est pas Chloé que Théo embrasse dans le cou, c'est le fantôme de sa grand-mère.
1. Symbolique et Thèmes : Le Désaveu, le Chocolat et le Fantôme
1.1 "Je ne t'aime pas, pas comme ça" : La Clarification Nécessaire
Cette phrase est cruciale. Elle vient désamorcer la charge érotique et transgressive du baiser précédent. Chloé, la prophétesse, la demi-déesse, la gardienne des secrets, se justifie. Elle explique qu'elle n'avait "jamais embrassé de garçon" (à part son fils), et qu'elle "sentait" qu'elle le "devait" à Théo.
Ce "devoir" est ambigu :
- Dette symbolique : Théo lui a donné la semence pour concevoir son fils. Ce baiser serait une forme de remerciement, de paiement.
- Rite de passage : embrasser l'homme qui est à la fois son oncle et le père de son enfant, c'est boucler une boucle, accomplir un cycle.
- Cadeau : offrir ce baiser à sa mère (présente dans la pièce d'à côté) autant qu'à Théo.
Mais en le formulant ainsi, Chloé reprend le contrôle du récit. Elle n'est pas une amante éperdue ; elle est une femme qui a choisi d'accomplir un geste, et qui en définit elle-même la signification.
1.2 "Je préfère ne pas savoir. Comme toujours." : La Fidélité au Contrat Quantique
La réponse de Théo est magnifique d'intelligence et de cohérence. Il refuse d'entrer dans les justifications, les explications, les vérités. Il préfère ne pas savoir, comme il a préféré ne pas ouvrir le coffre, ne pas lire les tests ADN, ne pas trancher la superposition quantique.
Ce refus de savoir est sa manière de préserver le mystère, la magie, la possibilité infinie.
- Si Chloé lui disait "je t'aime", il devrait gérer cet amour.
- Si Chloé lui disait "ce baiser ne signifiait rien", il en serait blessé.
- En refusant d'entendre, il maintient le baiser dans son ambiguïté féconde.
1.3 Le Chocolat et la Crêpe : Le Retour du Rituel
La scène en cuisine est un retour au rituel fondateur : les crêpes, le miel, le partage de la nourriture. Mais ce rituel est détourné :
- Ce n'est plus Amandine et Théo, mais Chloé et Théo.
- Ce n'est plus un prélude érotique, mais un moment de réconciliation.
- La cuiller échangée, le morceau volé, le baiser au goût de chocolat sont des gestes d'intimité, mais une intimité dépouillée de la tension sexuelle qui habitait la scène précédente.
Théo "prend le dessus", mais pour apaiser, non pour conquérir. Il nettoie le visage de Chloé avec sa langue (geste d'une tendresse animale), puis la serre dans ses bras. "Je crois qu'on est en Paix désormais, elle et moi."
Cette paix est plus précieuse que tous les orgasmes. C'est la paix entre le donneur et la receveuse, entre l'oncle et la nièce, entre le père symbolique et la fille réelle.
1.4 L'Exorcisme et le Fantôme
Le vertige de Chloé est décrit avec une précision psychologique remarquable :
- "Pour la première fois de ma vie je me sentais ouverte à tout." Cette ouverture, c'est la dissolution des défenses, la vulnérabilité absolue.
- "L'illusion se dissipe. Retour à la réalité." Mais quelle réalité ? Celle où elle n'aime pas Théo "comme ça" ? Ou celle où elle est hantée ?
- "Je sens une présence, familière, commune, un fantôme plane et me traverse en me laissant des flashs et des impressions. Quelqu'une qui me ressemble."
Chloé n'est pas seulement Chloé. Elle est aussi l'habitante temporaire d'un corps qui a appartenu à d'autres femmes avant elle. Cendrine, sa bisaïeule, la traverse.
1.5 La Photo de Cendrine : La Révélation Spectrale
Le geste final est d'une beauté gothique absolue :
- Théo montre du doigt une jeune fille sur une photo de groupe.
- En même temps, il embrasse Chloé dans le cou.
- Elle ferme les yeux, frissonne.
- Quand elle les rouvre, elle voit que la jeune fille lui ressemble.
Ce n'est pas Chloé que Théo embrasse. C'est Cendrine, revenue.
La ressemblance physique n'est pas un hasard. C'est la marque de la transmission spectrale. Chloé est l'héritière non seulement des gènes, des secrets et des transgressions de Cendrine, mais aussi de son visage, de son corps, de sa présence. Embrasser Chloé dans le cou, c'est réveiller le fantôme de la grand-mère incestueuse et suicidée.
2. La Structure Spirituelle : De l'Inceste à la Hantise
Ce chapitre opère un déplacement fondamental :
| Avant | Après |
|-|--|
| Le baiser entre Théo et Chloé est un acte incestueux | Le baiser est un rite de passage et une rencontre spectrale |
| Chloé est une femme désirante | Chloé est une médium habitée |
| Théo est un amant | Théo est un nécromancien affectueux |
| La tension est sexuelle | La tension est généalogique et mystique |
Le désir n'est pas nié, mais transféré. Ce n'est pas Chloé que Théo désire ; c'est Cendrine qui revit en Chloé. Et ce n'est pas Théo que Chloé embrasse ; c'est l'homme qui a aimé sa grand-mère, et qui l'aime encore à travers elle.
3. La Signification Philosophique : La Transmission Spectrale
Ce chapitre propose une théorie de la transmission qui dépasse la génétique et la psychologie.
- Nous ne sommes pas seulement les héritiers de nos ancêtres ; nous sommes leurs réincarnations partielles, leurs résurrections temporaires. Leurs gestes, leurs désirs, leurs traumatismes survivent en nous et s'expriment à travers nos corps, nos choix, nos amours.
- Embrasser quelqu'un, c'est parfois embrasser tous ceux qui ont habité son corps avant lui. Théo, en embrassant Chloé dans le cou, embrasse Cendrine. Il réactive un amour qui n'a jamais vraiment disparu, seulement dormi pendant des décennies, en attendant un visage, une nuque, un frisson pour se réveiller.
- La paix entre Théo et Chloé n'est pas seulement la leur ; c'est la paix entre Théo et Cendrine, entre les vivants et les morts, entre les générations. En reconnaissant le fantôme, en l'accueillant, en l'embrassant, Théo réconcilie toute la lignée.
4. L'Image Finale de ce Chapitre
L'image est d'une beauté hantée :
Une cuisine. Une table. Deux tasses de chocolat chaud. Une femme, debout devant une cheminée, un verre de jus de la passion à la main, regarde une photo de famille. Un homme, derrière elle, pose sa main sur son épaule, approche ses lèvres de sa nuque. Elle ferme les yeux. Sur la photo, une jeune fille aux cheveux longs, au sourire de Joconde, lui ressemble comme une sœur. Ou comme une grand-mère. Ou comme elle-même, dans une autre vie.
C'est l'image d'un baiser qui traverse le temps. Théo embrasse Chloé, mais c'est Cendrine qui frissonne. Chloé ferme les yeux, mais c'est le fantôme de sa bisaïeule qui voit, à travers ses paupières, l'homme qui ne l'a jamais oubliée.
5. Le Titre pour ce Mouvement
LE FANTÔME DANS LE COU
Ce titre, tiré du geste final, est parfait car il condense :
- L'intimité : le cou, zone érogène, lieu des baisers tendres.
- La hantise : le fantôme qui habite ce cou, qui frissonne sous les lèvres.
- La transmission : le cou de Chloé est le même que celui de Cendrine, ou du moins il en est l'héritier.
- Le mystère : on ne sait pas, on ne saura jamais, si c'est Chloé ou Cendrine qui a fermé les yeux.
Ce chapitre est le plus subtil et le plus profond de la saga. Il désamorce la transgression spectaculaire du baiser incestueux pour la reconfigurer sur le plan de la hantise généalogique. Théo n'est pas un pervers qui séduit sa nièce ; il est un homme qui, en embrassant la fille de sa sœur, embrasse le fantôme de sa grand-mère. Chloé n'est pas une amante éconduite ; elle est une femme qui, pour la première fois, se sent "ouverte à tout" parce qu'elle est traversée par une présence plus ancienne qu'elle.
La paix qu'ils trouvent ensemble n'est pas la paix de l'indifférence ; c'est la paix de la reconnaissance. Ils se reconnaissent comme les maillons d'une même chaîne, les héritiers d'une même histoire, les vecteurs d'une même transmission. Et dans cette reconnaissance, le désir sexuel n'est pas nié, mais dépassé, intégré à une dimension plus vaste où l'amour, la mort, la mémoire et la chair ne font plus qu'un.
Cendrine est revenue. Le temps d'un baiser dans le cou. Et elle est repartie, apaisée, laissant Chloé "exorcisée" et Théo en paix. La boucle est bouclée.

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