2.2 - Que ta détermination te permette de te relever

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 Tout en restant étendue sur le sol, je retirai l'un de mes gantelets en cuir avant de le coincer entre mes dents. De mon autre main, je récupérai une petite sacoche accrochée à mon ceinturon et j’y glissai mes doigts nus afin d’en racler le contenu qui restait.

C’était une sorte de pâte, dont la nuance de couleur virait entre le verdâtre et l’orangé. Bien qu’elle se soit légèrement durcie durant le voyage, on aurait pu la confondre avec un vulgaire plat de gruau. Mais en vérité, c’était un mélange constitué de mandragore et de diverses plantes et épices.

Encore une des nombreuses choses qu’il m’avait enseignées. Il m’avait appris cette combinaison d'herbes afin de m’en servir dans des situations d’urgence. Elle avait la vertu de dissimuler la douleur lorsqu’elle était appliquée sur une blessure.

Malgré cela, il avait toujours eu une certaine réticence vis-à-vis de cette solution. Bien qu’elle soit utile, elle pouvait également présenter certains effets néfastes. Par exemple, voir des choses qui n’existaient pas, avoir l’impression que le monde se déformait, ou encore piquer du nez. Mais au vu de l’état critique dans lequel je me trouvais, j’étais prêt à prendre le risque.

 Sans plus attendre, j’étalai minutieusement la pâte sur le contour de ma blessure. La douleur me fit fermer les yeux tant elle était lancinante. Afin de me calmer, j'inspirai profondément à plusieurs reprises, au même rythme que les mouvements circulaires de mes doigts. Puis, subitement, sans même me préparer mentalement, j'enfonçai ces derniers dans ma plaie. En effet, à défaut de temps, j’avais opté pour la méthode barbare, espérant que ce ne soit que plus rapide et moins éprouvant. Du moins, c’était ce que j’aurais préféré.

La douleur était si intense que j’avais envie de hurler à pleins poumons. C’était comme si l’on me remuait les boyaux avec une lame.

Heureusement pour moi, le gantelet que j’avais à portée de main — ou plutôt à portée de dents — me servait actuellement de défouloir. À tel point que, sous la pression incessante de mes molaires et de mes canines, je pouvais sentir, le cuir se déformait. Cela ne rendait pas la situation plus agréable, mais ça avait au moins le mérite d’étouffer mes cris et de canaliser ma rage.

 Lorsque j’eus terminé, je me mis à arracher le tissu de mes manches. Méthodiquement, je repliai les morceaux sur eux-mêmes, avant de les glisser sous mon pourpoint et de les caler entre ma plaie et mon armure. Prise de vertiges, mes gestes se firent de plus en plus saccadés. Alors tout en évitant le moindre mouvement inutile, je récupérai, sans grande difficulté, le ceinturon de mon voisin et l’attachait autour de mon ventre.

Après avoir vérifié une dernière fois que le mon bandage de fortune couvrait bien ma blessure, je me mis à me concentrer sur ma respiration. Puis, sans crier gare, je resserrai la sangle avec toute la force dont je disposais. Le gantelet présent dans ma bouche me permit à nouveau de réprimer, en partie, mon hurlement bestial, mais pas les quelques larmes qui coulaient sur mes joues.

 Il me fallut un peu de temps avant de réussir à retrouver mes esprits. La douleur m’avait totalement sonné. Heureusement, pendant ce temps, la mandragore avait commencé à faire effet. Je ne sentais quasiment plus ma blessure.

Si bien que je récupérai l’épée qui gisait à côté de moi et la plantai dans le sol. Comme si ce n’était qu’une vulgaire canne, je m’en servis d’appui pour me relever. Avec tant bien que mal, j’essayai d’utiliser le moins possible de mes abdominaux lorsque je me redressai.

Mais il ne fallait pas trop rêver. Ce n’était pas une solution miracle qui agissait en un claquement de doigts. Je sentais encore la douleur se diffuser légèrement autour de la plaie à travers de petits picotements. Néanmoins, je me devais de prendre mon mal en patience. Après avoir eu un contact aussi direct avec de la mandragore, je ne devrais pas tarder à ne plus ressentir mon ventre. Il ne me restait qu'à endurer en attendant.

 Le changement de position se releva plus délicat que je ne le pensais. Debout sur mes deux jambes, le corps incliné, je m’agrippai de chaque côté de la garde par peur de perdre mon équilibre. Puis, dans l’espoir de calmer le tournis qui m’avait gagné, j'avais posé ma tête sur l'extrémité du pommeau de l’épée. De plus, j’avais du mal à garder les yeux ouverts et mon corps continuait de tanguer d’un côté à l’autre. Toutefois, je savais qu'à ce moment-là, si mes paupières se fermaient, je risquai de m'écrouler au sol.

N’osant pas bouger, j'entrouvris la bouche afin de lâcher le gantelet que je tenais jusqu’alors entre les dents. Puis, dans le but de reprendre pied et de ne pas sombrer, je me focalisai sur le bas de mon corps. Mon armure était dans un état tout aussi déplorable que moi. Entre mes bottes en cuir pleines de gadoue, mon pantalon de lin virant dans les tons marron sombre, et la trace de sang mélangée à la terre sur mon pourpoint, je ressemblais plus à une paysanne qu’à une mercenaire. Sans parler des manches et des gantelets qui manquaient désormais à l’appel.

Tout d’un coup, je sentis un liquide ruisselait le long de ma joue gauche jusqu’à s’insinuer dans la commissure de mes lèvres. D’un mouvement fébrile, j’essuyai mon visage du revers de ma main, avant d’écarter les quelques mèches collaient contre celui-ci. Le temps d’un instant, mes doigts se transformèrent en peigne de fortune et ôtèrent la boue qui s’était accumulée dans mes cheveux.

 Mon esprit était encore déboussolé et ma mémoire embrumée. Tout ce dont je me souvenais, c’était d’avoir tué cet homme à mes pieds. Alors, une fois mes vertiges dissipaient, je me mis à observer les alentours dans l’espoir de savoir où j’étais et ce qui se passait. Devant moi, toujours le même paysage, les mêmes corps et les mêmes arbres. Or, derrière moi, ils se faisaient plus rares et espacés. Par conséquent, il n’y avait plus aucun doute à avoir. Je me trouvais bel et bien à l’orée d’une forêt.

Alors que mes yeux balayaient du regard les alentours, quelque chose au loin attira mon attention. C’était une petite silhouette assise sur un rocher, adossé contre un arbre. Elle était immobile. Et peu importe combien de temps s’écoulait, elle ne bougeait pas. Pourtant, je continuai de la fixer, comme si je savais que j’oubliai quelque chose d’important. Quelque chose de primordial. Et là, je compris.

Cette forme au loin, c’était Aleyna.

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