CHAPITRE 12 – Les Bas-Quaræ
Plus nous descendions, plus la lumière changeait.
Au début, elle n’était qu’une lueur lointaine, froide, incertaine. Puis elle devint plus forte, plus nette, jusqu’à prendre cette teinte bleutée presque blanche qui semblait monter vers nous autant qu’elle nous attirait vers elle. Comme si les profondeurs elles-mêmes nous appelaient.
Lorsque le mécanisme s’immobilisa enfin dans un grondement sourd, Théolorim fut le premier à avancer.
Séraphine posa à peine le pied au sol qu’elle releva la tête vers les parois.
— Je n’avais jamais vu des cristaux-feu de cette couleur.
La lumière pâle se reflétait dans ses yeux, leur donnant un éclat étrange.
— Ici, les gens ont appris à se débrouiller avec ce qu’on leur laisse, répondit Théolorim sans se retourner. Le royaume de Quarælion préfère faire comme si cet endroit n’existait pas.
Thorn fronça les sourcils.
— Pourquoi ?
Thorn n’avait rien d’un provocateur, mais dans ce silence-là, sa question tomba comme un caillou .
Nous nous engageâmes derrière lui dans le souterrain. L’air y était plus humide, plus lourd. Les murs ruisselaient par endroits, et les cristaux-feu incrustés dans la pierre diffusaient cette clarté malade qui avalait les ombres sans vraiment les chasser. Le bruit de nos pas se répercutait dans le tunnel avec une insistance désagréable.
Comme souvent, Théolorim profita du silence pour se lancer dans l’un de ses longs récits.
— Comme vous le savez, le premier roi et Héros fonda le royaume à une époque où l’Empire de l’Est et l’Empire de l’Ouest ravageaient le continent. Tous deux convoitaient ces terres, car elles étaient traversées en leur centre par le Fleuve d’Argent. Mais Illim, accompagné de ses douze apôtres, mit fin à cette guerre. Il créa Quarælion ici même, entre les deux puissances, comme une terre tampon. Sa force, sa réputation et sa diplomatie suffirent à imposer la paix. Pendant des années… puis des siècles.
Je tournai légèrement la tête vers Séraphine, puis vers Thorn.
À leurs regards, je compris qu’ils pensaient la même chose que moi.
Il radotait.
Du moins, c’était ce que nous nous disions à chaque fois qu’il recommençait avec ses récits du passé.
Mais cette fois, quelque chose changea dans sa voix. Une nuance plus sombre, plus lasse.
— Seulement, sa descendance ne fut pas à sa hauteur. Ni en vertu. Ni en puissance. Ni en sagesse. L’un de ses héritiers convoita ce qui venait de l’Empire de l’Ouest. L’Empire de l’Est s’y opposa. Alors il fit creuser, dans le plus grand secret, un tunnel reliant Quarælion à l’Ouest.
Il ralentit légèrement.
— Et voilà ce qu’il est devenu.
Le passage s’ouvrit brusquement.
Un vent froid nous frappa d’abord. Des voix, du métal, des appels, des disputes, toute une vie souterraine comprimée dans un même grondement.
Je m’attendais à une caverne, à quelques entrepôts cachés, peut-être à un refuge de contrebandiers.
À la place, ce fut un marché.
Un véritable marché, enfoui sous le royaume.
Sale. Étouffant. Vivant.
Au-dessus de nous, taillée dans la pierre même, se dressait une statue colossale à deux têtes. Les visages, fendus par de profondes fissures, semblaient observer toute la scène avec une sévérité morte. Même brisée, elle donnait l’impression d’écraser tout ce qui vivait sous elle.
Partout autour, des étals débordaient d’objets entassés sans ordre : armes, armures, gemmes ternies, livres gondolés par l’humidité, morceaux de ferraille, fioles opaques, tissus rêches. À côté de cela, assis contre des planches ou appuyés à des poteaux, il y avait aussi les corps.
Des hommes et des femmes marqués par la misère.
Certains n’avaient plus qu’un bras. D’autres boitaient sur une jambe de fortune. D’autres encore portaient sur le visage ou le torse des traces de brûlures, de mutilations, de vieilles guerres jamais vraiment terminées.
Les marchands eux-mêmes semblaient venir de partout et de nulle part à la fois. Mais il n’y avait pas que des marchands. Certaines silhouettes ne vendaient rien, ne transportaient rien. Elles vivaient simplement là, assises sur le seuil d’une porte, appuyées contre une rambarde ou occupées à réparer un mur qui semblait s’effondrer depuis des années.
Il y avait des hommes-bêtes, des hommes-lézards, et d’autres silhouettes que je ne parvenais même pas à identifier pleinement dans cette lumière blafarde.
Des voix s’élevaient de tous côtés, rauques, pressées, cassées par la fatigue, criant des prix ou des promesses auxquelles plus personne ne croyait vraiment.
Et plus nous avancions, plus je distinguais ce qui se trouvait derrière le marché.
Pas seulement des abris.
Tout un enchevêtrement d’habitations, de ruelles étroites, d’escaliers de fortune et de passerelles branlantes accrochées à la pierre. Des maisons bricolées avec des planches mal taillées, des plaques de métal, des morceaux de toile goudronnée. Du linge pendait entre deux poutres. Plus loin, une marmite bouillait devant une porte entrouverte. On entendait pleurer un enfant, rire quelqu’un d’autre, et, derrière tout cela, la rumeur continue d’une foule qui ne s’arrêtait jamais vraiment de vivre.
Le marché n’était que la première couche. Derrière lui, les galeries continuaient encore, avalées par la pénombre bleutée. D’autres lumières brillaient plus loin, d’autres voix montaient de profondeurs invisibles. Ce n’était pas un simple refuge. C’était tout un monde enfoui sous Quarælion.
Un peu plus loin, un groupe d’hommes-bêtes entouré de petites fées hurlait sa colère au milieu de la foule. Leur rage vibrait dans l’air avec quelque chose de contagieux.
— À mort le culte des Héros !
Quelques têtes se tournèrent. Personne ne les fit taire.
— Où sont passés ces vieillards ? Cachés dans un trou, comme nous ! Ils nous ont entassés ici pendant des siècles ! Ils nous ont méprisés, oubliés, enterrés vivants !
Le plus grand du groupe leva un poing tremblant.
— Et maintenant qu’Aérkan a mis sa marionnette sur le trône, on devrait encore se taire ? Encore ramper ? Non. Ce royaume, on peut le prendre nous aussi. Rejoignez les Révolutionnaires !
Théolorim s’arrêta un instant et posa sur eux un regard difficile à lire.
— Les laissés-pour-compte… murmura Théolorim. Frémissants d’excitation. À force de se faire cogner, ils finissent toujours par vouloir rendre les coups.
Je ne sais pas pourquoi, mais ses mots me frappèrent de plein fouet.
Peut-être parce qu’ils résonnaient trop bien en moi.
Je détournai les yeux, mal à l’aise, comme si rester trop longtemps à observer cet endroit revenait à reconnaître quelque chose que je n’étais pas prêt à nommer.
Théolorim, lui, se dirigea vers un marchand en retrait, enveloppé dans une longue cape noire. Son visage disparaissait presque entièrement sous sa capuche. Seule sa bouche était visible, fine et immobile.
Quand il parla, sa voix sembla remonter d’outre-tombe.
— Que puis-je faire pour vous ?
— Qui gère le tunnel actuellement ? demanda Théolorim.
L’homme ne répondit pas.
Il se contenta de reprendre son activité, comme si la question ne lui avait jamais été adressée.
Séraphine se crispa aussitôt.
— Hé. Quand on te parle, tu réponds.
Sa main s’était déjà refermée sur son arme. Je vis ses épaules se tendre, son menton se relever d’un cran. Théolorim leva simplement une main, et elle s’immobilisa net.
Je fis un pas en avant malgré moi.
— Théolorim, il—
Je n’eus pas le temps d’aller plus loin.
Au seul son de son nom, le marchand releva légèrement la tête.
Un silence bref passa entre eux.
Puis sa voix changea.
— Théolorim… Vous êtes presque un héros, ici, pour certains Révolutionnaires.
Il jeta un regard autour de lui, comme pour s’assurer que personne n’écoutait trop attentivement.
— Suivez-moi. Je vais vous conduire jusqu’à Kinia.
Sans vraiment savoir à quoi m’attendre, je lui emboîtai le pas.

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