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Parlons un instant de la météo de cette journée – laissez-moi aller au bout de ma pensée, je vous prie. Le ciel était laiteux. Il y eut peut-être un peu de bruine dans le marais. Il y eut de la brume. Il n’y eut pas de pluie torrentielle, pas d’orage, pas d’ouragan. Le ciel était maussade la veille, tout au plus. Il ferait beau le lendemain. Que dire alors, si ce n’est que l’on ne fait pas d’écrin pour la peine, que la peine croît effectivement sur le scandale des terres ensoleillées et les chants et le rire, que le scandale ne baisse pas la voix, que c’est horreur, vraiment, la vue de ce ciel ouvert. Vous vous trouvez là, touché par les rayons conjoints du soleil et du silence, terrifié par la petite touche du silence, parce que vous en connaissez la puissance sans jamais l’avoir effleuré. Vous vous trouvez là, entre deux lignes indépendantes : la vie d’avant le drame et celle qui le suit ; c’est une image un peu simple, mais suivez-moi : il y a une cruauté profonde à laisser se lier dans l’esprit ces deux lignes, à laisser un corps se souvenir. La ligne antérieure est comme viciée à jamais de l’existence de la seconde, elle est pourtant la seule source de lumière, la lumière d’une flamme bleu sombre, un brasero funèbre au milieu d’une pièce vide, mais un brasero quand même, où avancer les mains et croire à la possibilité de la chaleur. Mais, voyez, je tombe déjà dans l’écueil : l’écueil de métaphoriser à outrance le territoire de la peine et de romancer le magma qui modifie les choses à vue d’œil, ce dans un détachement total de la colorimétrie et, nous l’avons, dit, de la météorologie : je ne peux pas, vous ne pouvez pas parler décemment de ténèbres, de champs calcinés ou de sécheresse. Chaque mot présente le risque d’atténuer, arracher, grossir, frotter un état qui n’est que sensation sans parole, fibre musculaire, articulations, gorge nouée, et dont la sincérité est le dernier habit. En ces circonstances appelle-t-on à l’oubli, et plus qu’un appel c’est une forme de consécration de l’oubli qui est à l’œuvre : de l’amour, de l’amitié, une compagnie agréable, des années, parfois des décennies soigneusement empilées puis, soudain, le « comme si », les choses et les actes remisés dans un petit carton, au mieux. Comment mettre un pied devant l’autre tandis que l’on consacre les murs à la chaux, la rénovation du silence ? C’est tout, alors ? Et pourquoi pas la chaux aussi pour le cadavre ou directement le béton, le ciment, mettre un sol plan là-dessus. Véritablement : tout ceci est brutal certes mais plus encore vulgaire. Non pas que nous soyons d’une importance. J’aime voyez-vous l’astronomie, j’ai lu beaucoup à propos des étoiles et je sais ce qu’est la Terre à l’échelle cosmique et nos petites existences, pas même des poussières de poussières, bien sûr, évidemment ; oui les éminents scientifiques, poètes et autres figures historiques seront oubliés assez vite alors vous et moi… Mais le sujet n’est pas le cosmos, restons à notre échelle où les drames ont droit à l’écho, et de fait non, il faudrait minimiser l’écho du drame progressivement, mais d’un progrès fulgurant pour ne pas trop durer par ailleurs ; et alors les sentiments qui vont tintinnabulant en même temps qu’ils cognent la route derrière le véhicule du drame vont se sublimer : vous n’avez pas le choix. Oh, vous avez le choix, c’est sûr, mais partant c’est se détourner d’un arc qui contient le regard et l’attention – toutes mesurées et le temps de votre souffle l’aura-t-on compris – et, avec, votre propre existence. Voilà où vous errez, il s’agit d’un couloir et vous en éprouvez l’hermétisme. La consécration de l’oubli. Quelle indifférence ! Quelle complaisance dans l’indifférence ! Et vous voudriez dire « ah, laissez-moi ici, ma complaisance sera de gésir en-deçà de vos regards pour l’horizon » mais en vérité vous espérerez les regards, point de mensonge entre nous, pas maintenant ; chaque fois un pied passerait, et vos yeux rouleraient vers les visages fermes – forts ! – et le pied passerait bel et bien et le suivant et les autres, et vous seriez tenté de gémir un peu et n’obtiendriez rien, à peine peut-être que l’on vous marchât sur la main. La cruauté de cette urgence est qu’elle ne laisse aucune place au bilan : des décennies empilées, ne sont-ce pas là les bases d’un petit peu d’essence ? Quel gâchis de souffle dans ce cas s’il ne faut rien tirer que quelques soupirs les jours suivants, et une quantité maigre de souvenirs et décharnés – pas de peine ! – plus tard. Le souffle, le souffle manque parfois, et c’est bel et bien physique : de petits évènements surviennent et vous prenez pleinement la mesure de la situation, vous êtes aspirés par la violence de la situation. Relisez cette phrase plusieurs fois s’il le faut car les formules, les tournures s’épuisent avec les ans et parfois l’on exagère. Vous éprouvez, véritablement, comme une difficulté à respirer, comme si, par un processus biologique sans doute, vous vous trouviez entièrement lucide, fidèlement conforme au mot lucide ; cela dure quelques instants puis vous mettez un pied devant l’autre, et vous vous essayez à une marche qui vous répugne en même temps qu’elle vous désole. Vous êtes tentés de rester à quai, la bouche dans la poussière des autres cavalcades. Vous cherchez où le tumulte ne bat pas, vous vous égarez, des heures, sur des sentiers stériles et qui ne mènent qu’à ces cavalcades encore. Et après tout, et après tout… Il faudrait que cela finisse, que plus rien ne soit dit ni à dire ni possible à dire ne serait-ce que d’un point de vue strictement anatomique : mâchoires cousues, dents tombées au choix, ou l’oubli des mots peut-être, l’insalubrité soudaine des neurones ; mais voyez que je retombe dans de mornes complaisances. Et soudain vous êtes d’un autre métal, arraché à des pigmentations qui étaient vôtres, pensiez-vous ; mais alors il n’y a plus de foi possible pour les pigments, jusqu’aux pigments ! Et après tout, et après tout… Les pigments s’usent du temps, voilà bien ce qui est arrivé, c’est l’usure, l’insalubrité des neurones mais l’insalubrité des pigments. Vous acquiescez, vous changez de métal, toutefois les mots restent mouillés ; c’en est douloureux. Vous êtes pris de crampes en vérité, faute d’un temps plus sec – encore la météo ! – pour vos griefs ; vous êtes comme genoux à terre, les bras sur le ventre, vous grimacez, et vous espérez dans la grimace et la douleur et les bras sur le ventre une manifestation de la bile, vous l’espérez rouge ou noire, vous l’espérez bien visible sur les pigments arrachés, alors fi des mots mouillés, mais, à bien y réfléchir, tout ceci – n’est-ce pas ? – était bien prématuré pour Joëlle, qui hurlait au milieu de la forêt, des abeilles et, sur les meubles, des visages morts.

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